En politique électorale, la force d’un parti ne se mesure pas uniquement au nombre de ses militants. Elle se lit aussi, parfois, dans sa capacité à faire apparaître à ses côtés des personnalités qui, hier encore, étaient identifiées à ses concurrents, au moment précis où la carte électorale commence à se recomposer.
C’est exactement ce qui se joue aujourd’hui au Parti authenticité et modernité (PAM). Après avoir attiré dans ses rangs plusieurs figures issues du Rassemblement national des indépendants (RNI) à Taounate, le parti vient de franchir un nouveau seuil avec une personnalité d’un autre poids : Mohamed Abbou, ancien ministre et ancien dirigeant du RNI, dont le nom est resté pendant des années associé à la province de Taounate et au parti de la « Colombe ».

Le 2 septembre, Abbou a officialisé son adhésion au PAM lors d’une rencontre organisée à son domicile à Fès, en présence de Fouzi Lekjaa, membre du bureau politique du parti, ainsi que de plusieurs responsables du PAM. Le choix du lieu et du moment n’est pas anodin. Les élections législatives auront lieu le 23 septembre, à quelques jours seulement de l’ouverture officielle de la campagne électorale, prévue le 10 septembre.
Mohamed Abbou n’est pas une nouvelle recrue ordinaire. Élu député de la province de Taounate depuis 1997, il a présidé le groupe parlementaire du RNI à la Chambre des représentants durant la législature 2002-2007. Il a également occupé le poste de vice-président de la Chambre des représentants et siégé au bureau politique du parti.
Son parcours gouvernemental est tout aussi significatif. En 2007, il devient ministre délégué auprès du Premier ministre chargé de la Modernisation des secteurs publics dans le gouvernement Abbas El Fassi. En 2013, il est nommé ministre délégué auprès du ministre de l’Industrie, du Commerce, de l’Investissement et de l’Économie numérique, chargé du Commerce extérieur, dans le gouvernement d’Abdelilah Benkirane.
Pendant des années, son nom a également été associé à la présidence de la commune de Bni Oulid, dans la province de Taounate, parallèlement à une carrière universitaire à la Faculté des sciences et techniques de Fès.

C’est précisément ce qui donne à son arrivée au PAM une portée qui dépasse la simple logique des adhésions.
La question n’est pas seulement de savoir combien de voix Mohamed Abbou pourrait apporter au parti.
Il apporte avec lui près de trois décennies d’expérience électorale, une implantation locale, un réseau politique et une mémoire du terrain. Et surtout, son arrivée intervient dans une province où le PAM a déjà commencé à modifier les équilibres.
Taounate, là où le fil a commencé
Avant Mohamed Abbou, le PAM avait ouvert ses portes à Noureddine Qchibel et Bouchta Boussouf, deux députés également associés au RNI.
Qchibel, élu dans la circonscription de Qaria-Ghafsai, a été l’une des figures ayant quitté l’environnement des « Indépendants » pour rejoindre le PAM. Boussouf, député de la circonscription Taounate-Tissa, a lui aussi rejoint le parti au mois d’août.
Pris séparément, ces départs pourraient être considérés comme des mouvements politiques ordinaires à l’approche d’une échéance électorale.
Mis bout à bout, ils racontent autre chose.
Le PAM ne semble pas seulement chercher des candidats. Il cherche des personnalités capables de transporter avec elles une expérience électorale, une notoriété locale et une capacité à structurer une campagne autour de leur propre implantation.
Et c’est là que Taounate devient plus qu’une simple circonscription électorale.
La province constitue aujourd’hui une sorte de laboratoire d’un phénomène plus large : à l’approche des élections de 2026, les partis marocains misent-ils davantage sur le recrutement de personnalités disposant déjà d’un ancrage local que sur la construction patiente d’une influence à partir de leurs propres structures ?
Il est encore trop tôt pour trancher.
Mais les mouvements observés à Taounate constituent un signal suffisamment clair pour être regardé de près.
Le PAM ne recrute pas seulement des noms. Il envoie un message.
L’arrivée de Mohamed Abbou intervient également à un moment où le PAM cherche à redéfinir son image à l’échelle nationale.
Le 1er septembre, le parti a présenté son programme électoral sous le slogan « Pour changer de trajectoire… Un seul mot », autour de cinq grands pactes consacrés au pouvoir d’achat, à l’intégration des jeunes, à la citoyenneté, à la sécurité et à la croissance durable.
Le programme annonce 20 engagements et chiffre leur coût global à 350 milliards de dirhams sur cinq ans, avec pour objectif affiché la création nette d’un million d’emplois au cours de la prochaine législature.
C’est ici que les deux histoires se rejoignent.
Dans la région de Fès-Meknès, le PAM attire des personnalités disposant d’une expérience électorale et gouvernementale. À l’échelle nationale, il présente un programme chiffré, accompagné d’engagements et d’un coût annoncé.
Comme si le parti cherchait à mener la bataille électorale sur deux terrains simultanément : une organisation capable de peser dans les circonscriptions et une offre politique destinée à parler à l’électeur au-delà des réseaux locaux et des équilibres de personnes.
Cela ne signifie évidemment pas que les recrutements suffiront.
Une personnalité politique ne transfère pas mécaniquement son électorat lorsqu’elle change de parti. Et une implantation locale, aussi ancienne soit-elle, doit encore résister à la concurrence, aux nouvelles alliances et à la réalité du scrutin.
Le nom compte. Le bulletin reste décisif.
Pourquoi le PAM paraît-il si attractif aujourd’hui ?
Il serait tentant de présenter ces mouvements comme une simple « hémorragie » au sein du RNI ou comme une série de victoires successives du PAM.
La réalité est probablement plus complexe.
À l’approche des élections, les partis ne se battent pas uniquement sur les programmes. Ils doivent aussi trouver les candidats capables de porter une liste, de mobiliser un réseau local, d’être identifiés par les électeurs et de mener une campagne crédible dans chaque circonscription.
Le recrutement devient donc une partie intégrante de la bataille électorale.
Sur ce terrain, le PAM apparaît particulièrement actif ces dernières semaines, notamment lorsqu’il attire des personnalités qui appartenaient jusqu’ici à l’univers électoral du RNI.
La particularité de la situation tient cependant à un élément essentiel : les deux partis participent au même gouvernement.
Le passage de personnalités du RNI vers le PAM ne traduit donc pas nécessairement un déplacement entre deux camps gouvernementaux opposés. Il révèle plutôt l’intensification de la concurrence électorale entre formations qui appartiennent au même paysage gouvernemental, mais qui se disputent désormais les positions, les circonscriptions et les sièges de la prochaine législature.
C’est probablement l’un des éléments les plus révélateurs de cette séquence.
Fouzi Lekjaa, une présence qui interpelle
La présence de Fouzi Lekjaa lors de la rencontre consacrant officiellement l’arrivée de Mohamed Abbou mérite également d’être relevée.
Plusieurs médias marocains ont fait état de contacts et de rencontres antérieures impliquant Lekjaa et la famille Abbou. Ces informations relèvent toutefois de récits de presse et ne permettent pas, à elles seules, d’établir la nature exacte des discussions ou des éventuelles négociations.
Ce qui est établi, en revanche, c’est que Lekjaa était présent lorsque le passage de Mohamed Abbou au PAM a été officialisé.
L’image est politiquement forte.
Un responsable gouvernemental de premier plan et membre du bureau politique du PAM apparaît aux côtés d’un ancien ministre et ancien dirigeant du RNI, au moment même où les deux formations se préparent à entrer dans la bataille électorale.
La photographie suffit presque à raconter la séquence.
Le programme avant les recrutements, ou les recrutements avant le programme ?
C’est peut-être là que se trouve la vraie particularité de la stratégie du PAM dans cette phase préélectorale.
Une précision s’impose d’abord : il serait inexact d’affirmer que le PAM est « le premier parti à avoir présenté son programme électoral » pour les élections de 2026. Le Parti de l’Istiqlal avait présenté son programme le 29 août, avant la présentation du programme du PAM le 1er septembre.
Mais le sujet le plus intéressant n’est peut-être pas la course à la première place.
C’est la proximité dans le temps entre deux mouvements : la présentation d’un programme électoral national et l’accélération des recrutements politiques sur le terrain.
Le programme s’adresse à l’électeur marocain dans son ensemble. Abbou, Qchibel et Boussouf, eux, renvoient à des cartes électorales bien précises.
L’un construit l’image du parti.
Les autres cherchent à renforcer sa capacité à gagner des circonscriptions.
Entre les deux apparaît une stratégie électorale qui commence à prendre forme, même s’il serait prématuré d’affirmer qu’elle produira nécessairement les résultats recherchés.
Le véritable test aura lieu le 23 septembre
D’ici au scrutin, la question ne sera donc pas seulement de savoir combien de personnalités supplémentaires rejoindront le PAM.
La question la plus difficile sera de savoir si le parti parviendra à transformer cette dynamique politique en voix et en sièges.
C’est là que se trouve le véritable test.
Le recrutement attire l’attention, mais il ne garantit pas la victoire. Un programme peut être ambitieux sur le papier, mais il ne devient une force électorale que lorsqu’il rencontre les préoccupations de l’électeur et trouve un chemin jusqu’à l’isoloir.
À Taounate, le PAM a commencé par déplacer des personnalités disposant d’une longue histoire électorale. À l’échelle nationale, il vient de présenter un programme qui promet de « changer de trajectoire ».
Entre ces deux dimensions se joue désormais une seule bataille : convaincre l’électeur que le PAM ne se contente pas de changer les visages autour de lui, mais qu’il est capable de changer sa propre place dans la carte politique marocaine après le 23 septembre.
C’est alors seulement que l’on saura si le « pouvoir d’attraction » du PAM n’était qu’un puissant effet de campagne ou le début d’une recomposition plus profonde des rapports de force.


