lundi, septembre 14, 2026
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De « 280 milliards » à un « propos politique » : quand la question change de nature

Il y a une formule dans la réponse de Mohamed Mehdi Bensaid qui mérite davantage d’attention que les autres.

Interrogé sur la nécessité d’ouvrir une enquête après les déclarations de Fouzi Lekjaa concernant 280 milliards de dirhams dépensés durant le mandat gouvernemental pour soutenir le pouvoir d’achat, et sur la question de savoir où cet argent public est passé, Bensaid n’est pas entré dans le détail des dépenses. Il n’a pas non plus demandé d’explications supplémentaires sur leur destination. Il a choisi une autre qualification : « un propos politique ».

À partir de là, l’histoire des 280 milliards devient aussi une histoire de vocabulaire.

Fouzi Lekjaa, ministre délégué chargé du Budget et membre dirigeant du Parti authenticité et modernité (PAM), avait affirmé, dans le contexte de la défense de la proposition de son parti visant à consacrer 300 milliards de dirhams au soutien du pouvoir d’achat, que le gouvernement avait déjà dépensé 280 milliards de dirhams à cette fin durant la législature, sans obtenir l’effet attendu.

Le montant est considérable. Mais le montant, à lui seul, n’est pas encore toute la question.

La question commence lorsqu’un responsable gouvernemental affirme qu’un tel volume d’argent public a été engagé pour atteindre un objectif précis, tout en reconnaissant, dans son propre discours, que le résultat n’a pas été à la hauteur des attentes. À partir de là, des questions assez simples apparaissent : quelles dépenses composent exactement cette enveloppe ? Quels dispositifs ont été financés ? Qui en a bénéficié ? Et pourquoi leur impact n’a-t-il pas été suffisamment perceptible, selon l’évaluation avancée par Lekjaa lui-même ?

Ce sont d’abord des questions relatives à la dépense publique et à l’efficacité des politiques publiques, avant d’être des questions électorales.

La réponse de Bensaid déplace pourtant le débat ailleurs. Selon lui, les propos de Lekjaa constituent un message politique destiné à dire que les investissements et les mesures engagés dans certains secteurs n’ont pas produit l’effet attendu sur la vie des Marocains. Il cite notamment le soutien à la filière de la viande rouge, alors que les prix de la viande et des moutons destinés à l’Aïd al-Adha ont continué à augmenter.

Autrement dit, une déclaration qui pouvait ouvrir une discussion sur le rendement de la dépense publique est replacée dans le registre du discours politique.

C’est là que le jeu des mots devient intéressant.

Au lieu de poser la question : faut-il, après une déclaration d’un responsable gouvernemental portant sur 280 milliards de dirhams dépensés sans atteindre l’objectif escompté, demander des explications précises ou un examen des dépenses ?, on en arrive à une autre question : le propos de Lekjaa relève-t-il simplement d’un calcul politique ?

Les deux questions ne sont pas de même nature.

La première porte sur l’argent public et les résultats d’une politique. La seconde porte sur les intentions de celui qui parle.

Il est parfaitement possible que la déclaration de Lekjaa ait une dimension politique, notamment parce qu’elle intervient dans le contexte électoral et dans la défense du programme du PAM. Cela ressort du contexte dans lequel ces propos ont été tenus. Mais le caractère politique d’une déclaration ne fait pas disparaître la question à laquelle elle se rapporte. Un responsable politique peut parler politiquement d’une réalité financière bien réelle. Et le calendrier électoral ne transforme pas, à lui seul, une dépense publique en sujet purement électoral.

D’autant que le chiffre de 280 milliards de dirhams n’a pas été avancé par un adversaire politique ou par une publication anonyme sur les réseaux sociaux. Il a été avancé par un responsable gouvernemental dont les fonctions sont directement liées aux finances publiques.

C’est ce qui donne à cette déclaration une portée qui dépasse les intentions politiques éventuelles de son auteur. Si un ministre chargé du Budget parle d’un tel volume de dépenses et affirme que l’effet attendu n’a pas été obtenu, le débat ne peut raisonnablement se limiter à la question de savoir pourquoi il a choisi de le dire à ce moment-là.

Il faut aussi regarder ce qui est effectivement demandé.

Le débat public a d’ailleurs pris une autre direction. Mohamed Najib Boulif a demandé que la question soit examinée sous l’angle de la responsabilité et de la reddition des comptes, en mettant en avant l’importance du montant évoqué et la position institutionnelle de Lekjaa. La question de la responsabilité du gouvernement dans la gestion de ces fonds est ainsi revenue au centre de la discussion.

C’est précisément ici que l’expression « instrumentalisation politique » ou « propos politique » doit être utilisée avec prudence.

L’existence d’un enjeu électoral n’efface pas la responsabilité financière. Mais elle ne permet pas non plus, à elle seule, de conclure à un gaspillage ou à une infraction.

Les déclarations disponibles ne permettent pas, à ce stade, d’affirmer que les 280 milliards de dirhams ont été « gaspillés » au sens juridique du terme. Ce que l’on sait, c’est que Lekjaa a parlé d’un montant de cette ampleur consacré au soutien du pouvoir d’achat et a estimé que les dépenses n’avaient pas produit le bénéfice attendu. Transformer cette affirmation en accusation de gaspillage ou en soupçon de responsabilité pénale nécessiterait des données, des documents et un examen précis des dépenses.

C’est justement ce qui rend la question plus simple, et finalement moins spectaculaire : si le chiffre est exact, quelles sont les composantes de cette enveloppe ? Si les résultats sont jugés insuffisants, pourquoi ? Et si une évaluation officielle considère que l’argent engagé n’a pas produit l’effet recherché, sur quels critères cette évaluation repose-t-elle ?

Dire que la question est « politique » ne fait donc pas disparaître la question initiale.

Les élections auront lieu le 23 septembre. Le débat électoral, lui, finira par s’arrêter. Mais les 280 milliards de dirhams, s’ils ont bien été dépensés dans les proportions et dans le cadre évoqués, ne disparaîtront pas avec la fin de la campagne.

C’est là toute la différence entre une polémique électorale qui s’épuise avec le scrutin et une question de responsabilité publique qui, elle, devrait pouvoir survivre à la campagne.

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