Dans le football africain, les véritables affrontements ne se jouent pas toujours sur la pelouse. Une fois le coup de sifflet final donné, une autre partie commence, plus discrète mais infiniment plus déterminante : celle des couloirs des institutions, où le pouvoir se construit à travers des réseaux, où les décisions deviennent des objets de controverse et où les verdicts sportifs peuvent être interprétés à travers des prismes politiques et institutionnels.
C’est dans ce contexte que le journaliste d’investigation français Romain Molina a ravivé un débat ancien en proposant une lecture sensiblement différente de l’image largement répandue concernant l’influence de Fouzi Lekjaa, président de la Fédération Royale Marocaine de Football, au sein de la Confédération Africaine de Football (CAF).
L’intérêt de ses propos réside moins dans la remise en cause de cette influence que dans la distinction qu’il établit entre deux formes de pouvoir. Selon lui, Lekjaa ne disposerait pas d’une emprise institutionnelle sur les organes décisionnels de la CAF. Son influence relèverait davantage d’un réseau de relations personnelles, de partenariats et d’alliances avec plusieurs dirigeants de fédérations africaines capables, dans certains dossiers, de peser indirectement sur les équilibres.
Qu’on partage ou non cette analyse, elle ouvre une réflexion essentielle sur les mécanismes réels de gouvernance dans le football africain. Dans nombre d’organisations internationales, le pouvoir ne se limite pas aux textes statutaires ni aux organigrammes officiels. Il se construit également à travers des rapports de force, des alliances informelles et des équilibres politiques qui échappent souvent au regard du grand public.
Mais la partie la plus sensible des déclarations de Molina ne concerne pas directement Fouzi Lekjaa. Elle vise la CAF elle-même.
Le journaliste affirme que le verdict rendu en première instance dans une affaire impliquant le Maroc aurait été « altéré » afin de nuire au Royaume, précisant tenir cette information de « sources sûres ». Toutefois, dans l’extrait diffusé, aucune preuve documentaire, aucun élément matériel ni aucune confirmation officielle n’ont été présentés pour étayer cette accusation. À ce jour, aucune communication publique de la CAF ou des instances concernées n’est venue confirmer ou infirmer cette version.
C’est précisément à ce niveau que commence le véritable travail d’analyse journalistique.
Car évoquer une éventuelle manipulation d’un verdict dépasse largement le cadre d’une simple polémique sportive. Une telle affirmation soulève une question autrement plus fondamentale : celle de l’intégrité même de la justice sportive africaine. Si une telle manipulation devait être démontrée, elle remettrait directement en cause l’indépendance des organes juridictionnels de la CAF et porterait atteinte à la crédibilité de toute l’institution continentale. À l’inverse, si cette accusation ne repose sur aucun élément vérifiable, elle constitue elle-même une allégation particulièrement grave, qui exige un niveau de preuve à la hauteur de la portée de ses conséquences.
Au-delà du cas marocain, les propos de Romain Molina s’inscrivent dans une critique plus large qu’il formule depuis plusieurs années à l’égard de la gouvernance du football africain. Dans différents travaux et interventions, il a régulièrement dénoncé les faiblesses structurelles de certaines institutions, l’imbrication des intérêts politiques et sportifs ainsi que la fragilité des mécanismes de contrôle. À ses yeux, le problème ne réside pas uniquement dans les individus, mais dans un système institutionnel qui permet aux influences informelles de prospérer au détriment de règles transparentes et d’une gouvernance solide.
Un autre aspect mérite également d’être souligné. Tout en critiquant certains comportements attribués à Fouzi Lekjaa lors de certaines rencontres, Molina refuse paradoxalement de faire de lui l’explication unique des dysfonctionnements observés au sein de la CAF. Son regard se tourne davantage vers l’institution elle-même, qu’il décrit comme insuffisamment structurée pour empêcher la coexistence de multiples centres d’influence.
Cette nuance n’est pas anodine. Elle traduit une idée implicite : le véritable enjeu n’est peut-être pas l’existence d’hommes puissants, mais la faiblesse des institutions chargées d’encadrer leur pouvoir.
Ces déclarations interviennent par ailleurs à un moment où le football marocain connaît une visibilité continentale et internationale sans précédent, portée par ses performances sportives, sa capacité organisationnelle et sa préparation à la coorganisation de la Coupe du monde 2030. Dans ce contexte, toute discussion sur la place du Maroc au sein des instances africaines dépasse largement le terrain sportif pour toucher aux dimensions diplomatiques, politiques et stratégiques de son rayonnement.
Au fond, la question soulevée par les déclarations de Romain Molina n’est peut-être pas de savoir si Fouzi Lekjaa dispose, ou non, d’une influence importante. La véritable interrogation est ailleurs : comment le pouvoir s’exerce-t-il aujourd’hui au sein de la CAF ? Qui détient réellement la capacité d’orienter les décisions ? Les mécanismes institutionnels suffisent-ils à garantir leur impartialité, ou les équilibres politiques et les réseaux d’influence continuent-ils d’occuper une place déterminante dans la gouvernance du football africain ?
Enfin, l’affirmation selon laquelle le premier verdict aurait été « manipulé » contre le Maroc demeure, en l’état actuel des informations disponibles, une déclaration attribuée à son auteur. Elle appelle davantage que le témoignage, aussi reconnu soit-il, d’un journaliste d’investigation. Dans un État de droit comme dans une gouvernance sportive crédible, les accusations ne deviennent des faits établis qu’à la condition d’être corroborées par des preuves, des documents, des enquêtes indépendantes ou des décisions officielles.
C’est peut-être là que réside la véritable portée des déclarations de Romain Molina. Elles n’apportent pas de réponses définitives, mais remettent au centre du débat une interrogation qui traverse depuis longtemps le football africain : la crise est-elle celle des hommes, ou celle des institutions ? Entre ces deux hypothèses, une certitude demeure : la vérité ne se construit ni sur les réputations ni sur les perceptions, mais sur ce qui peut être démontré.


