Fouzi Lekjaa n’a pas commencé sa campagne électorale par le programme du Parti authenticité et modernité (PAM), ni par les chiffres que la formation met aujourd’hui devant les électeurs. Il l’a commencée par une défense personnelle.
Au premier jour de la campagne pour les élections du 23 septembre, lors d’une rencontre partisane dans la circonscription d’Anfa, à Casablanca, le membre du bureau politique du PAM et ministre délégué chargé du Budget est revenu sur le dossier de l’importation des ovins, devenu depuis plusieurs semaines l’un des sujets les plus sensibles autour de la gestion publique, des prix et du pouvoir d’achat à l’approche de l’Aïd Al-Adha.
Cette fois, le ton était nettement plus dur : « La malédiction de Dieu sur les menteurs, surtout ceux qui prétendent être pieux ».
La formule n’était pas anodine dans le contexte du discours. Lekjaa répondait aux accusations cherchant à établir un lien entre sa responsabilité gouvernementale et les décisions relatives à l’importation des moutons. Il cherchait surtout à tracer une frontière entre la loi de finances et les marchés lancés par les différents départements ministériels.
Son raisonnement était simple : si la loi de finances passe par le Parlement, y est votée puis publiée au Bulletin officiel, le ministre chargé du Budget est-il pour autant celui qui lance les marchés des autres ministères ?
La question renvoie à une distinction institutionnelle réelle. Mais le débat sur le dossier des ovins ne s’est pas limité à savoir qui signe ou lance juridiquement un marché. L’affaire a déjà donné lieu à des questions parlementaires et à des interrogations sur les mécanismes de soutien public au cheptel et aux aliments pour bétail, tandis que la polémique politique s’est poursuivie autour des effets réels de ces interventions sur les prix.
Surtout, Lekjaa lui-même n’a pas présenté l’opération comme une réussite totale.
Il a expliqué que les crédits consacrés à l’importation des ovins avaient pour objectif d’alimenter le marché et de permettre aux Marocains d’acheter des moutons à des prix abordables à l’occasion de l’Aïd Al-Adha. Mais il a reconnu que le résultat n’avait pas été à la hauteur des attentes initiales.
Il en a tiré une conclusion qui dépasse le simple démenti : il faut corriger, réformer et, si nécessaire, changer la trajectoire.
C’est précisément ce qui rend sa défense plus complexe qu’un simple rejet des accusations. Lekjaa cherche à distinguer la responsabilité directe dans la décision de la responsabilité politique liée aux résultats. En même temps, il reconnaît que les résultats de l’opération n’ont pas correspondu à ce qui était attendu.
Le ministre délégué a ensuite déplacé le débat vers un autre terrain : le programme électoral du PAM.
Le parti l’a présenté sous le slogan « Pour changer de trajectoire », avec cinq pactes et vingt engagements. Le document annonce notamment un effort financier supplémentaire de 350 milliards de dirhams sur cinq ans et l’objectif de créer au moins un million d’emplois nets.
Mais ce programme est entré dans la campagne avec une autre controverse : la manière dont il a été élaboré.
Certains de ses détracteurs ont insisté sur le lieu où il aurait été préparé, allant jusqu’à parler de « salon » et de « cocotte-minute ». Lekjaa a choisi de répondre directement à cette critique.
Pour lui, le programme n’a pas été préparé à la hâte. Il affirme qu’il est le résultat de plusieurs mois de travail, de discussions et d’arbitrages internes, certaines propositions ayant nécessité davantage de temps avant d’aboutir à leur formulation actuelle.
Sur ce point, le récit du PAM est également défendu par d’autres responsables du parti. Avant l’intervention de Lekjaa, Adel Bitar expliquait que le travail autour du programme s’était étalé sur près de deux années, avec la participation de l’Académie du parti, de ses militants, de ses membres du bureau politique ainsi que de compétences extérieures.
Lekjaa ne cherchait donc pas seulement à défendre un document électoral. Il tentait de déplacer le centre de gravité de la polémique : peu importe où le programme a été écrit, disait en substance son intervention ; ce qui compte, ce sont ses propositions, leur coût et les moyens de leur mise en œuvre.
La question est légitime.
Le programme du PAM ne se contente pas, en effet, de slogans généraux. Il chiffre l’effort financier supplémentaire à 350 milliards de dirhams sur cinq ans, répartis notamment entre le pacte du pouvoir d’achat, la citoyenneté, l’intégration des jeunes et la sécurité économique et sociale.
Mais transformer ces chiffres en résultats réels relève encore de l’épreuve du pouvoir. Une campagne électorale peut annoncer des montants et des objectifs ; elle ne peut pas encore démontrer leur efficacité.
C’est à cette étape que Lekjaa a tenté de ramener le débat vers la vie quotidienne.
Le Marocain, dit-il, n’a plus besoin qu’on lui explique les problèmes de l’école, de l’hôpital, des services publics ou des prix. Il les connaît. Il les vit. Ce qu’il attend du politique, c’est le passage du diagnostic à la solution, avec un coût, un calendrier et des moyens d’exécution.
Sur le pouvoir d’achat, le responsable du PAM a défendu les propositions de son parti concernant les revenus, les retraités et les prix. Il a invité ceux qui les contestent à avancer des alternatives susceptibles d’être discutées et, surtout, mises en œuvre.
Puis il est revenu à l’école.
Selon lui, près de 300 000 jeunes quittent chaque année le système éducatif. Il a présenté ce chiffre comme l’un des motifs qui devraient faire de l’éducation une priorité nationale, en insistant sur la nécessité de donner à ces jeunes — « nos enfants », selon son expression — de meilleures chances d’apprentissage et d’insertion professionnelle.
Sur la santé, Lekjaa a refusé de réduire la réforme à la construction d’établissements hospitaliers. Un hôpital, a-t-il insisté, a besoin de médecins et d’infirmiers disposant de conditions professionnelles leur permettant de fournir des soins de qualité. Il a notamment évoqué les décès de femmes lors de l’accouchement pour illustrer les limites d’une politique sanitaire qui se mesurerait uniquement au nombre de bâtiments construits.
La jeunesse a occupé une place importante dans son discours.
Le message était de restaurer la confiance des jeunes dans leur pays, en accompagnant ceux qui veulent investir, créer de petites ou très petites entreprises, apprendre un métier ou développer leurs compétences afin d’accéder au marché du travail.
Lorsque les participants ont scandé « Sir, sir, sir », Lekjaa a rappelé que les jeunes Marocains ont déjà démontré leurs capacités dans le sport, l’innovation et d’autres domaines. L’enjeu, selon lui, est désormais de créer les conditions qui permettent à ces capacités de produire des réussites au Maroc.
Puis il a pris soin de préciser qu’il ne se présentait pas personnellement à l’élection. Ce qui l’intéresse, a-t-il dit, c’est son pays et les Marocains.
Il a également reconnu que ce qui a été réalisé jusqu’à présent n’était pas à la hauteur des ambitions, d’où la nécessité, selon lui, de corriger, réformer et changer la trajectoire.
C’est là que son discours rencontre une difficulté politique qu’aucune formule de campagne ne peut complètement évacuer.
Lekjaa est à la fois membre du bureau politique du PAM et ministre délégué chargé du Budget au sein du gouvernement actuel. Son parti se présente désormais devant les électeurs avec l’idée qu’une nouvelle trajectoire est nécessaire.
Il demande donc aux électeurs de juger le PAM sur son programme.
Cette promesse de reddition de comptes est peut-être plus importante, à terme, que la polémique sur le « salon » ou la « cocotte-minute ». Car le programme contient désormais des chiffres, des engagements et des objectifs qui peuvent être confrontés aux résultats.
Si le PAM obtient la possibilité de les mettre en œuvre, les 350 milliards de dirhams deviendront des dépenses réelles, les engagements deviendront des échéances, et le « changement de trajectoire » pourra être évalué sur des résultats plutôt que sur des déclarations.
Quant au dossier des « farrakchia », une autre question demeure, que la formule « la malédiction de Dieu sur les menteurs » ne suffit pas à trancher : lorsque les décisions sont prises dans un cadre institutionnel et légal, mais que leurs résultats ne correspondent pas aux attentes, où commence et où s’arrête la responsabilité politique ?
La campagne vient à peine de commencer. Cette question, elle, risque de survivre aux affiches électorales.


