À mesure que s’approche la fin du mandat gouvernemental, les chiffres publiés par le ministère de l’Économie et des Finances dépassent le simple cadre d’un bilan budgétaire semestriel. Ils deviennent un véritable document politique, porteur d’un récit institutionnel destiné à démontrer que les finances publiques marocaines abordent la dernière ligne droite de cette législature dans une situation plus solide qu’au cours des années précédentes.
La réduction du déficit budgétaire à 24 milliards de dirhams, contre 30,8 milliards un an plus tôt, ainsi que la baisse sensible des besoins de financement, offrent à première vue l’image d’un Trésor qui retrouve progressivement ses équilibres. Pourtant, derrière cette lecture rassurante se cache une interrogation bien plus fondamentale : le Maroc assiste-t-il à une amélioration structurelle de ses finances publiques ou à un équilibre obtenu grâce à une combinaison exceptionnelle de recettes fiscales dynamiques, de transferts publics et d’un recours toujours soutenu à l’endettement ?
Les indicateurs bruts sont incontestablement positifs. Au premier semestre 2026, les recettes de l’État ont progressé plus rapidement que les dépenses, permettant de réduire le déficit et d’améliorer le solde ordinaire du budget. Mais ces performances méritent d’être analysées au-delà de leur apparente évidence.
L’augmentation des recettes fiscales ne traduit pas uniquement une économie plus performante. Elle reflète également les effets des réformes engagées ces dernières années pour élargir l’assiette fiscale, améliorer le recouvrement et renforcer la conformité des contribuables. Autrement dit, l’État démontre une capacité croissante à mobiliser ses ressources. Cela ne signifie pas automatiquement que l’économie nationale produit davantage de richesse ou que cette richesse bénéficie plus largement aux citoyens.
C’est ici que surgit la première contradiction. Les finances publiques affichent des résultats encourageants alors que le débat national demeure dominé par les préoccupations liées à l’emploi, au pouvoir d’achat et aux inégalités sociales. Le Trésor collecte davantage de ressources, mais une partie importante de la population ne perçoit pas encore les effets concrets de cette amélioration dans sa vie quotidienne. Entre la performance budgétaire et la réalité sociale subsiste un décalage qui continuera probablement à alimenter les débats politiques au-delà de cette législature.
Les recettes non fiscales renforcent également cette dynamique. Leur progression de plus de 55 % provient essentiellement des dividendes et contributions versés par les établissements et entreprises publics, notamment Bank Al-Maghrib et l’Agence nationale de la conservation foncière, auxquels s’ajoutent les produits issus des mécanismes de financement innovants.
Cette évolution révèle une stratégie assumée : mobiliser l’ensemble des leviers disponibles afin d’améliorer la trésorerie de l’État. Toutefois, ces ressources présentent, par nature, un caractère moins récurrent que les recettes fiscales. Les bénéfices des entreprises publiques fluctuent selon les exercices et ne sauraient constituer, à eux seuls, un socle durable pour l’équilibre budgétaire. Une partie du redressement observé demeure ainsi liée à des ressources exceptionnelles davantage qu’à une transformation profonde de la structure économique.
Parallèlement, les dépenses publiques rappellent que les contraintes de fond n’ont pas disparu. Les dépenses de fonctionnement continuent d’augmenter, tout comme les intérêts de la dette publique et les charges de compensation. Ce constat révèle une pression persistante sur les finances de l’État.
Plus significative encore est la progression du coût du service de la dette. Elle traduit l’alourdissement progressif du prix de l’endettement dans un contexte financier plus exigeant. Une part croissante des ressources publiques est désormais consacrée au remboursement des engagements passés, réduisant mécaniquement les marges disponibles pour financer les priorités futures.
Malgré ces contraintes, le gouvernement a maintenu un rythme élevé d’investissement public, avec près de 60 milliards de dirhams engagés en seulement six mois. Ce choix traduit une conviction désormais bien installée dans la stratégie économique marocaine : face à un investissement privé encore insuffisant, l’État demeure le principal moteur de la croissance.
Mais cette orientation ouvre un autre débat. L’investissement public peut-il, à lui seul, soutenir durablement la croissance, créer suffisamment d’emplois et stimuler l’investissement privé ? La véritable efficacité de cet effort budgétaire dépendra moins des montants engagés que de leur capacité à produire un effet d’entraînement sur l’ensemble du tissu économique.
Le recul des besoins de financement constitue sans doute l’indicateur le plus commenté. Leur diminution de près de moitié par rapport à 2025 témoigne incontestablement d’une amélioration de la situation budgétaire. Pourtant, l’analyse des modalités de financement nuance cette lecture.
Le Maroc a continué de recourir activement aussi bien au marché intérieur qu’aux marchés financiers internationaux. Les emprunts extérieurs nets dépassent 22,8 milliards de dirhams, avec une mobilisation importante réalisée sur les marchés internationaux.
La deuxième contradiction apparaît alors clairement. Le Trésor a besoin de moins de financement qu’auparavant, mais il ne renonce pas pour autant à l’endettement. Il en diversifie simplement les sources afin d’équilibrer le coût des emprunts, les échéances et les risques financiers. La réduction du déficit ne signifie donc pas la fin de la dépendance à la dette ; elle traduit davantage une gestion plus sophistiquée de celle-ci.
À une échelle plus politique, ces résultats ressemblent au dernier grand bilan financier du gouvernement d’Aziz Akhannouch avant l’ouverture d’un nouveau cycle électoral. Ils offrent à l’exécutif des arguments solides pour défendre son action après plusieurs années marquées par les conséquences de la sécheresse, de l’inflation mondiale et des incertitudes géopolitiques.
Mais cette lecture ne sera certainement pas la seule. L’opposition pourra soutenir que les grands équilibres macroéconomiques ne suffisent pas à répondre aux attentes sociales, tant que le chômage demeure élevé, que le pouvoir d’achat reste sous pression et que les fruits de la croissance continuent d’être inégalement répartis.
C’est précisément là que se dessine la frontière entre la réussite des finances publiques et celle des politiques publiques. Réduire un déficit constitue un objectif essentiel. Encore faut-il que cette amélioration se traduise concrètement dans la vie des citoyens. Les indicateurs budgétaires peuvent rassurer les marchés, les partenaires internationaux et les institutions financières. Ils ne produisent leur pleine légitimité politique que lorsqu’ils améliorent également les conditions de vie de la population.
Ainsi, la situation du Trésor à mi-parcours de l’année 2026 ne marque pas tant la fin des difficultés financières qu’un changement de nature du défi. Après avoir consolidé les équilibres budgétaires, le Maroc devra désormais démontrer sa capacité à transformer cette discipline financière en croissance inclusive, en création d’emplois et en prospérité partagée.
Car, au-delà des tableaux comptables et des indicateurs macroéconomiques, l’histoire économique juge rarement un gouvernement à l’aune du seul niveau de son déficit. Elle l’évalue surtout à sa capacité à convertir la rigueur budgétaire en progrès tangible pour les citoyens. C’est ce véritable examen qui attend désormais l’économie marocaine, bien au-delà des comptes du Trésor et à l’approche de la fin du cycle gouvernemental actuel.


