Le 19 juillet n’a pas seulement marqué une date historique pour le football espagnol. Le sacre de la Roja en Coupe du monde a également constitué un révélateur politique d’une rare intensité. Alors que Madrid, Séville, Valence ou encore de nombreuses villes espagnoles vibraient au rythme des célébrations, une autre Espagne vivait une soirée bien différente. Au Pays basque et en Navarre, des manifestations réclamaient la reconnaissance officielle d’une sélection nationale basque et le droit à l’autodétermination, tandis que plusieurs incidents violents visant des supporters célébrant la victoire espagnole étaient signalés. Une fois encore, le football cessait d’être un simple spectacle sportif pour redevenir un miroir des fractures identitaires qui traversent l’État espagnol depuis plus d’un siècle.
À première vue, ces mobilisations pourraient être interprétées comme une récupération politique d’un événement sportif planétaire. Mais une lecture plus attentive révèle une réalité plus profonde. Le choix de la finale de la Coupe du monde n’avait rien d’un hasard. Les mouvements nationalistes savent que les moments de communion nationale constituent précisément les instants où une contre-narration peut produire le plus grand impact. Là où l’État célèbre son unité, eux rappellent qu’une partie de la population refuse toujours de se reconnaître dans cette représentation collective.
Les rassemblements organisés simultanément à Bilbao, Saint-Sébastien, Vitoria-Gasteiz, Eibar, Pampelune, mais également à Bayonne, sur le versant français du Pays basque, traduisaient cette stratégie. Les drapeaux basques dominaient les cortèges tandis que les slogans réclamaient la reconnaissance internationale d’« Euskal Herria » comme entité sportive autonome. Derrière cette revendication se cache une conviction ancienne : dans l’ordre international contemporain, les équipes nationales ne sont pas seulement des formations sportives, elles incarnent aussi une forme de souveraineté politique.
Ainsi, pour les organisations nationalistes, obtenir une sélection officiellement reconnue reviendrait à inscrire l’existence de la nation basque dans l’imaginaire collectif mondial. Le football devient alors un instrument diplomatique autant qu’un outil identitaire.
Cependant, la soirée ne s’est pas limitée à des démonstrations pacifiques. Les autorités basques ont procédé à plusieurs arrestations et ouvert différentes enquêtes après des agressions survenues dans plusieurs communes. À Berriozar, en Navarre, un groupe d’individus cagoulés a notamment attaqué un établissement où militaires et civils regardaient la finale, faisant plusieurs blessés. Ces violences ont été immédiatement condamnées par le gouvernement basque ainsi que par le Parti Nationaliste Basque (EAJ-PNV), rappelant que la défense de l’identité basque ne saurait justifier l’intimidation ou la violence.
Cette condamnation révèle toutefois une évolution significative du nationalisme basque. Depuis la disparition définitive de l’organisation armée ETA en 2018, le centre de gravité du mouvement s’est déplacé. L’affrontement n’est plus militaire ; il est devenu institutionnel, électoral, culturel et symbolique. Le terrain de la confrontation n’est plus la clandestinité mais les urnes, les parlements, les juridictions… et désormais les grands événements sportifs.
La principale contradiction apparaît pourtant ailleurs.
Parmi les artisans du titre mondial espagnol figuraient cinq joueurs issus précisément de cet espace culturel que les nationalistes désignent comme « Euskal Herria » : Unai Simón, Martín Zubimendi, Mikel Oyarzabal, Mikel Merino et Nico Williams. Ils ont largement contribué au succès de la sélection espagnole, alors même qu’une partie des militants refusait d’en célébrer la victoire au motif que cette équipe représenterait un État auquel ils ne souhaitent pas appartenir.
Cette réalité met en lumière une tension fondamentale au sein de la société espagnole. Le débat ne se résume plus à une opposition entre « Espagnols » et « Basques ». Il oppose désormais deux conceptions différentes de l’identité. Pour de nombreux habitants du Pays basque, il est parfaitement possible d’assumer une identité culturelle basque tout en représentant l’Espagne sur la scène internationale. Pour les mouvements souverainistes, en revanche, cette identité culturelle ne peut pleinement exister qu’à travers un État disposant de ses propres institutions, de son propre drapeau… et de sa propre équipe nationale.
Les images de Nico Williams et de Lamine Yamal célébrant la victoire sous le drapeau espagnol, tout comme les déclarations de Mikel Merino exprimant sa fierté de représenter la Navarre au sein de la sélection nationale, ont constitué un contre-discours particulièrement puissant. Elles illustrent une autre lecture de l’identité : celle d’une appartenance multiple où l’identité régionale n’exclut pas l’identité nationale.
C’est précisément là que se situe la véritable bataille politique. Le football n’est plus seulement une compétition ; il est devenu un langage. Les drapeaux, les hymnes, les maillots et les sélections nationales sont désormais autant de symboles de reconnaissance politique. Depuis plusieurs années, la Fédération basque de football tente d’obtenir son admission auprès de la FIFA et de l’UEFA afin que la sélection basque puisse participer officiellement aux compétitions internationales. La demande introduite en 2020 a cependant été rejetée en 2021, les deux instances réservant essentiellement leur adhésion aux fédérations représentant des États souverains, hormis quelques exceptions historiques comme l’Angleterre, l’Écosse, le Pays de Galles ou l’Irlande du Nord.
Loin d’éteindre le débat, ce refus a renforcé la portée symbolique de la revendication. Chaque match amical disputé par la sélection basque, chaque campagne en faveur de sa reconnaissance, devient désormais une manière de rappeler qu’au-delà de la compétition sportive, c’est la question de la souveraineté politique qui demeure au cœur du conflit.


