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Quand le drapeau marocain a été déchiré en Espagne… À ceux qui pensent que le Maroc avalera l’humiliation ?

Quand le drapeau marocain est déchiré en Espagne : de la crise de Ceuta à la stigmatisation des Marocains comme « cinquième colonne »

Ce qui s’est passé en Espagne dépasse désormais la seule crise de Ceuta. Lorsque des responsables de Democracia Nacional ont déchiré symboliquement le drapeau marocain en signe de protestation contre le Maroc, avant que les comptes du mouvement ne relaient des messages appelant à ce que le drapeau « brûle », le geste n’est plus seulement une provocation politique. Il intervient dans un contexte où le même mouvement présente le Maroc comme « l’ennemi du Sud » et désigne une partie de la population marocaine vivant en Espagne comme une potentielle « cinquième colonne ».

Il faut être précis sur les faits. En Espagne, ce qui est actuellement documenté est le déchirement symbolique du drapeau marocain par le président de Democracia Nacional, Pedro Chaparro, et son vice-président, Gonzalo Martín. Les publications du mouvement ont parallèlement utilisé une rhétorique appelant à ce que le drapeau « brûle ». Cela ne permet pas d’affirmer que le drapeau a effectivement été brûlé lors de cette même action. Cette distinction n’est pas secondaire : dans une affaire aussi sensible, les faits doivent rester plus forts que les slogans.

Mais le problème est précisément ailleurs : dans la continuité du discours. Le 31 juillet, au lendemain de la crise migratoire massive à Ceuta, Democracia Nacional publiait un texte intitulé « Ante la invasión marroquí de Ceuta », dans lequel il demandait le retour au Maroc de « la grande majorité » des immigrés marocains vivant en Espagne. Le mouvement allait jusqu’à demander si l’Espagne devait conserver sur son territoire une « potentielle cinquième colonne » d’un éventuel ennemi en cas de conflit armé. Le Maroc y était désigné comme « l’ennemi du Sud », tandis que Ceuta, Melilla et les Canaries étaient présentées comme des territoires espagnols dont la défense devait être renforcée.

Ce glissement est important. Une crise migratoire, aussi grave soit-elle, peut être discutée en termes de sécurité, de contrôle des frontières, de responsabilité gouvernementale ou de coopération bilatérale. Mais lorsque la crise sert à déplacer le regard vers des centaines de milliers de personnes en fonction de leur origine nationale, on change de registre. La question n’est plus seulement celle de Ceuta ou de la frontière : elle devient celle de la place accordée aux Marocains dans la société espagnole et, plus largement, de la manière dont un courant politique tente de transformer une population en suspect collectif.

Les chiffres donnent à cette rhétorique une portée que l’on ne peut pas ignorer. Selon l’Institut national de statistique espagnol, les citoyens marocains constituaient, au 1er janvier 2025, la première nationalité étrangère en Espagne, avec près de 969 000 personnes, soit environ 14 % de l’ensemble des ressortissants étrangers. À cela s’ajoutent les personnes nées au Maroc qui possèdent désormais la nationalité espagnole. Il ne s’agit donc pas d’une population marginale ou passagère : les Marocains et les Espagnols d’origine marocaine font partie depuis longtemps de la réalité sociale, économique et humaine de l’Espagne.

C’est justement pour cette raison que l’expression « cinquième colonne » est particulièrement lourde de conséquences. Elle ne désigne pas simplement une immigration considérée comme problématique ; elle suggère une loyauté douteuse, une présence potentiellement hostile et une menace intérieure liée à l’origine nationale. Or, le gouvernement espagnol lui-même reconnaissait encore récemment l’importance de cette communauté et convenait avec le Maroc d’une stratégie commune contre les discours de haine. Le contraste entre cette approche institutionnelle et la rhétorique de Democracia Nacional est difficile à ne pas relever.

Il faut également distinguer Democracia Nacional de l’Espagne dans son ensemble. Le discours de ce mouvement ne peut pas être présenté comme celui de l’État espagnol ni comme celui de l’ensemble de la société espagnole. L’Espagne et le Maroc disposent depuis des décennies d’un cadre officiel de coopération et de bon voisinage. Les relations bilatérales se sont même profondément développées ces dernières années, notamment dans les domaines économique, sécuritaire, judiciaire et migratoire. Madrid et Rabat travaillent également ensemble dans la préparation de la Coupe du monde 2030.

C’est précisément cette réalité qui rend la rhétorique extrémiste politiquement plus préoccupante. D’un côté, les deux États construisent des mécanismes de coopération parce que leurs intérêts sont profondément imbriqués ; de l’autre, certains groupes cherchent à présenter le voisin du Sud comme un ennemi permanent et les Marocains présents en Espagne comme une menace potentielle. Il y a là deux visions qui ne peuvent pas être confondues.

La crise de Ceuta a fourni à cette mouvance un terrain particulièrement favorable. Des rassemblements ont été appelés dans plusieurs villes espagnoles le 2 septembre, avec des slogans contre le Maroc et des revendications de « déportations massives » et de « remigration ». D’autres groupes de l’extrême droite espagnole ont également tenté de s’emparer politiquement de la crise. Mais dans le même temps, des milliers de citoyens ont manifesté à Ceuta dans un cadre largement pacifique, réclamant des réponses à une situation migratoire devenue exceptionnelle. La société espagnole ne peut donc pas être réduite aux slogans de ses formations les plus radicales.

Et surtout, Madrid elle-même n’a pas confirmé les accusations les plus graves formulées contre Rabat. Le 3 septembre, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, a déclaré devant le Congrès qu’il ne disposait pas de preuves permettant d’affirmer que le gouvernement marocain avait planifié ou exécuté l’entrée massive à Ceuta. Il a reconnu que la gendarmerie marocaine avait laissé passer des personnes pendant plusieurs heures, mais a maintenu la distinction entre ce fait et l’existence d’une décision gouvernementale marocaine visant à organiser l’opération.

Cette nuance est essentielle. Elle signifie que même au cœur d’une crise extrêmement grave, les institutions espagnoles distinguent encore entre ce qui est établi, ce qui est soupçonné et ce qui reste à démontrer. C’est précisément cette discipline que les discours les plus radicaux abandonnent lorsqu’ils transforment une crise complexe en récit d’invasion, puis l’invasion en accusation collective contre une communauté nationale.

Il existe enfin une autre question, celle du droit. L’article 510 du Code pénal espagnol sanctionne, dans certaines circonstances, la promotion ou l’incitation publique à la haine, à l’hostilité, à la discrimination ou à la violence contre des groupes en raison notamment de leur origine nationale, ethnique ou raciale. Cela ne signifie pas que les déclarations de Democracia Nacional constituent automatiquement une infraction : seule l’autorité judiciaire peut en décider dans un cas concret. Mais la répétition publique de discours présentant une communauté nationale comme une « cinquième colonne » ou appelant à son expulsion massive est suffisamment sérieuse pour poser une question juridique et politique qui ne devrait pas être balayée d’un revers de main.

Le Maroc, pour sa part, n’a aucun intérêt à transformer cette provocation en confrontation avec l’Espagne. Les relations entre les deux pays sont trop importantes, et leurs sociétés trop liées, pour que les slogans d’un mouvement extrémiste dictent la politique des États. Mais cela ne signifie pas que l’on doive banaliser l’humiliation du drapeau marocain, ni accepter que les Marocains vivant en Espagne soient progressivement installés dans le rôle d’un suspect collectif.

La mémoire marocaine est longue, et elle sait faire la différence entre un désaccord diplomatique, une crise politique et une atteinte à la dignité nationale. L’histoire des relations entre les deux rives du détroit a connu suffisamment de périodes de tension pour savoir où peuvent conduire les mots lorsqu’ils cessent d’être de simples slogans. Aujourd’hui, la réponse la plus forte n’est pas celle de l’escalade, mais celle de la clarté : le Maroc peut continuer à coopérer avec l’Espagne, défendre ses intérêts et préserver le dialogue, tout en refusant fermement qu’une communauté entière soit transformée en « ennemi intérieur ».

Car le véritable danger ne réside pas seulement dans un drapeau déchiré. Il réside dans le moment où l’on commence à considérer que les hommes et les femmes qui portent ce drapeau dans leur histoire familiale doivent, eux aussi, être regardés comme une menace.

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