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Le Maroc au bord de la rupture familiale ? 160 000 affaires de divorce en un an : un mariage brisé toutes les 3 minutes et demie ?

Le chiffre qui retient l’attention dans le rapport annuel 2025 du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire est celui de 159 815 affaires de divorce et de dissolution judiciaire du mariage ayant fait l’objet d’un jugement au cours d’une seule année. Rapporté aux 365 jours de l’année, ce volume représente près de 438 affaires jugées par jour, soit environ une toutes les trois minutes et demie.

Mais cet indicateur, aussi frappant soit-il sur le plan journalistique, exige une lecture précise. Il mesure le rythme de traitement judiciaire des dossiers, et non le nombre de mariages effectivement rompus toutes les trois minutes et demie. Les affaires jugées peuvent en effet concerner des procédures engagées au cours des années précédentes. De même, le nombre de décisions rendues ne correspond pas automatiquement au nombre de familles ayant connu une séparation durant la même année.

Les données détaillées publiées à partir du rapport font apparaître trois chiffres distincts : 154 377 nouvelles affaires enregistrées en 2025, 182 224 affaires en instance ou en cours de traitement, et 159 815 affaires jugées. Chacun de ces indicateurs répond à une question différente. Les confondre reviendrait à transformer un indicateur judiciaire important en un titre susceptible de suggérer une réalité que les données ne démontrent pas, à elles seules.

La dissolution judiciaire pour discorde : le chiffre qui mérite un examen particulier

La répartition des affaires selon la procédure juridique suivie constitue l’un des éléments les plus significatifs du rapport. En 2025, les tribunaux ont enregistré 112 911 affaires de dissolution judiciaire du mariage, contre 41 466 affaires de divorce. La première catégorie représente ainsi environ 73,1 % des nouvelles affaires, contre 26,9 % pour la seconde.

Cette répartition modifie sensiblement la lecture des chiffres. Il ne s’agit pas uniquement d’observer une augmentation du nombre de séparations, mais également de comprendre les voies juridiques empruntées par les époux pour mettre fin à leur union.

Au sein des affaires de dissolution judiciaire, 110 454 dossiers relevaient de la procédure pour discorde conjugale, soit 97,82 % de cette catégorie. Ce nombre était de 104 898 en 2024 et de 107 679 en 2023, selon les données détaillées publiées à partir du rapport.

Cette prédominance mérite que l’on en recherche les causes, mais elle ne fournit pas, à elle seule, une explication. La procédure de dissolution pour discorde est un mécanisme juridique qui permet à l’un des époux, ou aux deux, de demander la fin du mariage lorsque le conflit devient persistant, après les tentatives de réconciliation prévues par la loi.

Les articles 94 à 97 du Code de la famille encadrent cette procédure. Ils prévoient notamment une tentative de réconciliation, l’examen des causes du différend et, lorsque la conciliation échoue, le prononcé de la dissolution ainsi que la détermination des droits financiers concernés. L’article 97 prévoit que le tribunal statue sur l’affaire dans un délai maximal de six mois à compter de la saisine.

La loi organise donc le traitement du conflit. Elle ne révèle pas, en revanche, les raisons pour lesquelles les époux en sont arrivés à ce stade. Des facteurs personnels, familiaux et matériels peuvent intervenir, mais les statistiques globales publiées ne répartissent pas les affaires selon leurs causes sociales ou économiques. Elles ne permettent donc pas de mesurer le poids respectif de chacun de ces facteurs.

Affirmer que la discorde conjugale domine parce que les difficultés économiques se sont aggravées, parce que la procédure est devenue plus accessible ou parce que les relations entre les femmes et les hommes ont changé reviendrait à avancer des hypothèses qui nécessitent des données indépendantes. Les chiffres établissent le recours massif à cette procédure ; ils n’identifient pas, à eux seuls, les motivations des couples.

Le divorce par consentement mutuel domine dans sa propre catégorie

Dans la catégorie des divorces, 40 211 affaires relevaient du divorce par consentement mutuel en 2025, soit 96,97 % des affaires de divorce enregistrées. Elles étaient 38 858 en 2024 et 38 783 en 2023.

Le divorce avant consommation du mariage a, pour sa part, représenté 1 173 affaires en 2025, contre 1 217 l’année précédente. Les tribunaux ont également enregistré 48 affaires de divorce révocable, 33 divorces par khol‘ — une procédure associée à une contrepartie financière dans les conditions prévues par le droit applicable — et une affaire relevant du divorce par délégation.

Il importe de distinguer le divorce par consentement mutuel de la dissolution judiciaire pour discorde. Le premier repose sur l’accord des époux pour mettre fin à leur union, dans le respect des conditions légales. La seconde permet de saisir le tribunal lorsque la discorde s’installe, avec les procédures et les droits qui peuvent en découler.

L’augmentation du divorce par consentement mutuel ne signifie pas nécessairement que la séparation est devenue moins coûteuse sur le plan psychologique ou social. De même, la prédominance de la dissolution pour discorde ne prouve pas que tous les dossiers correspondent à des conflits d’une intensité comparable. La catégorie juridique décrit la procédure suivie, mais elle ne restitue pas toute l’histoire du couple avant son arrivée devant le juge.

Cette distinction prend toute son importance lorsqu’il est question des enfants, de la pension alimentaire, du logement, de la garde et des obligations qui peuvent se prolonger pendant des années après le jugement. Le nombre d’affaires jugées mesure l’activité des tribunaux. Pour évaluer les conséquences de la séparation sur les familles, il faut disposer d’autres données : la situation des enfants après le divorce, la régularité du versement des pensions, l’exécution effective des décisions et la capacité économique des ménages désormais contraints de vivre séparément.

Les tribunaux rendent davantage de décisions, mais le stock des affaires diminue-t-il ?

Le nombre de nouvelles affaires est passé de 147 895 en 2024 à 154 377 en 2025, soit une hausse de 6 482 dossiers, correspondant à environ 4,38 %. Dans le même temps, le nombre d’affaires en cours de traitement est passé de 178 290 à 182 224, soit une augmentation de 3 934 dossiers.

Le nombre d’affaires jugées a, quant à lui, progressé de 150 263 à 159 815, soit 9 552 décisions supplémentaires. Cette comparaison montre que les tribunaux ont statué sur un volume plus important de dossiers en 2025, tout en faisant face à une hausse des nouvelles affaires et du nombre de dossiers en cours.

Selon le rapport, le taux d’affaires jugées rapporté aux nouvelles affaires enregistrées a atteint 103,52 % en 2025, contre 101,60 % en 2024. Le taux d’affaires jugées par rapport à l’ensemble des affaires en cours est, pour sa part, passé de 84,28 % à 87,70 %.

Ces indicateurs sont utiles pour évaluer l’activité judiciaire, mais leur interprétation ne peut s’arrêter à un pourcentage. Le fait que le nombre de décisions dépasse celui des nouvelles affaires ne signifie pas que tous les dossiers accumulés ont été résolus. Les tribunaux peuvent statuer sur des affaires introduites au cours des années précédentes tout en recevant de nouvelles demandes. Par ailleurs, l’amélioration du taux de traitement ne renseigne pas, à elle seule, sur le délai moyen d’attente, le respect des délais légaux ou la qualité du traitement des conflits.

Une évaluation complète de la performance des juridictions familiales devrait donc prendre en compte les effectifs des magistrats et des fonctionnaires, la répartition géographique des dossiers, la durée moyenne des procédures, les résultats des tentatives de réconciliation et le taux d’exécution des décisions. Les chiffres nationaux disponibles ne suffisent pas à trancher ces questions.

La famille marocaine : une réalité plus large que les statistiques judiciaires

Ces indicateurs prennent une dimension supplémentaire lorsqu’on les rapproche des résultats de l’Enquête nationale sur la famille réalisée en 2025 par le Haut-Commissariat au Plan, dont les principales conclusions ont été présentées en avril de la même année.

Selon les données relayées par l’Agence Maghreb Arabe Presse et reprises par Medi1News, le taux annuel moyen de divorce s’établissait à 3,6 pour mille à l’échelle nationale. Le taux atteignait 4,9 pour mille chez les femmes, contre 2,4 pour mille chez les hommes. Il était également plus élevé en milieu urbain, à 4,3 pour mille, qu’en milieu rural, où il s’établissait à 2,5 pour mille.

La même enquête indique que les familles nucléaires représentaient 73 % des ménages marocains en 2025, contre 60,8 % en 1995. Elle fait également état d’un indice de fécondité de 1,98 enfant par femme, inférieur au seuil de remplacement des générations, généralement fixé à 2,1.

Ces indicateurs décrivent des transformations de la structure familiale. Ils ne démontrent toutefois pas que le recul de la fécondité ou la progression des familles nucléaires sont provoqués par le divorce, pas plus qu’ils n’établissent que celui-ci constitue la cause directe de l’évolution des modes de vie. Une étude spécifique est nécessaire pour distinguer les corrélations statistiques des relations de causalité.

Il serait également incorrect de comparer directement le taux de 3,6 pour mille au rapport entre les affaires jugées et les nouvelles affaires enregistrées. Les deux indicateurs ne mesurent pas la même réalité : le premier relève d’une approche démographique et sociale, selon la méthodologie de l’enquête, tandis que le second mesure une dimension de l’activité des tribunaux.

La réforme du Code de la famille à l’épreuve des réalités

Ces chiffres sont publiés alors que les discussions autour de la réforme du Code de la famille se poursuivent. Dans un communiqué du Cabinet royal daté du 26 septembre 2023, il avait été annoncé que le gouvernement était chargé de préparer des propositions de révision du Code, sous la coordination opérationnelle conjointe du ministère de la Justice, du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire et de la présidence du ministère public, avec la participation d’autres institutions et organismes concernés.

Cette perspective fait des statistiques judiciaires une matière essentielle au débat sur la réforme. Elle ne permet cependant pas de porter un jugement anticipé sur les effets d’une modification législative. L’augmentation du nombre d’affaires peut refléter une progression des conflits, une évolution du recours aux tribunaux ou l’interaction de plusieurs facteurs. Pour mesurer les effets du droit, il faudrait comparer des données détaillées avant et après les changements, en tenant compte des évolutions économiques, démographiques et sociales.

Les institutions concernées gagneraient à mettre à la disposition des chercheurs et des journalistes des données plus précises : répartition régionale des affaires, âge des époux, durée du mariage, présence d’enfants, nature de la procédure, résultats des tentatives de conciliation, délais de jugement et taux d’exécution des décisions. Comprendre les causes des séparations suppose également des recherches sociales permettant aux personnes concernées de faire connaître leur expérience sans être réduites aux catégories statistiques des tribunaux.

Derrière chaque dossier, il y a des personnes, des droits et des obligations. Mais les statistiques judiciaires ne racontent pas toute leur histoire. Elles indiquent le volume des affaires portées devant les tribunaux et celles qui ont donné lieu à une décision. Elles laissent ouvertes des questions essentielles sur les origines des conflits, les circonstances qui les ont précédés et la capacité des dispositifs juridiques et sociaux à prévenir leur aggravation ou à protéger les parties vulnérables.

159 815 affaires jugées en une seule année constituent un chiffre qui mérite un suivi rigoureux. Comprendre ce qui arrive à la famille marocaine commence par ce chiffre, mais ne s’y arrête pas.

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