Mohamed Daoudi, ancien secrétaire général de la Fédération Royale Marocaine de Taekwondo et analyste sportif, n’aborde pas la question du sport dans le prochain gouvernement comme une simple interrogation sur le nom du futur ministre ou sur le département auquel reviendra le portefeuille. Ce qui ressort de son intervention, c’est une volonté de déplacer le débat vers un autre niveau : que veut faire l’État marocain du sport et quelle place entend-il lui accorder dans ses politiques publiques ?
Ce déplacement de la question est important, parce que le débat sur le sport au Maroc revient souvent au premier plan à l’occasion des grandes compétitions, lorsqu’il est question des stades et des infrastructures, ou lorsqu’une sélection ou un champion obtient un résultat international. Mais le sport, dans la lecture de Daoudi, dépasse le moment de la victoire et dépasse aussi le football. Il touche à l’éducation, à la santé, à la jeunesse, à l’emploi, à l’investissement, à l’émergence de nouveaux métiers, mais aussi à l’image du Maroc à l’extérieur.
Ce n’est pas seulement une construction théorique. La Constitution marocaine ne traite pas le sport comme une activité marginale. Son article 31 consacre notamment l’accès à l’éducation physique et artistique, tandis que l’article 33 établit la participation des jeunes au développement social, économique, culturel et politique. La question du sport s’inscrit donc dans un ensemble plus large de droits et de politiques publiques.
À partir de là, la remarque de Daoudi sur la place du sport dans le gouvernement prend une autre dimension. Si le sport croise tous ces domaines, le véritable enjeu devient la capacité de l’État à construire une politique sportive cohérente, et pas seulement à administrer les compétitions et les équipes nationales.
Du sport scolaire à une véritable politique sportive
L’un des points qui méritent le plus d’attention dans l’intervention de Mohamed Daoudi est sa critique de la réduction du sport à sa relation avec l’école.
Il ne nie évidemment pas l’importance du sport scolaire. Il en souligne plutôt les limites lorsqu’il devient le seul cadre de référence. L’élève qui pratique une activité sportive dans son établissement ne représente pas à lui seul l’ensemble du monde sportif. La politique sportive dont l’État a besoin dépasse les murs de l’école : clubs, fédérations, sport privé, sport féminin, sport pour tous, formation, métiers du sport, médecine sportive, équipements, organisation des compétitions et économie du sport.
Si tel est le périmètre réel du secteur, alors le regroupement du sport et de l’éducation dans un même département ministériel demeure un choix institutionnel qui peut être discuté, et non une donnée qui devrait échapper au débat.
Daoudi va plus loin lorsqu’il estime que l’expérience de l’intégration du sport au ministère de l’Éducation nationale n’a pas produit, selon lui, les résultats attendus. Cette appréciation doit rester présentée comme son évaluation, et non comme une conclusion définitive sur l’ensemble d’une expérience gouvernementale.
Mais l’intérêt de son propos ne réside pas seulement dans le fait d’être d’accord ou non avec ce diagnostic. Il réside surtout dans la question qu’il ouvre : le sport a-t-il besoin d’une simple administration quotidienne ou d’une politique publique autonome, avec des objectifs, des moyens et des indicateurs propres ?
La question devient d’autant plus importante à l’approche des grands rendez-vous sportifs auxquels le Maroc est désormais associé. La préparation de la Coupe du monde 2030 ne concerne pas uniquement les stades. Elle touche aux infrastructures, à l’investissement, aux transports, aux services, au développement territorial et à la capacité du pays à organiser des événements internationaux dont les effets dépassent largement le cadre sportif.
Le gouvernement marocain présente d’ailleurs officiellement les grands projets sportifs liés à 2030 comme participant à une dynamique plus large de développement économique, social et territorial.
Autrement dit, l’ampleur du pari change. Et lorsque le périmètre du secteur change, la question de son mode de gouvernance finit nécessairement par revenir sur la table.
Daoudi ne critique pas seulement l’État
La lecture attentive de l’intervention de Mohamed Daoudi fait apparaître un autre élément, peut-être plus important encore que sa proposition d’un département sportif autonome.
Il ne place pas toute la responsabilité du côté de l’État.
Lorsqu’il parle des fédérations sportives, il adresse également une partie de ses critiques au mouvement sportif lui-même : certaines fédérations seraient, selon son appréciation, peu actives, d’autres confrontées à des conflits internes, tandis que certaines continueraient à fonctionner selon des programmes habituels sans véritable innovation ni vision à long terme.
Daoudi place ainsi le mouvement sportif devant son propre miroir.
Une fédération, dans sa logique, ne devrait pas être évaluée uniquement à travers le nombre de compétitions organisées ou les sélections envoyées aux rendez-vous internationaux. Une autre question existe : combien de Marocains a-t-elle réussi à faire pratiquer un sport ?
À cela s’ajoutent d’autres interrogations : qu’a-t-elle proposé aux enfants et aux jeunes ? Quelle place donne-t-elle à la formation ? Quels métiers contribue-t-elle à développer ? Quelle relation entretient-elle avec le secteur privé ? Quelle vision porte-t-elle pour les cinq ou dix prochaines années ?
Ces questions élargissent considérablement la définition de la réussite sportive.
Elles sont également importantes dans tout débat sur la réforme du secteur. Car demander davantage d’autonomie, de moyens ou de ressources publiques suppose aussi, en contrepartie, une gouvernance plus lisible, des projets mieux définis et une capacité à mesurer les résultats.
Pourquoi Daoudi revient-il à 2011 ?
La partie la plus significative, sur le plan institutionnel, de son intervention est peut-être celle où Mohamed Daoudi revient à l’année 2011.
Il rappelle cette période pour souligner que le mouvement sportif n’a pas toujours été un simple récepteur des politiques publiques. Selon son récit, il faisait partie des acteurs qui avaient alors porté l’idée de constitutionnaliser le sport et participé aux échanges avec la commission chargée de l’élaboration de la Constitution.
L’intérêt de ce rappel n’est pas seulement historique. Daoudi établit une comparaison avec le moment actuel.
En 2011, selon son témoignage, il y avait une mobilisation et une initiative visant à transformer une revendication du monde sportif en proposition institutionnelle. Aujourd’hui, alors qu’une nouvelle étape gouvernementale se prépare, il pose une question aux acteurs sportifs eux-mêmes : où est cette capacité d’initiative ?
La question change alors la position du mouvement sportif.
Au lieu d’attendre la nomination du responsable du secteur, puis son programme, puis de commenter ses décisions, Daoudi propose que les acteurs sportifs présentent eux-mêmes une vision au chef du gouvernement.
La note que Daoudi appelle de ses vœux
C’est probablement l’idée la plus concrète de toute son intervention.
Daoudi ne se contente pas de dire que le sport a besoin d’un ministère. Il parle d’une note ou d’un mémorandum qui devrait identifier les insuffisances, exposer les dysfonctionnements et présenter une vision pour l’avenir du secteur, notamment en expliquant pourquoi la formule actuelle ne répondrait pas, selon lui, aux besoins du sport et pourquoi une organisation plus autonome pourrait être envisagée.
La différence est essentielle.
Réclamer un nouveau ministère sans projet risque de réduire la question à un simple changement d’intitulé administratif. À l’inverse, une proposition précédée d’un diagnostic sur les dysfonctionnements, les objectifs, les compétences, les financements et les relations entre le ministère, les fédérations, le Comité national olympique, les collectivités territoriales et le secteur privé permettrait de déplacer le débat : de la distribution des portefeuilles vers la construction d’une politique publique.
Daoudi attribue d’ailleurs cette responsabilité aux fédérations, au Comité national olympique et aux différents acteurs du sport, mais également à la presse sportive, aux associations et aux ligues.
Il ne considère donc pas que l’État soit le seul à devoir produire la solution.
C’est un point important. Un mouvement sportif qui souhaite peser davantage dans la décision publique doit aussi être capable de produire des idées, des données, des propositions et des projets, plutôt que de fonctionner uniquement dans la réaction.
La politique sportive ne commence pas et ne finit pas avec le football
Un autre aspect de l’intervention de Daoudi concerne ce qu’il décrit comme le rôle du sport dans la diplomatie parallèle ou le soft power.
Là encore, son propos dépasse le football.
Un champion qui monte sur un podium international, une fédération qui organise au Maroc une compétition mondiale, une manifestation qui accueille des participants venus de plusieurs pays : toutes ces situations contribuent à la présence du Maroc à l’extérieur.
Avec les échéances liées à 2030, l’organisation sportive internationale est désormais davantage liée aux infrastructures, aux services, à l’investissement et à la coopération internationale.
Traiter le sport comme un secteur purement technique et limité à la compétition risque donc de ne plus correspondre à l’ampleur de ses nouveaux enjeux.
Le Maroc présente lui-même les grands événements sportifs comme des opportunités de développement économique et social, d’intégration des jeunes et de mobilisation de différents acteurs publics et privés.
Le volume du chantier change donc la nature du débat.
Que demande le sport au prochain gouvernement ?
Au fond, Mohamed Daoudi ne formule pas seulement une revendication administrative. Il place le mouvement sportif devant un test institutionnel : est-il capable de produire une vision commune du secteur ?
Il n’est pas nécessaire que toutes les fédérations et toutes les organisations soient d’accord sur chaque point. Le désaccord fait partie de la vie d’un secteur aussi vaste. Mais ce qui semble manquer, dans la logique défendue par Daoudi, c’est le passage de revendications dispersées à un document capable de mettre sur la table les grandes questions : place du sport dans l’État, articulation entre sport scolaire et sport civil, avenir des fédérations, gouvernance, élargissement de la pratique sportive, formation et métiers du sport, développement de l’investissement privé, sport pour tous, sport féminin, infrastructures et articulation de tout cela avec les échéances de 2030.
La question laissée par Daoudi au terme de son intervention n’est donc pas simplement : qui sera le ministre des Sports ?
La question plus profonde est celle-ci : que trouvera le prochain responsable du secteur lorsqu’il entrera dans son bureau ?
Trouvera-t-il un secteur qui attend les orientations, les budgets et les programmes de l’État ? Ou trouvera-t-il devant lui un projet élaboré par les acteurs du sport eux-mêmes, définissant ce qu’ils veulent, ce qu’ils contestent, ce qu’ils proposent et la manière dont les résultats pourraient être évalués ?
C’est à cet endroit que l’idée du mémorandum défendue par Mohamed Daoudi dépasse le simple document adressé au chef du gouvernement. Elle devient un test de la capacité du mouvement sportif à se considérer comme un partenaire dans l’élaboration de la politique sportive, et non comme un simple acteur en attente de la décision publique.
Et c’est précisément ce qui donne à la question du sport dans le prochain gouvernement une portée plus large que le nom du ministère ou celui du ministre : la question est désormais de savoir si le sport au Maroc continuera d’être géré comme l’un des secteurs de l’action publique, ou s’il sera pensé comme une véritable politique publique, avec ses prolongements sociaux, économiques, sanitaires, diplomatiques et territoriaux.


