Les consultations menées par Fatima Zahra Mansouri pour former le nouveau gouvernement ne portent désormais plus seulement sur une question simple : qui entrera au gouvernement ? Les contours qui commencent à se dessiner font apparaître une autre équation, celle de la configuration du Parlement et, plus particulièrement, de l’opposition qui pourrait occuper les rangs face à une majorité profondément différente de celle de la précédente législature.
Le Parti authenticité et modernité, arrivé en tête des élections du 23 septembre avec 97 sièges, avance vers une formule gouvernementale réunissant le Parti de l’Istiqlal, l’Union socialiste des forces populaires et le Parti du progrès et du socialisme, tandis que le Mouvement populaire reste parmi les options possibles dans l’architecture de la majorité. Les données disponibles indiquent que la formule associant le PAM aux formations de l’ancienne Koutla démocratique figure désormais parmi les scénarios les plus avancés des consultations.
Le calcul parlementaire de cette formule est clair : 97 sièges pour le PAM, 65 pour l’Istiqlal, 26 pour l’USFP et 19 pour le PPS. Soit un total de 207 sièges sur 395, c’est-à-dire une majorité absolue dépassant de neuf sièges le seuil de 198.
Ces chiffres donnent un autre relief à l’hypothèse d’une entrée du Mouvement populaire, qui dispose de 29 sièges. Dans cette configuration, sa participation ne serait pas nécessaire pour atteindre la majorité absolue. Elle élargirait en revanche la marge de manœuvre de l’exécutif au sein de la Chambre des représentants et réduirait l’effet d’une absence, d’un désaccord ou d’un vote divergent sur un texte ou un dossier sensible.
Surtout, cette formule, si elle se confirme, déplacerait plusieurs partis qui ont occupé des positions centrales dans la précédente expérience gouvernementale.
Le Rassemblement national des indépendants dispose de 66 sièges et arrive deuxième des élections. Il se trouve désormais face à l’hypothèse d’un passage du gouvernement à l’opposition. Ce changement ne relève plus seulement d’un calcul arithmétique de la carte électorale. Les consultations indiquent une orientation de plus en plus nette du PAM vers une majorité différente de celle de la précédente législature, même si les modalités politiques de la position future du RNI dépendent encore du règlement définitif des négociations.
Pour le RNI, le déplacement serait considérable.
Le parti qui a dirigé le gouvernement pendant cinq ans pourrait se retrouver à contrôler et à interpeller une nouvelle équipe gouvernementale sur des dossiers qu’il a lui-même gérés durant la législature précédente. L’opposition lui donnerait la possibilité de prendre ses distances avec les choix de la nouvelle majorité, mais elle l’obligerait en même temps à défendre son propre bilan gouvernemental et à expliquer les résultats de son expérience au pouvoir.
Cette équation serait particulièrement visible au Parlement.
De l’autre côté, le Parti de la justice et du développement dispose désormais de 54 sièges, après son retour spectaculaire à la Chambre des représentants. Abdelilah Benkirane a déjà tranché en faveur de l’opposition. La Coalition de la gauche, avec huit sièges, a également choisi cette position.
Si le RNI rejoint effectivement ces rangs, l’opposition pourrait ainsi réunir au moins 128 députés : 66 pour le RNI, 54 pour le PJD et huit pour la gauche.
Le chiffre est important, mais il ne suffit pas à faire de ces forces une seule opposition.
Le RNI et le PJD ne se retrouveraient pas dans l’opposition avec la même histoire politique, la même expérience gouvernementale ni les mêmes références. Leur relation a d’ailleurs connu certaines des séquences les plus tendues de la vie politique récente, notamment lors des négociations pour former le gouvernement en 2016, qui avaient abouti à la nomination d’un autre chef de gouvernement après la fin de la mission d’Abdelilah Benkirane.
Aujourd’hui, les deux formations pourraient occuper les mêmes bancs de l’opposition sans pour autant devenir des alliées.
La compétition pourrait même se déplacer à l’intérieur de cette opposition : qui sera capable de s’imposer comme la principale force de contrôle du gouvernement ? Qui portera la parole la plus audible face à la majorité ? Qui pourra présenter une alternative crédible ?
Le RNI arriverait avec cinq années d’expérience gouvernementale. Le PJD, lui, revient avec une légitimité d’opposition plus naturelle pour sa structure politique, après avoir transformé une lourde défaite électorale en une remontée spectaculaire au Parlement.
À cette confrontation potentielle s’ajouterait la gauche, avec une référence politique, sociale et économique différente.
La prochaine opposition pourrait donc être importante par son poids parlementaire sans être homogène politiquement. Le RNI sortirait d’une expérience gouvernementale qui s’est achevée par un recul de son nombre de sièges, passant de 102 en 2021 à 66 en 2026. Le PJD, à l’inverse, passerait de 13 à 54 sièges. La gauche entrerait dans l’opposition avec une présence parlementaire beaucoup plus réduite, mais avec un discours distinct des deux autres formations.
Ces différences ne sont pas seulement organisationnelles. Elles déterminent le type d’opposition qui peut se construire à l’intérieur de la Chambre : une opposition capable de converger sur certains votes, ou une opposition susceptible de produire un discours commun et, à terme, un projet alternatif au gouvernement.
Face à elle, la majorité de Mansouri ne sera pas définie uniquement par le chiffre de ses sièges.
L’Istiqlal compte 65 députés, l’USFP 26 et le PPS 19. Ce sont des formations qui ont leur propre histoire, leurs traditions organisationnelles et leurs positions politiques. Leur entrée dans une majorité conduite par le PAM ne fait pas disparaître ces différences. Elle les déplace à l’intérieur même du gouvernement.
Le cas du PPS est probablement le plus révélateur.
Nabil Benabdallah a déclaré mardi, lors de la réunion du comité central de son parti, que le positionnement dans l’opposition constituait « une option à discuter et qui peut avoir sa pertinence ». Il a également considéré que la participation au gouvernement demeurait une option difficile. Le comité central a finalement donné à l’unanimité au bureau politique mandat pour poursuivre les négociations avec la cheffe du gouvernement désignée.
Le PPS n’a donc pas décidé de rejoindre l’opposition. Mais sa participation au gouvernement n’est pas non plus définitivement acquise.
Cette nuance compte dans le calcul final.
Si le PPS sort de la formule, l’alliance PAM-Istiqlal-USFP tomberait à 188 sièges, soit dix sièges sous la majorité absolue. À partir de là, l’entrée du Mouvement populaire, ou celle d’une autre formation, ne relèverait plus simplement de la volonté d’élargir la majorité. Elle deviendrait un élément nécessaire de l’équation parlementaire.
Si, au contraire, le PPS reste dans la majorité, Mansouri disposera de 207 sièges avant même l’éventuelle arrivée d’un autre partenaire.
C’est aussi ce qui donne son importance au maintien de plusieurs options ouvertes dans les consultations. Les négociations ne portent pas uniquement sur la répartition des portefeuilles ministériels. Elles portent également sur le degré de stabilité que la future majorité pourra garantir à la Chambre des représentants et sur la configuration politique de l’opposition qui lui fera face.
Une majorité réunissant le PAM, l’Istiqlal, l’USFP et le PPS disposerait d’une assise qui dépasse le seul calcul électoral immédiat. Elle ferait également revenir au centre du dispositif gouvernemental des formations qui ont marqué l’histoire politique du Maroc et qui disposent de traditions militantes et organisationnelles propres.
L’arrivée éventuelle du Mouvement populaire élargirait encore cette base et réduirait la dépendance de la majorité à la discipline parfaite de chacun de ses membres lors de chaque vote.
Mais le départ du RNI, s’il se confirme, produirait en parallèle une situation nouvelle : le deuxième parti du scrutin, qui vient de diriger le gouvernement pendant cinq ans, se retrouverait hors de l’exécutif ; le PJD, revenu à 54 sièges, serait à ses côtés ; et la gauche ajouterait sa propre voix depuis une position politique différente.
Rien ne permet, à ce stade, d’affirmer que Mansouri aurait choisi cette configuration dans le but précis de « brouiller les cartes » de ses adversaires. Ce serait une lecture politique possible, pas un fait établi.
Ce qui est établi, en revanche, c’est que l’architecture actuellement négociée produit, si elle se confirme, une nouvelle répartition des forces à la Chambre des représentants : une majorité dépassant le seuil des 198 sièges et une opposition potentielle d’au moins 128 députés, mais composée de forces qui ne partagent ni la même référence politique, ni la même expérience gouvernementale, ni nécessairement la même conception de l’alternative.
Le véritable test ne sera donc pas seulement le nombre de sièges obtenu par chaque camp.
Les 207 sièges donnent à la majorité la capacité arithmétique de gouverner, mais ils ne garantissent pas à eux seuls sa cohésion. Les 128 sièges potentiels de l’opposition lui donnent un poids parlementaire réel, mais ne constituent pas automatiquement un front politique commun.
Ce qui déterminera la force des deux camps se jouera après la formation du gouvernement : la manière dont les composantes de la majorité voteront lorsque leurs intérêts partisans divergeront, la façon dont le RNI assumera ou défendra le bilan de son expérience gouvernementale, la manière dont le PJD utilisera son retour parlementaire et la capacité de la gauche à transformer une présence numérique limitée en influence politique.
Les consultations dessinent aujourd’hui les sièges et les alliances. Le véritable rapport de force commencera lorsque ces sièges deviendront des votes, des positions et des responsabilités au sein du Parlement.


