L’Afrique du Sud ne fait plus seulement face à une question migratoire. Ce qui se déroule aujourd’hui dépasse largement le contrôle des frontières ou la lutte contre l’immigration irrégulière. Le départ de plus de 160 000 migrants en moins de deux mois révèle une crise beaucoup plus profonde : celle d’un État confronté à l’essoufflement de son contrat social, où les tensions économiques, la défiance populaire et la fragilisation des institutions se rencontrent jusqu’à transformer l’étranger en responsable désigné des difficultés nationales.
Les chiffres impressionnent. Mais ils ne disent pas tout.
Derrière cette vague de départs se dessine une réalité plus complexe : l’Afrique du Sud est en train de vivre un moment où les frontières entre la sécurité, la politique, l’économie et l’identité nationale deviennent de plus en plus floues. Les statistiques publiées ces dernières semaines indiquent que plus de 108 000 Zimbabwéens, près de 46 000 Malawites ainsi que plusieurs milliers de ressortissants du Mozambique et d’autres pays africains ont quitté le territoire depuis la fin du mois de mai. Organisés avec les gouvernements concernés, ces retours massifs ont mobilisé près de 700 autobus, dans une opération qui ressemble davantage à une évacuation régionale qu’à un simple programme de retour volontaire. Le fait que plusieurs personnes aient perdu la vie durant ces trajets rappelle également le coût humain de cette crise.
Mais le véritable sujet n’est pas seulement le nombre de ceux qui partent. Il est dans les raisons qui les poussent à partir.
Depuis plusieurs semaines, des mouvements citoyens multiplient les manifestations contre les migrants en situation irrégulière. Ils les accusent d’alimenter la criminalité, d’occuper les emplois des Sud-Africains et de bénéficier indûment des services publics. Dans un pays où le chômage dépasse officiellement les 30 %, ces accusations trouvent un écho auprès d’une partie d’une population confrontée à une dégradation persistante de ses conditions de vie.
C’est précisément là que se situe le cœur du problème.
Lorsqu’une économie peine à produire suffisamment d’emplois, lorsque les inégalités demeurent parmi les plus fortes du monde et que la pauvreté continue de miner la cohésion sociale, la tentation est grande de chercher un responsable immédiatement visible. Le migrant devient alors une cible commode. Sa vulnérabilité juridique et sociale en fait le candidat idéal pour porter le poids de dysfonctionnements qui trouvent pourtant leurs racines dans des déséquilibres structurels accumulés depuis des décennies.
Cette logique explique pourquoi certaines manifestations ont rapidement dépassé le cadre de la protestation politique pour se transformer en véritables opérations de contrôle populaire. Des groupes locaux ont investi des quartiers de migrants, exigé la présentation de documents d’identité, empêché certaines personnes d’accéder à des lieux publics et remis des étrangers à la police, comme si une partie de la société avait décidé de se substituer à l’État.
C’est sans doute la dimension la plus préoccupante de cette crise.
Car au-delà de la question migratoire, c’est le monopole de l’État sur l’application de la loi qui est désormais contesté. Le gouvernement de Cyril Ramaphosa s’est donc trouvé contraint d’envoyer un double message. D’un côté, il affirme que l’immigration irrégulière sera combattue avec fermeté. De l’autre, il rappelle que ni les citoyens, ni les associations de quartier, ni les mouvements populaires ne disposent du droit de contrôler l’identité des personnes ou de décider qui peut vivre, travailler ou circuler sur le territoire sud-africain.
La création d’un comité ministériel chargé de la migration, accompagnée d’un plan articulé autour du renforcement des frontières, de l’accélération des expulsions, de la réforme du système migratoire et d’une coopération renforcée avec les États voisins, traduit la volonté de Pretoria de reprendre le contrôle d’un dossier qui menace désormais l’autorité même de l’État.
Mais cette stratégie se heurte à une autre difficulté, plus délicate encore.
Le gouvernement s’efforce de distinguer l’application des lois migratoires des accusations d’afrophobie qui lui sont adressées. Pourtant, cette distinction devient de plus en plus difficile à défendre lorsque des migrants africains sont agressés en raison de leur nationalité ou de leur origine. Dès lors que l’appartenance à un pays voisin suffit à susciter la suspicion ou à exposer une personne à la violence, la frontière entre politique migratoire et discrimination apparaît de plus en plus ténue.
C’est précisément ce qui explique que cette affaire ait quitté le terrain national pour devenir une question continentale.
Plusieurs États africains réclament désormais que la question de l’afrophobie figure à l’ordre du jour de l’Union africaine. Leur argument dépasse la seule protection de leurs ressortissants : ils considèrent que les violences visant des citoyens africains au sein de la première puissance industrielle du continent fragilisent le projet même d’intégration africaine, fondé sur la libre circulation et la solidarité entre les peuples. La mobilisation du Zimbabwe, du Malawi ou encore du Mozambique pour organiser le retour de leurs ressortissants, tout comme le report d’une visite présidentielle ghanéenne à Pretoria, illustrent la portée diplomatique grandissante de cette crise.
Le paradoxe est saisissant.
Le pays qui fut longtemps présenté comme le symbole mondial de la lutte contre la ségrégation raciale se retrouve aujourd’hui contraint de répondre à des accusations de discrimination visant d’autres Africains. Cette inversion de perspective n’est pas seulement embarrassante pour Pretoria ; elle touche au récit historique sur lequel l’Afrique du Sud démocratique a construit son prestige international depuis la fin de l’apartheid.
En réalité, la crise actuelle révèle une fragilité plus profonde encore : celle du contrat social sud-africain.
Lorsque les citoyens ont le sentiment que l’État ne garantit plus ni la sécurité, ni l’emploi, ni l’ascension sociale, ils cherchent naturellement une explication tangible à leurs frustrations. L’étranger devient alors le réceptacle de colères qui trouvent pourtant leur origine dans des difficultés économiques, institutionnelles et politiques beaucoup plus anciennes.
L’histoire montre que ce phénomène n’est pas propre à l’Afrique du Sud. Dans de nombreux pays confrontés à une stagnation économique, l’immigration devient rapidement un thème politique majeur, parfois un instrument électoral, rarement une véritable solution aux déséquilibres structurels.
Et l’expérience démontre également qu’ériger le migrant en responsable des crises nationales ne résout ni le chômage, ni les inégalités, ni la faiblesse de la croissance. Une telle stratégie ne fait souvent que déplacer les tensions tout en créant de nouvelles fractures sociales.
L’Afrique du Sud se trouve ainsi face à une épreuve qui dépasse largement la gestion des flux migratoires. Le véritable défi consiste désormais à préserver l’autorité de l’État sans laisser la justice populaire s’y substituer, à faire respecter les lois sans alimenter les discours de rejet, et surtout à rester fidèle aux principes constitutionnels qui ont fait de la nation arc-en-ciel un symbole de réconciliation plutôt que d’exclusion.
Au fond, la question essentielle n’est peut-être plus de savoir combien de migrants quitteront encore le pays dans les semaines à venir. Elle est de savoir si Pretoria saura s’attaquer aux causes profondes de sa crise économique et sociale, ou si le migrant continuera, à chaque nouvelle secousse, d’incarner le coupable le plus accessible d’un malaise infiniment plus vaste que les frontières qu’il a traversées.


