La visite du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, en Mauritanie, rapportée par plusieurs médias mauritaniens, prend une dimension particulière au regard de son calendrier politique. Elle intervient après l’échec du Conseil de sécurité à adopter, le 30 octobre 2026, les deux projets de résolution concurrents relatifs à l’avenir de la MINURSO. La région se retrouve ainsi confrontée à une situation institutionnelle inédite depuis la création de la mission en 1991. Nouakchott occupe une place particulière dans cette séquence, en raison de sa position géographique, de son implication dans le processus politique relatif au Sahara marocain et de son attachement à ce qu’elle qualifie de « neutralité positive ».
L’information publiée par des médias mauritaniens, notamment l’Agence indépendante d’information Al-Akhbar, qui cite des sources particulières, fait état d’une visite non annoncée de Nasser Bourita à Nouakchott, le vendredi 6 novembre, au cours de laquelle il aurait rencontré des responsables mauritaniens. Toutefois, les détails de ces rencontres, l’identité de l’ensemble des responsables présents ainsi que le contenu des discussions n’ont pas fait l’objet, à ce stade, d’une communication officielle détaillée. Il convient donc de distinguer l’information rapportée par les médias des éléments diplomatiques formellement confirmés.
Le média marocain Yabiladi a également relayé cette information, évoquant notamment une rencontre entre le ministre marocain et le président mauritanien Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, ainsi qu’un départ de Nasser Bourita de Nouakchott dans la soirée du vendredi. En l’absence d’un communiqué officiel marocain ou mauritanien précisant la nature et les résultats de cette visite, il serait prématuré de considérer l’ensemble des objectifs qui lui sont attribués comme établis.
Le Conseil de sécurité n’a pas renouvelé le mandat : une situation qui dépasse la seule question du retrait de la mission
Pour comprendre le calendrier de cette visite, il faut revenir à la séance du Conseil de sécurité du 30 octobre dernier. Le Conseil n’a pas réussi à adopter le projet de résolution américain S/2026/868, qui proposait de proroger le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2027, tout en modifiant son appellation en « Mission des Nations Unies au Sahara » à compter du 1er novembre 2026.
Le texte américain a recueilli onze voix favorables, mais le veto de la Russie a empêché son adoption. La Chine, le Pakistan et la Somalie se sont abstenus. Le projet alternatif présenté par la Russie, qui proposait une prolongation supplémentaire d’un an sans modification substantielle de la nature de la mission, n’a ensuite obtenu que trois voix favorables. Les États-Unis ont voté contre, tandis que les onze autres membres se sont abstenus.
Ces éléments, consignés dans les comptes rendus officiels de la séance, montrent que le Conseil n’a pas adopté une décision collective visant à mettre définitivement fin à la MINURSO. Il a échoué à trouver une formule réunissant le nombre de voix requis, dans un contexte de désaccord profond entre Washington et Moscou sur la nature de la prochaine étape.
La différence entre les deux projets est déterminante. Le texte américain introduisait des changements politiques et institutionnels qui dépassaient le simple renouvellement technique du mandat, notamment à travers le changement de dénomination de la mission et la révision de ses perspectives. La Russie, de son côté, défendait le maintien du dispositif antérieur. Le désaccord portait donc autant sur l’orientation politique du processus que sur la continuité administrative de la mission.
À la suite de l’expiration du mandat, le 31 octobre, les Nations Unies ont engagé, à partir du 1er novembre, les procédures de liquidation de la mission, de retrait de ses personnels et de ses équipements et de fermeture de ses installations, tout en maintenant une équipe réduite chargée de superviser les opérations de retrait.
La position officielle du Maroc a été précisée dans le communiqué du Cabinet royal du 30 octobre. Le Royaume a considéré la non-prorogation du mandat de la MINURSO comme une évolution importante dans la gestion du dossier du Sahara marocain, en l’inscrivant dans une dynamique de passage d’une logique de gestion du différend à une nouvelle approche politique. Le Maroc a également réaffirmé son attachement au cessez-le-feu, à la poursuite de la dynamique internationale sur les plans bilatéral et régional, ainsi qu’à l’Initiative marocaine d’autonomie sous souveraineté marocaine comme cadre de règlement.
Il importe néanmoins de ne pas confondre cette appréciation politique avec la situation institutionnelle au sein des Nations Unies. L’échec du renouvellement du mandat ne constitue pas, à lui seul, une décision internationale consacrant un règlement définitif du différend. Le Conseil de sécurité n’a adopté aucun nouveau texte définissant une solution finale.
Cette distinction demeure essentielle pour apprécier les développements à venir.
La Mauritanie, bien au-delà de sa position géographique : un acteur régional concerné par les négociations
La place de la Mauritanie apparaît plus clairement lorsqu’on examine son rôle dans les discussions politiques menées en 2026. Nouakchott n’est pas restée à l’écart des échanges concernant l’avenir du dossier du Sahara marocain. Elle a participé, aux côtés du Maroc, de l’Algérie et du Front Polisario, aux réunions tenues à Madrid les 8 et 9 février, sous l’égide de l’envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies, Staffan de Mistura, avec le soutien des États-Unis.
Les autorités espagnoles ont confirmé la tenue de ces discussions, coordonnées avec les Nations Unies et les États-Unis, dans le cadre des efforts visant à mettre en œuvre la résolution 2797 de 2025 et à définir les bases d’une feuille de route politique.
La participation mauritanienne ne relève donc pas d’une simple présence protocolaire. Le pays partage une frontière directe avec la région concernée et demeure attentif aux conséquences sécuritaires et politiques de toute évolution. Sa position compte également dans l’équilibre régional qui entoure le processus.
Parmi les éléments évoqués dans les informations relatives au rapport du Secrétaire général des Nations Unies figure une proposition mauritanienne visant à mettre en place une commission chargée de clarifier les frontières internationales définitives de la région concernée par le règlement politique.
Cette proposition doit être examinée avec précision. Le fait d’aborder la question des frontières dans le cadre d’une éventuelle solution politique ne constitue pas, en soi, la preuve d’une nouvelle revendication territoriale mauritanienne. La position historique de Nouakchott, notamment son retrait du conflit en 1979, doit également être prise en considération.
La question revêt une importance particulière au regard des intérêts économiques et sécuritaires liés à la région de Nouadhibou et aux zones frontalières, ainsi que des projets stratégiques en cours dans la région, notamment le port atlantique de Dakhla.
La « neutralité positive » : que cherche Nouakchott dans la prochaine phase ?
Le 4 novembre 2026, soit deux jours avant la visite attribuée à Nasser Bourita, le porte-parole du gouvernement mauritanien, Mohamed Ould Babbana, ministre de la Culture, des Arts, de la Communication et des Relations avec le Parlement, a réaffirmé la position de son pays, qualifiée de « neutralité positive totale ».
Il a déclaré que la Mauritanie souhaitait être « une partie de la solution et non une partie du problème ». Cette déclaration a été faite lors de la conférence de presse organisée à l’issue du Conseil des ministres et relayée par les médias mauritaniens.
Cette position n’est pas nouvelle. Le Premier ministre Mokhtar Ould Diay l’avait déjà réaffirmée en février 2026, lors d’un entretien accordé à Sky News Arabia. Il avait alors expliqué que la Mauritanie soutenait toute solution acceptée par les parties et qu’elle continuerait à contribuer aux efforts visant à parvenir à un règlement consensuel.
Toutefois, la neutralité positive ne signifie pas que Nouakchott est dépourvue d’intérêts propres ou de préoccupations stratégiques. La stabilité de ses frontières, la continuité des échanges commerciaux et des mouvements transfrontaliers, ainsi que la prévention de toute extension des tensions militaires à son territoire constituent des priorités concrètes.
Sa position géographique, entre le Maroc et l’espace sahélien, l’incite également à éviter les alignements politiques susceptibles de l’exposer à des conséquences sécuritaires et diplomatiques supplémentaires.
Cette préoccupation est apparue de manière concrète après l’expiration du mandat de la MINURSO. Des médias mauritaniens et espagnols ont rapporté des mises en garde adressées par les autorités locales aux habitants des zones frontalières, aux éleveurs et aux chercheurs d’or, les invitant à éviter les zones sensibles et à vérifier qu’ils se trouvent bien à l’intérieur du territoire national.
Ces avertissements, relayés notamment par l’agence espagnole EFE, traduisent une préoccupation sécuritaire qui dépasse le débat diplomatique sur l’avenir de la mission onusienne. Depuis 1991, la présence de la MINURSO constituait un élément du dispositif international de surveillance et de liaison sur le terrain, même si ses capacités à imposer le cessez-le-feu ou à résoudre les différends demeuraient limitées.
Pourquoi cette visite intervient-elle après la réunion royale à Rabat ?
Un autre développement marocain mérite d’être replacé dans la chronologie des événements.
Le 4 novembre, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a présidé, au Palais royal de Rabat, une réunion de travail consacrée au suivi de la prochaine phase après la fin du mandat de la MINURSO.
La réunion a rassemblé notamment la cheffe du gouvernement, Fatima-Zahra Mansouri, le conseiller du Souverain Fouad Ali El Himma, le ministre de l’Intérieur Abdelouafi Laftit et le général de corps d’armée Mohammed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales et commandant de la zone Sud.
Selon le communiqué du Cabinet royal, les orientations ont porté sur la préservation de l’intégrité territoriale, de la sécurité nationale et de la quiétude des citoyens dans les provinces du Sud du Royaume, ainsi que sur la poursuite des projets de développement. Il a également été décidé de créer, au sein du ministère de l’Intérieur, un bureau de coordination avec la MINURSO chargé d’accompagner les procédures de liquidation de la mission et de retrait, en coopération avec les Nations Unies.
Le Maroc a par ailleurs réaffirmé son engagement en faveur du cessez-le-feu, indépendamment de la fin du mandat de la mission.
En rapprochant la réunion de Rabat du 4 novembre, la déclaration du gouvernement mauritanien à la même date et la visite attribuée à Nasser Bourita le 6 novembre, on observe une succession de démarches intervenues dans un laps de temps rapproché. Cette proximité chronologique ne suffit toutefois pas à démontrer l’existence d’un accord préalable ou d’une coordination portant sur le contenu précis des discussions.
Elle permet néanmoins de replacer les relations entre Rabat et Nouakchott dans une phase qui appelle une coordination politique et sécuritaire accrue. La fin du mandat de la MINURSO ne supprime ni les réalités géographiques, ni les obligations de sécurité, ni les intérêts communs des deux pays.
Le Maroc, qui a annoncé une nouvelle étape dans la gestion du dossier du Sahara marocain, demeure appelé à poursuivre ses échanges avec son environnement régional, au premier rang duquel figure la Mauritanie, compte tenu de sa position dans les éventuels arrangements politiques et sécuritaires à venir.
Cette dynamique doit également être rapprochée des efforts américains qui ont accompagné les réunions de Madrid et de la volonté de Washington de promouvoir un nouveau cadre de négociation avec la participation des parties concernées. Ce processus demeure toutefois en cours et n’a pas encore abouti à un règlement définitif.
Ce que l’on sait de la visite et ce qui reste à confirmer
À la date de rédaction de cette analyse, des médias mauritaniens rapportent que Nasser Bourita s’est rendu à Nouakchott et y a rencontré des responsables mauritaniens. Des médias marocains ont également évoqué une rencontre avec le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
En revanche, aucun communiqué conjoint marocain ou mauritanien disponible ne précise officiellement le programme de la visite, la nature des discussions ou leurs résultats. Aucun document publié ne permet non plus d’affirmer que les rencontres ont abouti à un nouvel accord concernant le Sahara, les frontières ou les futurs dispositifs de sécurité.
L’Agence indépendante d’information Al-Akhbar a attribué son information à des « sources particulières », sans publier de détails documentés sur l’identité de tous les participants ni sur le contenu des échanges. Il serait donc imprudent de transformer la proximité entre cette visite et la fin du mandat de la MINURSO en certitude quant à l’ordre du jour des discussions.
Plusieurs questions pratiques continueront de structurer les relations entre les deux pays dans les prochains mois : la stabilité des frontières, la coordination sécuritaire, l’accompagnement de toute nouvelle initiative de négociation et la gestion des conséquences éventuelles du retrait de la présence onusienne.
Pour le Maroc, la Mauritanie demeure un partenaire régional dont la position ne peut être ignorée dans l’appréciation des évolutions concernant les provinces du Sud du Royaume. Pour Nouakchott, le maintien de la neutralité positive ne la dispense pas de suivre les développements à ses frontières ni de participer à tout processus politique susceptible de conduire à un règlement durable.
Quant à la visite attribuée à Nasser Bourita, ses véritables implications devront être appréciées à la lumière des informations que les institutions diplomatiques des deux pays choisiront de rendre publiques, et non uniquement à partir du calendrier dans lequel elle s’inscrit.


