Toutes les projections cinématographiques ne se résument pas à un simple rendez-vous où l’on regarde un film avant de quitter la salle une fois les lumières rallumées. Parfois, un siège discret dans une salle obscure d’une ville paisible comme Taza devient une fenêtre ouverte sur des questions bien plus profondes : que reste-t-il aujourd’hui au cinéma marocain de sa capacité à toucher les blessures humaines ? Et les ciné-clubs sont-ils encore capables de produire du débat culturel à l’heure de la vitesse numérique et de la consommation instantanée de l’image ?
C’est dans cet esprit que le ciné-club du Forum Friouato pour le cinéma, la culture et la créativité revient affirmer que la culture n’est pas un luxe événementiel, mais une forme de résistance silencieuse contre l’isolement intellectuel et l’appauvrissement esthétique. La rencontre cinématographique organisée avec le soutien de Fédération Nationale des Ciné-Clubs du Maroc et en collaboration avec Direction provinciale du ministère de la Culture de Taza ne se limite pas à la projection du film Les femmes du pavillon J. Elle propose surtout une véritable soirée de réflexion autour d’un cinéma qui se discute, se questionne et se vit collectivement, loin de la simple logique de consommation visuelle.
Le film, réalisé par Mohamed Nadif, s’inscrit dans une tradition du cinéma marocain qui tente d’explorer les espaces invisibles de la société, notamment lorsqu’il s’agit des femmes, de la fragilité humaine et des univers enfermés que les caméras approchent rarement avec profondeur. La présence de l’actrice principale Jalila Tlemsi donne à cette rencontre une dimension particulièrement humaine : le public ne découvrira pas seulement un personnage à l’écran, mais également l’expérience artistique et émotionnelle derrière l’œuvre.
Ce qui distingue cette initiative, ce n’est pas uniquement la projection du film, mais surtout la volonté d’ouvrir un espace critique et intellectuel autour de celui-ci. La rencontre réunira le critique cinématographique Mustapha El Ouizi ainsi que le poète et critique artistique Bojmaa El Aoufi, avec une présentation assurée par Héline Baddour Belhaj. C’est précisément là que réapparaît l’esprit historique des ciné-clubs marocains, longtemps considérés comme des écoles parallèles de formation du regard critique, où le spectateur ne reste pas un simple consommateur d’images mais devient un acteur du débat culturel.
À une époque où les espaces culturels publics reculent face aux plateformes numériques et au visionnage individuel, ce type d’initiative ressemble à une tentative de réhabiliter le dialogue collectif autour de l’art et de son rôle dans la compréhension de la société. Une ville comme Taza, souvent éloignée des grands centres culturels traditionnels, démontre ainsi que les marges peuvent elles aussi produire une véritable dynamique culturelle lorsque la passion, l’engagement et le travail associatif restent vivants.
La continuité de ces activités culturelles soulève également une question plus large sur l’avenir des politiques culturelles au Maroc : suffit-il d’organiser des événements ponctuels, ou faut-il construire un véritable projet culturel durable capable de reconnecter la jeunesse à l’art, à la pensée critique et au débat public ? Car le cinéma, au fond, n’est pas seulement un écran ; il est une manière de comprendre le monde et d’affronter les questions que le quotidien tente souvent d’étouffer.
Cette rencontre cinématographique aura lieu le vendredi 22 mai 2026 à 19h00 dans la salle de projection de l’Institut de musique et d’art chorégraphique de Taza. L’affiche de l’événement a été conçue et réalisée par Héline Baddour Belhaj, symbole supplémentaire d’un travail collectif où le cinéma, la critique, l’organisation et la création artistique se rejoignent pour maintenir la lumière culturelle allumée dans des villes qui refusent de devenir silencieuses.
Au final, cela peut sembler n’être qu’une simple projection dans une petite salle. Pourtant, derrière cet événement se cache une interrogation bien plus profonde : la société croit-elle encore que la culture peut transformer quelque chose, ou sommes-nous devenus de simples spectateurs regardant défiler les images sans qu’elles ne laissent de traces ?


