Trois rapports, trois chiffres qui, à première vue, semblent parler de la même réalité. Mais dès que l’on examine leurs méthodologies, le tableau devient plus complexe : l’Organisation internationale du travail situe le chômage des jeunes Marocains âgés de 15 à 24 ans à 21,9 % en 2025, tandis que le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, a présenté le taux de chômage national autour de 13 % pour la même année. De son côté, le Haut-Commissariat au Plan, à partir d’une nouvelle méthodologie de mesure du marché du travail, a annoncé un taux de chômage national de 13,3 % au deuxième trimestre 2026. Ces chiffres ne se contredisent pas : ils ne portent ni sur les mêmes catégories, ni sur les mêmes périodes, ni exactement sur les mêmes instruments de mesure. Mais leur rapprochement révèle quelque chose de plus important que l’écart statistique : les jeunes constituent le point de fragilité le plus visible du marché marocain de l’emploi.
Le chiffre de l’OIT ne doit donc pas être présenté comme une correction du chiffre avancé par Jouahri, mais comme un agrandissement d’une partie du tableau. Lorsque le taux national se situe autour de 13 %, tandis que le chômage atteint 21,9 % chez les 15-24 ans, cela signifie que la moyenne nationale dissimule de profondes différences entre générations. Les jeunes qui arrivent pour la première fois sur le marché du travail se heurtent à un environnement beaucoup plus difficile que ne le laisse entendre l’indicateur global. Les estimations de l’organisation montrent également qu’environ un jeune Marocain sur trois âgé de 15 à 29 ans est en dehors de l’emploi, de l’éducation ou de la formation. Or cette catégorie ne peut être réduite à celle des « chômeurs », puisque nombre de ces jeunes ne sont même plus engagés dans une recherche active d’emploi.
C’est précisément ici que la lecture des déclarations d’Abdellatif Jouahri prend tout son sens. Le wali de Bank Al-Maghrib ne s’est pas contenté d’enregistrer l’évolution du chômage ; il a mis en évidence le déséquilibre entre croissance économique et création d’emplois. L’économie marocaine a progressé de 4,9 % en 2025 et créé 193 000 emplois, un résultat supérieur à celui de l’année précédente, mais insuffisant pour provoquer une baisse significative du chômage. Car, dans le même temps, quelque 407 000 personnes ont atteint l’âge de travailler, alors que seulement 177 000 ont rejoint effectivement le marché du travail. La croissance crée donc des emplois, mais pas encore à la vitesse nécessaire pour absorber l’ensemble des nouveaux entrants.
Le Haut-Commissariat au Plan ajoute une autre couche à cette réalité. Avec le lancement de la nouvelle Enquête nationale sur l’emploi EMO2026, le Maroc est entré dans une nouvelle génération d’outils statistiques consacrés au marché du travail, avec des concepts davantage alignés sur les standards internationaux et un élargissement de l’échantillon. Le HCP a lui-même procédé à la rétropolation de certaines séries selon la nouvelle méthodologie, ce qui impose de la prudence dans la comparaison entre certains anciens et nouveaux indicateurs. Mais une donnée ne nécessite guère d’interprétation : la participation des jeunes au marché du travail demeure extrêmement faible. Chez les 15-24 ans, le taux d’activité n’était que de 22,9 % au deuxième trimestre 2026.
Le rapprochement entre le HCP et l’OIT devient encore plus significatif lorsqu’on regarde une catégorie qui échappe en partie aux statistiques traditionnelles : le jeune qui ne travaille pas, n’étudie pas et ne suit aucune formation peut disparaître de la photographie classique du chômage, sans pour autant disparaître de la réalité économique et sociale. Une étude réalisée dans le cadre d’un partenariat entre le HCP et l’OIT a identifié environ 2,9 millions de jeunes Marocains âgés de 15 à 29 ans dans cette situation, avec de fortes disparités selon le sexe, l’âge, le territoire et le niveau d’instruction.
C’est là que le rapport de l’OIT devient davantage qu’un simple chiffre international. Il déplace la question de « combien y a-t-il de chômeurs ? » vers une interrogation plus dérangeante : que devient le jeune avant de devenir chômeur, et que lui arrive-t-il après avoir cessé de chercher un emploi ? Le taux de chômage mesure ceux qui sont intégrés à la population active, recherchent un emploi et n’en trouvent pas. L’indicateur des NEET permet, lui, de saisir une partie plus large de la jeunesse coupée à la fois de l’emploi, de l’éducation et de la formation. La lecture croisée des deux indicateurs donne ainsi une image plus fidèle des difficultés qui entourent le passage de l’école ou de l’université vers la vie économique.
La contradiction apparente du cas marocain devient alors plus lisible : l’économie peut enregistrer une croissance relativement forte, l’investissement peut progresser et les créations d’emplois peuvent s’améliorer, tout en laissant une partie importante des jeunes à distance de cette dynamique. C’est ce qui explique à la fois pourquoi Jouahri parle de l’emploi comme du « maillon faible », pourquoi l’OIT insiste sur la quantité et la qualité des emplois ainsi que sur l’adéquation des compétences, et pourquoi le HCP cherche à identifier les catégories qui n’apparaissent pas toutes dans la seule statistique du chômage.
Dès lors, la vraie question soulevée par les chiffres de 21,9 %, 13 % et 13,3 % n’est pas de savoir lequel serait « le bon ». Chacun est pertinent dans le cadre statistique qu’il mesure. La véritable interrogation est ailleurs : pourquoi l’économie marocaine doit-elle afficher une croissance relativement élevée pour absorber une fraction encore limitée des nouveaux arrivants sur le marché du travail, et pourquoi les jeunes restent-ils, malgré les programmes d’emploi et de formation, parmi les premières victimes de cette situation ? Le débat quitte alors le terrain de la confrontation entre statistiques pour devenir un véritable test du modèle économique : la croissance marocaine est-elle capable de se transformer en emplois visibles, durables et accessibles à ceux qui entrent aujourd’hui dans la vie active ?
Le chiffre de 21,9 % ne détruit donc pas celui de 13,3 %. Il révèle ce que le chiffre national peut laisser dans l’ombre : le problème marocain de l’emploi ne réside pas seulement dans le nombre de postes créés, mais dans la question de savoir pour qui ils sont créés, à quelle vitesse, avec quelle qualité et s’ils arrivent au moment où une nouvelle génération cherche précisément à entrer dans la vie économique. C’est cette distance entre la croissance et l’absorption des jeunes que les données de l’OIT, les analyses de Jouahri et les statistiques du HCP permettent, chacune à leur manière, de mettre en lumière.


