vendredi, mai 15, 2026
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Cannes… entre un Maroc qui construit sa puissance cinématographique mondiale et des “stars de smoking” sans films, sans influence et sans trace dans la mémoire du cinéma

À Festival de Cannes, la valeur d’une présence ne se mesure pas uniquement au nombre de films projetés ni au tapis rouge déroulé le long de la Croisette. Elle se joue aussi dans ces moments parallèles qui ressemblent, en apparence, à de simples soirées mondaines, alors qu’ils constituent en réalité un immense marché symbolique où se redistribuent influence, reconnaissance et pouvoir au sein de l’industrie cinématographique mondiale. Dans les salons feutrés des hôtels de luxe, dans les espaces privés des pavillons nationaux, se nouent des alliances, se négocient des financements, se décident des trajectoires de diffusion, et parfois même le destin de films entiers avant leur sortie officielle. Cannes n’est donc pas seulement une vitrine du cinéma mondial ; c’est un laboratoire géant de soft power culturel où les États et les institutions rivalisent pour imposer leur image dans l’imaginaire visuel planétaire.

Dans cette effervescence permanente, les soirées parallèles prennent une dimension stratégique. Une réception du Festival international du film du Caire animée par Hussein Fahmy, une autre organisée par le centre cinématographique sri-lankais autour du film “Rehana” du réalisateur Chandran Rutnam, une célébration indienne dédiée à Alia Bhatt et aux figures mythiques Satyajit Ray et Amitabh Bachchan, ou encore une soirée saoudienne consacrée aux studios JAX et à la réalisatrice rwandaise Marie Clémentine Dusabejambo… toutes ces rencontres racontent la même chose : les nations utilisent désormais le cinéma comme un outil diplomatique et culturel majeur.

Dans ce paysage, la réception organisée par la Fondation du Festival international du film de Marrakech en collaboration avec le Centre cinématographique marocain est apparue comme une démonstration de maturité culturelle. La présence de personnalités telles que Melita Toscan du Plantier, Mohamed Reda Benjelloun, ainsi que du réalisateur indien Anurag Kashyap ou du cinéaste palestinien Elia Suleiman, ne relevait pas du simple protocole. C’était une manière pour le Maroc de rappeler qu’il ne souhaite plus être uniquement un pays organisateur de festivals, mais un véritable carrefour culturel reliant l’Afrique, l’Orient et l’Occident.

Mais derrière cette élégance soigneusement mise en scène, une autre réalité se dessine. Celle d’une catégorie de personnages devenus des habitués des grands festivals internationaux — Cannes, Berlin, Venise ou même Marrakech — sans véritable existence dans l’industrie cinématographique elle-même. Pas de films sélectionnés, pas de projets connus, pas de présence dans les marchés professionnels, pas de collaborations internationales significatives. Pourtant, chaque année, ils réapparaissent en smoking devant les photographes, accumulent les selfies, publient des dizaines de clichés sur les réseaux sociaux, puis reviennent dans leurs pays auréolés d’une célébrité artificielle.

Le problème n’est pas qu’ils assistent à ces événements. Toute manifestation culturelle est ouverte à la rencontre et à la découverte. Le problème est ailleurs : dans cette confusion croissante entre visibilité sociale et légitimité artistique. Certains utilisent désormais les festivals comme des plateformes de mise en scène personnelle plutôt que comme des espaces de création, de réflexion ou de défense du cinéma. Le tapis rouge devient alors moins un passage vers l’art qu’un décor destiné à fabriquer une illusion de prestige.

Plus inquiétant encore, cette logique révèle une fragilité structurelle de certaines élites culturelles dans nos sociétés. Alors que les grands festivals internationaux fonctionnent selon des mécanismes d’extrême professionnalisation — où la valeur d’un individu se mesure à ses projets, ses réseaux, sa capacité de création et d’innovation — une partie de notre environnement culturel demeure prisonnière de la logique de l’apparence. On y confond souvent présence médiatique et contribution réelle à la culture.

Ainsi voit-on surgir, au retour des festivals, de nouveaux “experts” parlant de cinéma, de critique, de culture et même de géopolitique culturelle, alors que leur rapport concret à la création demeure superficiel. Ce phénomène appartient pleinement à l’ère des réseaux sociaux, où la répétition des images peut parfois remplacer l’œuvre elle-même.

La véritable tragédie est peut-être là : pendant que certains transforment les festivals en studios photographiques géants, les vraies questions du cinéma marocain restent en suspens. Où sont les grandes stratégies de distribution internationale ? Où sont les scénarios capables de traverser les frontières ? Où sont les écoles modernes de formation ? Où est l’industrie culturelle capable de faire du cinéma un levier économique et intellectuel ?

Au fond, Festival de Cannes agit comme un immense miroir. Il révèle autant la puissance du cinéma mondial que les limites de certaines élites fascinées par l’image plus que par la création. Car le cinéma ne se souvient jamais durablement de ceux qui ont simplement marché sur un tapis rouge. Il retient uniquement ceux qui ont réussi à inscrire une idée, une vision ou une émotion dans la mémoire du monde.

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