À une période où le Maroc fait face à des défis régionaux et internationaux complexes, touchant à la stabilité, à l’image du pays et à la protection de ses constantes nationales, le débat autour des médias ne peut plus être réduit à une simple polémique professionnelle entre journalistes ou plateformes numériques. Il devient une question liée à la sécurité symbolique de l’État et à la manière de préserver la conscience collective contre la banalisation de la médiocrité. C’est dans ce contexte que s’inscrit la question écrite adressée par le parlementaire Mohamed Ouzzine, une intervention qui dépasse la réaction à un simple “dérapage médiatique” pour dénoncer ce qu’il qualifie de « pandémie de la médiocrité numérique » ayant progressivement envahi une partie de l’espace médiatique marocain.
Le cœur de cette interpellation ne réside pas uniquement dans une erreur éditoriale isolée, mais dans une transformation plus profonde de certains médias numériques qui ont fait du sensationnalisme leur modèle économique. Selon cette lecture, certaines plateformes ne recherchent plus l’information comme mission citoyenne, mais exploitent le choc visuel, les titres provocateurs et les amalgames douteux afin d’alimenter la logique du “buzz” et de maximiser l’audience, quitte à sacrifier l’éthique journalistique et le respect des symboles nationaux.
L’incident évoqué par Ouzzine illustre précisément cette dérive : l’association d’une image liée à une activité protocolaire officielle concernant Moulay Hassan avec un titre sensationnaliste évoquant la fuite d’un voleur et d’un camion. Pour l’auteur de la question parlementaire, il ne s’agit pas d’un simple “incident technique” ou d’une maladresse rédactionnelle, mais d’un acte révélateur d’un profond effondrement des repères professionnels. Car le danger ne réside pas seulement dans le contenu publié, mais dans la charge symbolique qu’il véhicule auprès du public.
Ce que cette affaire met en lumière, c’est l’érosion progressive de la sacralité institutionnelle dans l’univers numérique. Lorsque les images liées aux institutions militaires, aux symboles de l’État ou aux figures souveraines deviennent des supports d’exploitation sensationnaliste, la question dépasse la liberté de publication pour toucher à la responsabilité éditoriale. Les États ne se protègent pas uniquement par leurs lois ou leurs frontières ; ils se protègent aussi par la préservation de leur image collective, du respect de leurs institutions et de la manière dont celles-ci sont représentées dans l’espace public.
Mais le point le plus inquiétant soulevé par cette polémique est peut-être ailleurs : le “buzz” n’est plus un simple style médiatique marginal, il est devenu un véritable système économique. Plus le titre choque, plus l’image provoque, plus les clics augmentent, générant visibilité, revenus publicitaires et influence numérique. Ainsi, la médiocrité cesse d’être accidentelle pour devenir une industrie structurée où la confusion, la provocation et parfois même l’atteinte à la dignité des institutions deviennent des outils de concurrence médiatique.
C’est pourquoi la réflexion portée par Ouzzine sur la réforme du soutien public aux médias prend une dimension centrale. Derrière la critique des dérives numériques se cache une interrogation fondamentale : l’argent public doit-il continuer à soutenir des plateformes accusées de nourrir la vulgarité, la diffamation ou la dégradation du débat public, alors même que la presse sérieuse traverse une crise économique et existentielle profonde ?
Cependant, une approche professionnelle et équilibrée impose également de ne pas transformer la lutte contre la médiocrité en prétexte pour fragiliser la liberté de la presse. Toute démocratie mature doit maintenir une frontière claire entre la nécessaire protection des symboles nationaux et le respect des libertés fondamentales. La réponse à ces dérives ne peut reposer uniquement sur l’indignation politique, mais doit passer par des institutions de régulation crédibles, une justice indépendante et une véritable culture de l’éthique journalistique.
Au fond, la question posée par cette affaire dépasse largement un titre maladroit ou un site controversé. Elle révèle un enjeu beaucoup plus profond : celui d’une société confrontée à la banalisation quotidienne de la vulgarité numérique, au point où l’atteinte aux symboles, à l’intelligence collective et à la dignité institutionnelle risque de devenir une normalité silencieuse dans les écrans et les consciences.


