mercredi, août 19, 2026
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Les mineurs de Ceuta vers le Maroc avec le soutien européen… Bruxelles finance la surveillance des frontières depuis deux décennies : qui rend des comptes sur l’argent destiné à « stopper la migration » ?

À chaque nouvelle crise migratoire sur la frontière maroco-espagnole, la même question revient, mais sous un angle différent : qu’a fait l’Europe pendant toutes ces années, alors qu’elle finançait le Maroc pour contrôler les frontières, lutter contre l’immigration irrégulière et accompagner les politiques d’insertion et de formation des jeunes ? Et surtout : ces financements européens ont-ils réellement servi à traiter les causes qui poussent les jeunes à prendre la mer, ou la priorité a-t-elle toujours été de protéger la rive européenne et d’empêcher ceux qui veulent l’atteindre d’y parvenir ?

Les chiffres officiels européens rendent la question légitime, voire nécessaire. La coopération entre l’Union européenne et le Maroc dans le domaine migratoire remonte à 2004 avant de se renforcer avec le Partenariat pour la mobilité conclu en 2013. Selon la Commission européenne, les financements européens consacrés à la migration avec le Maroc ont atteint environ 360 millions d’euros depuis 2016, jusqu’en 2022, dont près de 238 millions d’euros via le Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique. Ces financements couvrent notamment la gestion des frontières, la lutte contre les réseaux de passeurs, la protection des migrants, les retours et la réintégration, ainsi que la création d’opportunités économiques et les voies légales de migration.

Avant cela, Bruxelles avait annoncé en 2018 que les programmes européens consacrés à la migration au Maroc pour la période 2014-2021 représentaient environ 107 millions d’euros. En 2019, un autre programme de 101,7 millions d’euros avait été annoncé pour renforcer la gestion des frontières, lutter contre la traite des êtres humains, moderniser les moyens techniques et renforcer la coopération avec les agences européennes, avec également des actions destinées à sensibiliser les jeunes et les familles aux risques de la migration irrégulière.

Puis, en 2022, un programme de 152 millions d’euros sur quatre ans est venu renforcer encore ce dispositif, avec pour objectifs la gestion des frontières, la lutte contre les réseaux de passeurs, l’appui à la stratégie nationale d’immigration et d’asile, ainsi que le retour volontaire et la réintégration. Parallèlement, d’autres programmes européens ciblaient les jeunes, les femmes, les populations rurales, l’inclusion financière, la formation et la création d’activités économiques. Entre 2021 et 2023, la Commission indique qu’environ 193 millions d’euros ont été mobilisés au Maroc dans le cadre régional consacré à la migration, notamment pour la gouvernance, la migration légale, les retours volontaires, la gestion des frontières, la lutte contre les réseaux de passeurs et la protection des migrants.

C’est ici que commence la partie la plus sensible de cette histoire. Car la question n’est pas seulement : combien l’Europe a-t-elle payé ? Elle est surtout : qu’a-t-elle acheté avec cet argent ? Si l’Europe veut des frontières plus sûres, cela répond à ses intérêts. Si elle veut démanteler les réseaux de passeurs et sauver des vies, l’objectif peut également se comprendre. Mais lorsque le partenariat migratoire devient, sur le long terme, un système dans lequel le Maroc joue le rôle de barrière avancée de l’Union européenne, l’opinion publique marocaine est en droit de demander quel est le retour social, économique et politique de cette mission, et surtout quels résultats ont produit les programmes censés s’attaquer aux causes du phénomène, et pas uniquement à ses manifestations.

Les propres documents européens montrent d’ailleurs que la question ne s’est jamais limitée aux véhicules de surveillance, aux radars ou au contrôle des frontières. Les programmes européens comprennent la protection des migrants, la formation, le retour et la réintégration, la création d’opportunités économiques, et certains projets ciblent directement les jeunes. Dans un document consacré à la route migratoire de la Méditerranée occidentale, Bruxelles évoque notamment des milliers de bénéficiaires de formations, d’accompagnement vers l’emploi et l’entrepreneuriat, ainsi que des programmes destinés aux mineurs, aux migrants et aux catégories vulnérables.

Mais le réel pose aujourd’hui une contradiction difficile à ignorer. Après plus d’une décennie de coopération financière et sécuritaire, des jeunes Marocains continuent de chercher à rejoindre l’Europe, tandis que Ceuta, Melilla et le littoral méditerranéen redeviennent périodiquement des voies d’évasion collective. Dans la crise actuelle, les autorités espagnoles parlent de 2 168 mineurs identifiés depuis le 30 juillet. Ce chiffre ne suffit pas, à lui seul, à démontrer l’échec des programmes européens ou marocains. Mais il suffit largement à poser une question politique majeure : si ces financements étaient aussi destinés à agir sur les facteurs qui poussent à la migration, pourquoi le désir de partir demeure-t-il aussi puissant ?

Il faut ici se garder d’une réponse facile consistant à affirmer que « l’argent a disparu ». Les éléments disponibles ne permettent pas d’étayer une telle accusation. La Commission européenne affirme au contraire suivre ses programmes à travers les rapports des partenaires chargés de leur mise en œuvre, des missions de vérification et différents mécanismes de contrôle des résultats. Mais l’existence de mécanismes européens de contrôle ne supprime pas une autre question, beaucoup plus importante : le citoyen marocain peut-il savoir, de manière claire et vérifiable, où est allé cet argent et ce qu’il a réellement produit sur le terrain ?

C’est là que se situe la différence entre une question financière et une question politique. Il ne s’agit pas de prendre une enveloppe globale et de la diviser par le nombre de migrants. Il ne faut pas non plus considérer que chaque euro européen transféré au Maroc était destiné à empêcher les jeunes de partir. Les financements sont répartis entre différents programmes : administration, protection des migrants, frontières, retour, migration légale ou développement. Mais il faut établir le lien entre le financement et le résultat : combien pour les frontières ? Combien pour la formation ? Combien pour les jeunes ? Combien pour la création d’emplois ? Qui a exécuté les programmes ? Quels indicateurs ont été atteints ? Qu’est-ce qui a échoué ? Et qui assume la responsabilité de cet échec ?

L’ironie est que l’Europe elle-même commence à poser ce type de questions. Dans un rapport adopté en 2026, le Parlement européen a appelé à renforcer la transparence et la responsabilité concernant les financements européens destinés aux pays tiers. Il a également souligné les difficultés à obtenir des données suffisamment détaillées sur les dépenses et demandé un contrôle indépendant du respect des droits humains dans les programmes financés hors de l’Union. La question « où va l’argent ? » n’est donc pas exclusivement marocaine : elle fait désormais partie du débat européen sur la transparence du financement des politiques migratoires.

Surtout, l’Europe ne dissimule pas la nature de ses intérêts. Ses propres documents parlent ouvertement de protection des frontières, de lutte contre la migration irrégulière, de démantèlement des réseaux de passeurs, de gestion des retours et de réadmission, mais également de traitement des causes profondes de la migration et de création d’opportunités économiques. Il ne s’agit donc ni d’un complot européen, ni d’une œuvre de charité européenne. Il s’agit d’une relation d’intérêts : l’Europe veut réduire le nombre de migrants qui atteignent son territoire, tandis que le Maroc bénéficie de financements, de coopération, d’équipements et de programmes. Mais la question essentielle demeure : cette coopération a-t-elle réellement contribué à créer les conditions qui permettent au jeune Marocain de choisir de rester, ou a-t-elle surtout permis de rendre son départ plus difficile ?

Les nouveaux chiffres provenant de Ceuta replacent cette interrogation au centre du débat. Si le Maroc doit assurer une partie de la protection de la frontière sud de l’Europe, il est également légitime qu’il demande que la lutte contre la migration soit accompagnée d’un investissement beaucoup plus profond dans l’être humain qui se trouve derrière cette frontière : une éducation de qualité, des formations réellement convertibles en emplois, une économie capable d’absorber sa jeunesse et de véritables possibilités de mobilité sociale. Sinon, l’Europe peut réussir à financer la barrière tandis que la raison qui pousse à la franchir demeure intacte.

Au fond, la question n’est donc pas seulement de savoir où l’Europe a dépensé son argent, mais ce qu’elle a acheté avec cet argent. Si elle a acheté davantage de véhicules, de radars, de dispositifs de surveillance et de barrières, elle a probablement atteint une partie de son objectif. Mais si elle a également financé la « lutte contre les causes profondes de la migration » et la « création d’alternatives pour les jeunes », alors les résultats méritent un audit indépendant, public et vérifiable. Les financements européens ne sont pas secrets, les programmes ne sont pas inconnus et les chiffres existent. Ce qui manque, c’est le passage du langage de la coopération et du financement à celui d’une exigence plus rigoureuse : combien a été versé ? Où est allé l’argent ? Qu’a-t-il produit ? Et qui répond de ce qui n’a pas été réalisé ?

Car le jeune qui arrive aujourd’hui à Ceuta ne connaît ni les lignes budgétaires européennes ni les noms des fonds et des programmes. Il voit seulement une réalité beaucoup plus simple : l’Europe finance depuis des années la surveillance des frontières, tandis que les raisons qui le poussent à tenter de les franchir demeurent. C’est précisément là que commence le véritable travail journalistique : partir du chiffre, mais ne jamais s’arrêter au chiffre ; regarder derrière le financement, derrière la frontière et, surtout, derrière le discours officiel.

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