À Laval, au Canada, dans le cadre des célébrations de la Fête du Trône, l’association « Initiative Maroc Canada » a choisi d’ouvrir un débat dont le titre et le contenu dépassaient la seule dimension commémorative : « Le Maroc aujourd’hui – visions et grands projets sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI ». Ce choix est révélateur. La rencontre n’a pas placé la diaspora marocaine dans la position d’un public venu simplement écouter une présentation sur le pays d’origine. Elle l’a plutôt confrontée à une question plus exigeante : comment les Marocains du Canada peuvent-ils comprendre les transformations que connaît le Maroc et transformer cette compréhension en présence, en influence et en initiative ?

C’est précisément cette question qui donne à la rencontre sa véritable portée. L’initiative se présente comme une plateforme destinée à mettre en relation les compétences marocaines établies au Canada, à favoriser la communication et la coopération et à créer des opportunités. Elle apparaît ainsi davantage comme une plateforme citoyenne cherchant à organiser les potentialités de la diaspora que comme un simple cadre de célébration identitaire.
Dans ce contexte, l’intervention d’Aziz Rabbah a inscrit les transformations marocaines dans une trajectoire historique longue, allant de la phase d’évaluation, de réconciliation, de planification et de lancement des grands chantiers à celle des partenariats et de la consolidation des projets, avant d’aborder les enjeux actuels liés à la souveraineté économique et énergétique, à l’ouverture africaine et aux grands rendez-vous internationaux. Abdelrahman Boukheffa a, pour sa part, privilégié une autre approche, centrée sur la modernisation de l’État, l’évolution institutionnelle, la pluralité culturelle, les politiques sociales, la diversification économique, le désenclavement territorial et l’ancrage africain.
La portée analytique de ces deux interventions ne réside cependant pas seulement dans l’énumération des réalisations. Le Maroc présenté devant l’assistance est un Maroc qui passe progressivement de la construction des infrastructures à une question plus difficile : comment transformer les investissements dans les routes, les ports, les chemins de fer, les énergies et l’industrie en effets concrets sur la vie des citoyens ? C’est là que le discours se déplace de « ce qui a été réalisé » vers une interrogation plus exigeante : « comment ce qui a été réalisé est-il gouverné ? »

C’est pourquoi la gouvernance, la justice territoriale, la jeunesse, la famille et la qualité des services publics ont occupé une place importante dans les échanges. Ces préoccupations montrent que la diaspora elle-même ne se contente plus de relayer le récit des réussites marocaines. Elle commence à poser les questions que les sociétés modernes adressent à leur État : jusqu’où les effets du développement se diffusent-ils ? Qui en bénéficie ? Comment mesurer les résultats ? Et qui doit répondre lorsque les objectifs annoncés ne sont pas atteints ?
Ces questions prennent une dimension particulière lorsqu’on considère la place du Canada dans le contexte marocain actuel. En avril 2026, Ottawa a officiellement considéré l’initiative marocaine d’autonomie comme la base d’une solution acceptable au différend autour du Sahara, la qualifiant d’initiative sérieuse et crédible en vue d’un règlement juste et durable. Cette évolution donne une dimension supplémentaire à l’existence d’une diaspora marocaine organisée et active au Canada. La diplomatie ne se construit pas uniquement dans les ministères et les ambassades. Elle se construit également par la connaissance, les relations et l’image qu’une diaspora transmet de son pays, ainsi que par sa capacité à dialoguer avec son environnement.
C’est dans cette perspective que la notion de « diplomatie parallèle », évoquée au cours de la rencontre, prend tout son sens. Une diplomatie parallèle efficace ne peut se réduire à la défense verbale des constantes nationales. Elle exige des compétences capables de débattre dans les universités, les centres de recherche, les médias, le monde économique et la société civile. Elle exige également une diaspora qui connaît le Maroc tel qu’il est, avec ses acquis comme avec ses défis, car la crédibilité commence précisément par la capacité à conjuguer attachement national et regard critique responsable.
L’« Initiative Maroc Canada » semble ainsi disposer d’une opportunité pour franchir une étape supplémentaire : passer de l’organisation de conférences à la construction d’un véritable réseau d’action. Les thèmes évoqués — jeunesse, famille, compétences, investissement, gestion de projets et diplomatie parallèle — peuvent devenir des programmes concrets et évaluables : mise en relation des expertises marocaines et canadiennes, accompagnement des porteurs de projets, transfert de savoir-faire, encadrement des jeunes, encouragement de l’investissement au Maroc et formation d’une nouvelle génération d’acteurs capables de représenter le Maroc dans l’espace public canadien.
C’est précisément sous cet angle qu’il faut comprendre la présence des jeunes et la mise en valeur des compétences émergentes lors de cette rencontre. Présenter des parcours réussis ne constitue pas une finalité en soi. Leur véritable valeur apparaît lorsque l’exemple individuel devient réseau, que le réseau devient opportunité et que l’opportunité devient projet. Une diaspora qui dispose de compétences, de ressources et de relations ne peut plus être considérée uniquement comme une source de transferts financiers ou comme un public mobilisé lors des célébrations nationales.
Le message le plus profond de cette rencontre est donc que la relation entre les Marocains du Canada et leur pays d’origine entre dans une nouvelle phase. Le Maroc élargit progressivement son poids économique, diplomatique et africain, tandis que le Canada a réajusté en 2026 sa position sur l’une des questions les plus sensibles pour le Royaume. La diaspora, de son côté, a besoin de nouveaux outils pour que son rôle corresponde à l’ampleur des transformations que connaît son pays.
À cette lumière, « Initiative Maroc Canada » est appelée à faire de cette rencontre le début d’un parcours plutôt que l’aboutissement d’une activité. Sa force future ne se mesurera ni au nombre de participants ni au prestige des intervenants, mais à sa capacité à transformer le dialogue en initiatives, les compétences en réseaux, les réseaux en projets et l’appartenance en action citoyenne, économique, culturelle et diplomatique.
Le Maroc dont on a parlé à Laval est en effet le même Maroc qui se transforme à l’intérieur et redéfinit progressivement sa place à l’extérieur. La véritable question qui se pose désormais à une initiative marocaine établie au Canada n’est donc plus seulement de savoir comment parler de ce Maroc, mais comment devenir l’un des acteurs de son histoire.


