mercredi, août 19, 2026
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Boulemane.. quand les mêmes visages reviennent aux urnes : alternance électorale ou recyclage des noms ?

Il existe au Maroc des circonscriptions où la compétition électorale ne commence pas le jour du dépôt des candidatures, parce que la bataille a commencé bien avant, dans la mémoire des électeurs, les réseaux d’influence locaux et l’image de personnalités devenues familières du paysage politique. Boulemane semble aujourd’hui être l’une de ces circonscriptions, après l’entrée précoce dans la course de trois figures de poids : Mohand Laenser pour le Mouvement populaire, Mohamed Chouki pour le Rassemblement national des indépendants et Rachid Hammouni pour le Parti du progrès et du socialisme, tous trois ayant déjà été associés, à des degrés différents, à la représentation électorale de cette circonscription.

Ce qui rend le retour de Mohand Laenser particulièrement intéressant n’est pas seulement qu’il soit un vétéran de la politique marocaine, âgé de 84 ans, ancien secrétaire général du Mouvement populaire et ancien ministre, ayant accumulé plusieurs décennies de présence politique. C’est surtout que son retour à Boulemane intervient après une longue absence électorale. Laenser avait représenté la circonscription lors de plusieurs législatures, mais n’y avait plus été candidat depuis 2011, laissant ensuite la place à son fils Hassan, qui a porté le flambeau du Mouvement populaire et remporté le siège en 2021. Parler ici de « continuité électorale » exige donc une certaine précision : la continuité ne s’est pas toujours incarnée dans la même personne, mais dans le même nom politique et familial.

C’est précisément là que commence une question qui dépasse largement Boulemane : à partir de quel moment une longue présence politique devient-elle un phénomène qui mérite d’être interrogé démocratiquement ? Se représenter est un droit électoral légitime, et être réélu lorsque les électeurs vous accordent leur confiance relève du fonctionnement normal de la démocratie. Mais lorsque les mêmes noms reviennent régulièrement, ou que la compétition passe du père au fils avant de revenir au père, il devient légitime de demander si l’on est toujours face à une continuité politique fondée sur la confiance des électeurs, ou face à une structure électorale qui donne à certaines personnalités un avantage initial grâce à leur histoire, leurs réseaux et leur capital symbolique.

Les résultats de Boulemane offrent justement matière à cette interrogation. En 2016, le paysage électoral réunissait notamment Hassan Laenser, Ahmed Chouki et Rachid Hammouni. Après la correction judiciaire des résultats, ces trois candidats furent déclarés élus. En 2021, le scénario s’est presque reproduit : Mohamed Chouki, Hassan Laenser et Rachid Hammouni furent élus, une décision confirmée par la Cour constitutionnelle après le rejet des recours déposés contre les résultats.

Autrement dit, Boulemane ne voit pas arriver en 2026 trois inconnus face à son électorat. Elle retrouve des visages que les électeurs connaissent déjà. C’est à la fois un avantage électoral et un véritable test. Le candidat expérimenté entre dans la compétition avec un capital de connaissance, de fidélités et d’antagonismes accumulé au fil des années, tandis que l’électeur aborde le scrutin avec la mémoire des précédentes échéances. La bataille ne consiste donc pas seulement à convaincre aujourd’hui, mais aussi à réinterpréter son propre passé devant l’électeur.

La présence de Mohamed Chouki donne à cette confrontation une dimension supplémentaire. Celui qui affronte cette fois Laenser n’est plus seulement un candidat local du Rassemblement national des indépendants : il en est devenu le président. Lors des législatives de 2021, il avait largement dominé le scrutin à Boulemane, tandis que Hassan Laenser et Rachid Hammouni avaient conservé les deux autres sièges. Les chiffres publiés à l’époque faisaient état de plus de 28 000 voix pour Chouki, contre 9 499 pour Hassan Laenser et 8 874 pour Hammouni.

Le retour du père apparaît dès lors comme davantage qu’une tentative de récupérer un siège familial. Politiquement, il s’agit d’une volonté de reprendre une position que le Mouvement populaire considère depuis longtemps comme faisant partie de son espace d’influence traditionnel. Laenser lui-même a affiché sa volonté de reprendre l’initiative et de ramener son parti vers des positions électorales plus fortes, tandis que Mohamed Ouzzine a présenté son retour comme une possibilité de remplacer son fils au Parlement, en s’appuyant sur sa popularité dans la province.

Rachid Hammouni ajoute, quant à lui, une autre dimension à la bataille. Il n’est pas un nouveau venu à Boulemane. Son nom figurait déjà dans la compétition de 2016, année où la Cour constitutionnelle avait finalement confirmé son élection après correction des résultats et annulation de l’élection de Mohamed Drissi. Il a ensuite été réélu en 2021. Hammouni devient ainsi un acteur d’une bataille qui ne se résume pas à l’affrontement entre « l’ancien » et « le nouveau », mais qui constitue également un test pour la capacité d’un troisième candidat à préserver son espace politique au milieu d’une confrontation plus spectaculaire entre le Mouvement populaire et le RNI.

Mais la question la plus sensible se situe au-delà des noms des candidats : pourquoi certaines personnalités peuvent-elles revenir aux urnes après plusieurs décennies et continuer à avoir la capacité de structurer la compétition autour d’elles ? La réponse ne peut pas être réduite à la seule « popularité ». Il y a l’histoire politique, les relations locales, les réseaux organisationnels des partis, le poids familial, la connaissance de la géographie électorale et l’expérience accumulée. Autant d’éléments qui rendent nécessairement la compétition différente entre une personnalité disposant d’une mémoire électorale vieille de plusieurs décennies et un candidat qui entre pour la première fois dans l’arène.

C’est pourquoi l’expression « circonscription de la mort », aussi efficace soit-elle sur le plan journalistique, ne suffit pas à expliquer ce qui se joue à Boulemane. La véritable « mort » électorale pourrait ne pas résider dans la défaite de tel ou tel candidat, mais dans la transformation des élections en un mécanisme permanent de recyclage des mêmes visages. À force, la question devient simplement : qui gagnera cette fois ? Alors que la question essentielle devrait être : qu’est-ce qui a changé à Boulemane pour que les électeurs puissent bénéficier de nouveaux visages, de nouveaux programmes et de nouvelles idées ?

Boulemane peut donc être une « circonscription de la mort », mais la bataille la plus profonde ne se joue pas uniquement entre Laenser, Chouki et Hammouni. Elle oppose une logique de continuité à une logique de renouvellement, la mémoire de l’électeur à son besoin de nouveauté, et une personnalité politique capable de revenir après une longue absence à une nouvelle génération qui cherche à savoir si l’urne est réellement ouverte à tous, ou si certains sièges ont une mémoire plus longue que ceux qui les occupent.

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