La crise de Ceuta ne se joue désormais plus uniquement derrière les barrières frontalières. Elle s’est déplacée au cœur du Parlement espagnol, là où Pedro Sánchez a dû répondre à une question devenue beaucoup plus embarrassante pour son gouvernement : que sait réellement l’Espagne sur ce qui s’est passé à la fin du mois de juillet, et jusqu’où peut-elle aller dans ses accusations contre le Maroc sans disposer de preuves établissant que Rabat aurait organisé ou dirigé l’opération ?
La réponse du chef du gouvernement espagnol a été particulièrement révélatrice. Sánchez a affirmé devant le Congrès qu’il n’existait, à ce stade, aucune preuve solide permettant d’affirmer que le Maroc avait planifié ou exécuté l’afflux massif vers Ceuta. Il a néanmoins reconnu que les forces marocaines avaient laissé passer des groupes durant une période décisive, le 30 juillet.
Cette distinction est essentielle. Elle sépare deux réalités que le débat politique espagnol tend à confondre : une éventuelle permissivité ou incapacité des forces chargées du contrôle de la frontière, d’un côté, et la décision politique d’un État d’organiser une opération de l’autre. La première peut être documentée ou faire l’objet d’une enquête. La seconde exige des éléments autrement plus solides.
C’est précisément là que se trouve aujourd’hui la difficulté de Madrid.
Un rapport de police espagnol, dont plusieurs médias ont fait état, évoque une permissivité particulièrement importante du côté marocain et suggère que les mouvements de personnes auraient pu être facilités par des éléments des forces de sécurité. Des vidéos, des témoignages et différents rapports alimentent depuis plusieurs semaines les interrogations. Mais le rapport, aussi sérieux soit-il, ne constitue pas en lui-même la preuve que l’État marocain aurait donné l’ordre d’organiser l’opération.
Le gouvernement de Sánchez le sait parfaitement. Et c’est probablement la raison pour laquelle le chef de l’exécutif a choisi une formulation prudente : il n’a pas exonéré le Maroc de toute interrogation, mais il a refusé de franchir la ligne qui consisterait à l’accuser d’avoir planifié la crise sans preuves concluantes.
Cette position place le gouvernement espagnol dans une situation politiquement inconfortable.
Car le problème n’est plus seulement celui qui oppose le gouvernement à l’opposition. Il touche désormais aux différentes composantes de l’appareil d’État espagnol. Les questions concernent les services de sécurité, les renseignements, la diplomatie, l’Intérieur et la Défense. Certains éléments rapportés par les médias espagnols semblent suggérer une lecture différente de celle défendue officiellement par le gouvernement.
Ce décalage est beaucoup plus important qu’une simple polémique politique. Il pose une question institutionnelle : comment une opération d’une telle ampleur a-t-elle pu se produire alors que les services espagnols affirment ne pas avoir disposé d’informations permettant d’en mesurer l’ampleur ou la probabilité ?
Madrid devra répondre à cette question indépendamment de la responsabilité éventuelle du Maroc.
C’est dans ce contexte qu’il faut également comprendre un autre élément apparu dans le débat espagnol : la convocation, le 21 août, de la représentation diplomatique marocaine à la suite de déclarations jugées « inacceptables » sur Ceuta et Melilla.
Pedro Sánchez l’a confirmé devant le Parlement, en faisant référence aux déclarations du ministre marocain de la Justice, Abdellatif Ouahbi, et du ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq.
Mais un détail diplomatique mérite d’être relevé. Contrairement à ce que certains récits ont laissé entendre, l’ambassadrice du Maroc à Madrid, Karima Benyaich, n’était pas personnellement présente à cette convocation. Elle était absente et la représentation marocaine a été assurée par le chargé d’affaires.
Le choix du gouvernement espagnol de rendre cette démarche publique plusieurs jours après les faits n’est pas anodin. Dans la diplomatie, une convocation peut rester un acte strictement bilatéral. Lorsqu’elle est rendue publique, elle devient aussi un message adressé à l’opinion nationale.
Et c’est précisément sur ce terrain que Pedro Sánchez se trouve aujourd’hui sous pression.
La droite espagnole l’accuse depuis le début de la crise d’avoir adopté une attitude excessivement conciliante à l’égard du Maroc. Le débat sur Ceuta devient ainsi un instrument de confrontation politique intérieure. Le Maroc cesse d’être seulement un partenaire stratégique de l’Espagne pour devenir, dans le discours de certains partis, un sujet électoral.
Cette évolution comporte un risque pour Madrid : celui de transformer une relation bilatérale complexe, construite autour de la sécurité, de la migration, du commerce et de nombreux intérêts communs, en une variable de la compétition partisane espagnole.
Sánchez semble vouloir empêcher précisément cela.
Son discours devant le Parlement montre qu’il cherche à tenir deux positions simultanément. D’un côté, il défend la coopération avec Rabat et refuse de l’accuser d’avoir organisé la crise sans preuves. De l’autre, il rappelle que l’Espagne rejette catégoriquement toute remise en cause de sa souveraineté sur Ceuta et Melilla et rend publiques les démarches diplomatiques entreprises à l’égard du Maroc.
Il ne s’agit pas nécessairement d’une contradiction.
Il s’agit plutôt d’une tentative de séparer deux dossiers que la crise risque de mélanger : la coopération stratégique avec le Maroc et la question de la souveraineté espagnole sur les deux villes.
C’est là que le silence officiel marocain prend une importance particulière.
Depuis le début de la polémique, Rabat n’a pas répondu sur le même registre que certains responsables politiques ou médias espagnols. Cette retenue peut être interprétée comme une volonté de ne pas laisser la crise de Ceuta devenir une crise générale des relations maroco-espagnoles. Mais il faut rester prudent : le silence diplomatique ne permet pas, à lui seul, de conclure aux intentions précises du Maroc.
Une chose est cependant observable : les canaux de coopération n’ont pas été fermés.
Or cette continuité est précisément ce qui permet encore à Madrid de gérer les dossiers de sécurité et de migration sans ouvrir une crise diplomatique plus large.
Le paradoxe est donc assez clair. Le gouvernement espagnol affirme ne pas disposer de preuves permettant d’accuser le Maroc d’avoir organisé l’afflux massif, tout en étant soumis à une pression politique croissante pour adopter une ligne plus dure envers Rabat.
La question n’est plus seulement de savoir ce qui s’est passé à Ceuta.
Elle est devenue celle de savoir jusqu’où la politique espagnole est prête à aller pour transformer cet épisode en confrontation avec le Maroc.
Pour l’instant, les faits ne permettent pas de parler d’une rupture. Les échanges économiques continuent, les mécanismes institutionnels fonctionnent et la coopération stratégique demeure. Ce qui s’est durci, c’est le discours politique.
C’est précisément ce qui rend la situation actuelle plus délicate.
Car les déclarations politiques peuvent évoluer beaucoup plus vite que les intérêts stratégiques. Et dans la relation entre Madrid et Rabat, ces intérêts sont nombreux : sécurité, migration, commerce, investissements, coopération régionale et, surtout, stabilité en Méditerranée occidentale.
L’Union européenne observe cette évolution avec une prudence qui n’est pas difficile à comprendre. Contrairement à la crise de 2021, Bruxelles semble aujourd’hui privilégier la désescalade et le maintien des canaux de coopération avec Rabat. L’enjeu dépasse en effet la seule relation hispano-marocaine.
Pour l’Europe, une détérioration durable entre Madrid et Rabat aurait des conséquences sur plusieurs dossiers sensibles, notamment la migration et la sécurité.
C’est pourquoi la crise de Ceuta est en train de produire un effet inattendu : elle oblige l’Espagne à regarder davantage à l’intérieur d’elle-même.
Le véritable problème politique de Sánchez n’est peut-être pas que le Maroc soit devenu un adversaire. C’est qu’une partie de la classe politique espagnole veut précisément faire du Maroc un adversaire, alors que le gouvernement considère encore qu’il a besoin de Rabat comme partenaire.
Entre ces deux positions, le chef du gouvernement tente de maintenir une ligne étroite.
Et pour le Maroc, le véritable enjeu est de ne pas se laisser enfermer dans le calendrier politique espagnol. Une crise née autour de Ceuta ne doit pas nécessairement devenir une crise entre deux États.
Mais le silence ne peut être efficace que s’il reste adossé à une stratégie claire.
Car lorsque les autres parlent à la place du Maroc, racontent sa position, interprètent ses intentions et utilisent son nom dans leurs affrontements politiques internes, l’absence de réponse peut finir par laisser le récit se construire ailleurs.
Ce qui se joue aujourd’hui à Madrid dépasse donc largement la question de quelques heures de chaos à la frontière de Ceuta. L’Espagne doit encore établir ce qui s’est réellement passé, déterminer pourquoi ses propres mécanismes de sécurité n’ont pas anticipé l’ampleur de l’événement et distinguer les faits des accusations politiques.
Le Maroc, lui, n’a aucun intérêt à endosser une responsabilité que même le gouvernement espagnol dit ne pas pouvoir démontrer.
Et c’est peut-être là le fait le plus important de cette crise : jusqu’à présent, Madrid n’a pas apporté la preuve d’une opération marocaine planifiée contre Ceuta. Mais l’Espagne a découvert, à travers cette crise, une fragilité qui est d’abord la sienne : celle d’un pouvoir obligé de défendre une relation stratégique avec le Maroc tout en affrontant, à l’intérieur, ceux qui veulent faire de cette même relation le symbole de sa prétendue faiblesse.


