Il existe des moments dans les médias où la caméra cesse d’être un simple outil de transmission pour devenir, consciemment ou non, un espace capable de pousser quelqu’un vers une confrontation judiciaire, politique ou symbolique. Au Maroc, où la politique se mélange constamment à l’univers médiatique et où les discours émotionnels croisent les limites du droit, certaines “interviews” ressemblent de plus en plus à des champs de mines dont l’invité ne découvre le danger qu’après la diffusion.
Ces dernières heures, le nom de Hamid El Mahdaoui est revenu au centre du débat après la publication d’une vidéo contenant un échange téléphonique avec Mustapha Lkhasm. Ce dernier y confirmait que Mohamed Ouzzine envisageait effectivement d’engager des poursuites judiciaires contre lui. Pourtant, ce qui a véritablement attiré l’attention ne réside pas uniquement dans la confirmation de cette plainte potentielle, mais dans la manière dont cette conversation a révélé, presque involontairement, des dimensions bien plus profondes que le simple cadre d’un conflit personnel.
Car l’annonce d’une éventuelle action en justice n’était pas totalement inattendue. Depuis plusieurs heures déjà, des informations circulaient autour d’un climat de tension grandissant entre les deux hommes, alimenté par des déclarations précédentes de Mustapha Lkhasm dans différentes sorties médiatiques. Mais c’est précisément dans la vidéo de Hamid El Mahdaoui qu’un détail a changé la perception de l’affaire : le moment où le journaliste semble surpris lorsque Mohamed Ouzzine confirme clairement son intention de recourir à la justice.
La question qui a marqué les observateurs n’était pas la plainte en elle-même, mais sa formulation : « Allez-vous le poursuivre en vertu du Code de la presse et de l’édition ? ». À cet instant précis, le ton de l’échange bascule. La réponse de Mohamed Ouzzine apparaît alors comme un message juridique soigneusement calibré : « Pourquoi le poursuivrais-je selon le Code de la presse alors qu’il n’est pas journaliste ? ».
À partir de là, le débat quitte le simple terrain du clash médiatico-politique pour entrer dans une zone beaucoup plus sensible : celle du statut juridique de la parole publique, des protections accordées par le droit de la presse, et surtout de ceux qui peuvent réellement bénéficier de cette protection.
Car la différence entre un journaliste professionnel s’exprimant dans un cadre légalement encadré et un acteur politique ou sportif parlant de manière spontanée sur un plateau médiatique n’est pas une nuance secondaire. Elle peut constituer la frontière entre une procédure relevant du droit de la presse et une autre relevant du droit pénal classique.
C’est ici que surgissent les véritables interrogations.
Mustapha Lkhasm mesurait-il réellement les conséquences juridiques de certains termes employés ? Les personnes qui l’ont reçu ont-elles pris en compte sa manière particulière de s’exprimer ? Beaucoup savent que l’ancien champion, qui a passé une partie importante de sa vie en Allemagne, ne maîtrise pas toujours les subtilités de l’arabe politique ou juridique. Son expression reste souvent spontanée, émotionnelle, parfois hésitante, mêlant dialecte et formulations approximatives. Dans ce contexte, une phrase prononcée sous tension peut facilement devenir matière à interprétation, à requalification ou à poursuite.
C’est alors qu’émerge une question bien plus délicate : où s’arrête la liberté d’expression, et où commence la responsabilité professionnelle du journaliste ou de la plateforme médiatique ?
Dans les grandes écoles de journalisme, le journaliste n’est pas seulement considéré comme celui qui tient le micro. Il porte aussi une responsabilité éditoriale : celle d’évaluer le risque de préjudice potentiel provoqué par la diffusion. Lorsqu’un invité est sous pression, en colère, maladroit dans ses formulations ou sur le point de tenir des propos pouvant l’exposer judiciairement, une autre fonction du journalisme apparaît : celle du filtrage professionnel. Non pas au sens de la censure, mais au sens de la protection éditoriale.
Car un journaliste n’est pas censé devenir le simple témoin passif de la chute médiatique d’un invité. Il lui revient aussi d’exercer un minimum de discernement pour éviter qu’un plateau télévisé ne se transforme en piège judiciaire.
De plus en plus d’observateurs posent ainsi une question dérangeante : certains programmes médiatiques ne sont-ils pas devenus des espaces où l’on pousse les invités vers l’escalade verbale parce que le clash génère davantage d’audience ? L’émotion politique est-elle devenue un produit médiatique plus rentable que le débat réfléchi ?
Ces interrogations se sont renforcées lorsque plusieurs internautes ont rappelé les précédentes apparitions médiatiques de Mustapha Lkhasm, dont certaines se sont déjà terminées par des tensions, des plaintes ou des procédures. Comme si, à chaque entrée dans un “studio du conflit”, il ressortait davantage fragilisé qu’auparavant.
En arrière-plan de cette affaire, un autre discours politique continue également de résonner : celui de Abdelilah Benkirane, qui a récemment attaqué avec virulence le gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch, dénonçant ce qu’il considère comme une domination croissante de l’argent et des intérêts sur la politique, les médias et l’économie. Même si le contexte diffère, ce discours a ravivé un débat essentiel sur le climat politique et médiatique marocain, où les mots eux-mêmes deviennent des armes à fort potentiel explosif.
Mais le danger le plus grand ne concerne peut-être pas les politiciens aguerris, habitués aux règles du jeu médiatique. Il concerne surtout ceux qui entrent dans cette arène avec spontanéité, sans maîtriser pleinement la différence entre une parole privée et une déclaration publique enregistrée, diffusée et conservée à jamais dans l’espace numérique.
Au fond, cette affaire dépasse largement une simple plainte potentielle entre Mohamed Ouzzine et Mustapha Lkhasm. Elle révèle quelque chose de plus profond sur l’état actuel des rapports entre médias, politique et justice au Maroc : la manière dont une phrase improvisée, une question bien placée ou un direct à la recherche du buzz peuvent transformer un invité médiatique en futur justiciable.
Et au final, la vraie question n’est peut-être plus : « Mustapha Lkhasm sera-t-il poursuivi ? », mais plutôt : qui protège encore les invités de cette seconde de parole capable de bouleverser leur vie, lorsque la caméra cesse d’être un espace d’expression pour devenir une épreuve brutale de conscience politique et juridique ?


