Ce n’est plus seulement le prix du mouton de l’Aïd qui choque les Marocains, mais ce qu’il révèle d’un système entier. Dans les cafés, les marchés et les discussions familiales, la même question revient avec insistance : comment un mouton importé à moins de 1.800 dirhams a-t-il fini par être vendu à plus de 5.200 dirhams ? Derrière cette inflation spectaculaire se cache une réalité bien plus profonde qu’une simple hausse des prix : celle d’un mécanisme où l’argent public censé protéger le citoyen semble finalement nourrir les profits d’une minorité.
L’enquête publiée par le magazine “Milafate”, basée sur les données officielles de l’Office des changes concernant les importations de moutons pour l’Aïd Al-Adha 2023 et 2024, met en lumière une contradiction saisissante. Selon les factures déclarées, le prix d’un mouton à l’origine, en Espagne, oscillait entre 1.471 dirhams en 2023 et 1.800 dirhams en 2024. Des montants très éloignés des prix imposés aux familles marocaines sur les marchés nationaux.
Face à la flambée des prix et à la crainte d’une pénurie, l’État avait pourtant annoncé des mesures exceptionnelles. Les importateurs ont bénéficié d’une subvention directe de 500 dirhams par tête, pour un total dépassant 437 millions de dirhams sur deux années. À cela se sont ajoutées des exonérations complètes des droits de douane et de la TVA, ainsi que des facilités logistiques destinées à accélérer les opérations d’importation.
Même en intégrant les coûts du transport maritime et terrestre — estimés à environ 10 dirhams par kilogramme de poids vif — le coût réel final d’un mouton importé restait compris, selon l’enquête, entre 1.300 et 1.700 dirhams. C’est précisément à cet endroit que le dossier devient explosif : comment un produit coûtant moins de 2.000 dirhams peut-il atteindre plus de 5.000 dirhams une fois arrivé sur le marché marocain ?
L’écart, qui approche parfois les 3.500 dirhams par tête, dépasse largement la logique classique de l’offre et de la demande. Car l’intervention de l’État avait justement pour objectif de réduire l’impact de la spéculation et de soulager le pouvoir d’achat des citoyens. Or, ce que révèlent les chiffres, c’est qu’une partie importante des bénéfices semble avoir été absorbée par une chaîne opaque composée de grands importateurs, de propriétaires d’élevages et d’intermédiaires devenus les véritables gagnants de cette opération.
Le plus inquiétant n’est pas uniquement le montant des profits réalisés, mais le modèle économique que cette situation met à nu. Le citoyen marocain a contribué, via ses impôts, au financement des aides publiques accordées aux importateurs. Puis il s’est retrouvé contraint d’acheter ce même mouton à un prix multiplié presque par trois. En d’autres termes, le consommateur a payé deux fois : d’abord comme contribuable, ensuite comme acheteur.
Cette affaire remet brutalement sur la table la question de l’économie de rente au Maroc, où certaines crises deviennent des opportunités exceptionnelles pour des réseaux capables de profiter des mécanismes publics. Lorsqu’un soutien financier massif est accordé sans contrôle rigoureux des marges ni mécanismes de transparence efficaces, le marché cesse d’être un espace de concurrence saine pour devenir un terrain favorable aux spéculations.
Le dossier soulève également une interrogation institutionnelle plus profonde : où s’arrête réellement la responsabilité du gouvernement ? L’annonce des aides et des exonérations suffit-elle pour affirmer que l’État a rempli son rôle ? Ou bien la véritable responsabilité commence-t-elle après le déblocage des subventions, à travers le contrôle des circuits de distribution, des prix et des marges bénéficiaires ?
Socialement, les conséquences dépassent largement le cadre économique. Pour de nombreuses familles marocaines, l’Aïd s’est transformé en source d’angoisse plutôt qu’en moment de joie. Certains ménages se sont endettés pour préserver une tradition profondément ancrée dans la société, tandis que d’autres ont dû renoncer au sacrifice pour la première fois depuis des années. Une réalité qui fragilise davantage une classe moyenne déjà épuisée par la hausse continue du coût de la vie.
Politiquement enfin, ce type de dossier alimente une crise silencieuse de confiance. Car les citoyens entendent un discours officiel sur la protection du pouvoir d’achat, alors que la réalité quotidienne raconte une toute autre histoire. Et lorsque les chiffres officiels eux-mêmes deviennent la preuve du fossé entre les promesses et les marchés, le débat ne concerne plus seulement le prix d’un mouton, mais la capacité même de l’État à protéger l’intérêt général face aux logiques des lobbys.
Au fond, la véritable question dépasse largement l’Aïd Al-Adha. Car lorsqu’une aide publique destinée aux citoyens finit par enrichir principalement quelques acteurs privilégiés, une interrogation plus grave surgit : qui contrôle encore le marché… et qui protège réellement le citoyen ?


