mercredi, août 12, 2026
AccueilActualitésWahbi à Madrid : « Rendez-nous nos enfants »… nous défendons nos...

Wahbi à Madrid : « Rendez-nous nos enfants »… nous défendons nos territoires face à une justice espagnole « complexe et politisée »

La dernière vague de passages massifs vers Ceuta n’a pas laissé derrière elle une simple crise frontalière. Elle a remis au premier plan l’un des dossiers les plus sensibles des relations maroco-espagnoles : celui des mineurs marocains non accompagnés. Alors que la plupart des adultes entrés dans la ville ont regagné le Maroc, les mineurs demeurent au cœur de l’impasse, leur situation juridique étant différente et leur présence à Ceuta ne pouvant être traitée selon les mêmes procédures que celle des adultes. Les données disponibles au lendemain de la crise font état du maintien d’un nombre important de mineurs sous la responsabilité des autorités espagnoles, tandis que Rabat affirme être disposé à coopérer pour identifier ceux qui sont marocains et organiser leur retour, conformément aux orientations royales données aux ministères de l’Intérieur et des Affaires étrangères pour contribuer à leur identification et à leur rapatriement.

Mais Abdelatif Wahbi, ministre marocain de la Justice, n’a pas présenté la question dans son entretien avec Deutsche Welle comme un simple différend technique autour des procédures migratoires. Il l’a déplacée vers un autre niveau : celui de la responsabilité de l’État envers ses propres enfants. L’angle change alors complètement. Le Maroc, selon le récit développé par le ministre, ne demande pas à l’Espagne de se débarrasser d’une charge humaine devenue trop lourde pour Ceuta, et ne cherche pas davantage une issue administrative à une crise provoquée par les passages massifs. Il affirme que les mineurs marocains dont l’identité et la nationalité sont établies doivent retrouver leurs familles et leur pays, et que l’État marocain est prêt à assumer sa responsabilité à leur égard. C’est dans ce cadre que sa formule selon laquelle « les mineurs ont des droits mais pas d’obligations » prend toute sa portée : elle vise à sortir l’enfant de la logique de responsabilité liée à son passage de la frontière pour le replacer dans celle de la protection et de la prise en charge.

Cette distinction constitue la clé de voûte du discours marocain. Rabat cherche à empêcher que l’acte commis par un mineur devienne le fondement d’un maintien durable hors de son pays et établit une séparation entre la responsabilité de l’enfant dans son entrée à Ceuta et celle de l’État et de la famille dans la construction de son avenir. La question devient alors, du point de vue marocain, non pas pourquoi le mineur est entré, mais pourquoi il demeure éloigné de sa famille une fois son identité et sa nationalité établies, et pourquoi son retour devient un processus interminable soumis à une succession d’autorisations administratives, de considérations judiciaires et de contraintes juridiques. Wahbi raisonne à partir d’un principe simple : un enfant n’est pas un migrant adulte ayant librement choisi un projet individuel ; c’est un mineur qui ne dispose précisément pas de la pleine capacité juridique pour décider seul de son avenir.

La partie espagnole ne peut toutefois répondre à cette revendication par une simple décision politique. C’est ce qui rend le dossier beaucoup plus complexe que ne le laissent entendre les déclarations politiques de part et d’autre. Le droit espagnol impose un examen individualisé de la situation de chaque mineur, et son retour ne devient pas automatique du seul fait que sa nationalité marocaine est établie. L’accord maroco-espagnol de 2007 relatif à la coopération dans le domaine de la prévention de l’immigration irrégulière des mineurs, de leur protection et de leur retour concerté vise effectivement à faciliter leur retour auprès de leurs familles ou vers des structures de protection au Maroc, mais ce processus reste soumis au droit espagnol, au droit international et à la Convention relative aux droits de l’enfant. Le véritable nœud du problème n’est donc pas l’absence d’un cadre de coopération, mais la manière dont celui-ci est appliqué sur le terrain, sans que la procédure juridique ne se transforme en mécanisme permettant de repousser indéfiniment le retour.

C’est précisément à ce niveau qu’interviennent les accusations de Wahbi contre Madrid. Le ministre affirme que Rabat est confrontée à des situations dans lesquelles les autorités espagnoles transmettent des dossiers concernant des mineurs présentés comme marocains, avant que les vérifications effectuées par les autorités marocaines ne révèlent que certains d’entre eux ne possèdent pas la nationalité marocaine. Le Maroc réexamine alors les dossiers et identifie ceux qui peuvent effectivement être accueillis. Mais, selon Wahbi, c’est à ce stade que commencent les blocages, lorsque le processus avance puis recule au gré de considérations juridiques, judiciaires ou administratives. Dans la lecture politique qu’il propose, Rabat ne voit donc pas seulement une accumulation de difficultés techniques, mais un décalage entre la volonté politique affichée de coopérer et l’appareil administratif et judiciaire qui détient, en dernier ressort, les moyens d’exécuter la décision.

Cette question est d’autant plus sensible que l’Espagne porte encore le poids judiciaire de précédents récents. En janvier 2024, le Tribunal suprême espagnol a confirmé que le renvoi de mineurs marocains de Ceuta vers le Maroc en août 2021 avait été illégal, les procédures individuelles requises et l’évaluation de la situation de chaque mineur n’ayant pas été respectées. En septembre 2025, une juridiction de Cadix a par ailleurs confirmé la condamnation de deux anciennes responsables dans une affaire concernant le renvoi de 55 mineurs lors de cette même crise. La prudence actuelle des institutions espagnoles ne peut donc être réduite à un simple prétexte politique : elle est aussi liée à une expérience antérieure qui a débouché sur une mise en cause judiciaire.

Wahbi va cependant au-delà de la seule question procédurale. Il place la famille au centre du dossier et considère que la protection d’un mineur ne devrait pas être comprise comme son maintien durable loin de ses proches. C’est ici qu’apparaît l’une des différences les plus profondes entre les deux approches. Madrid considère d’abord le mineur non accompagné à travers son statut juridique sur le territoire espagnol, tandis que Rabat tente de le redéfinir à partir de son appartenance familiale et nationale. Dans cette perspective, le retour auprès de la famille devient lui-même une composante de la protection et non son contraire, à condition que l’identité du mineur soit établie et que son retour soit organisé dans le respect des garanties juridiques nécessaires.

Cette argumentation marocaine se heurte néanmoins à une réalité espagnole particulièrement sensible. Après les événements de juillet, Ceuta s’est retrouvée confrontée à une pression exceptionnelle sur son dispositif d’accueil des mineurs, tandis que Madrid annonçait des ressources supplémentaires et évoquait la nécessité de répartir une partie de cette charge entre d’autres communautés autonomes. Les autorités locales de Ceuta ont, de leur côté, insisté sur le caractère devenu insoutenable de la situation et demandé le retour des migrants au Maroc, alors que le gouvernement central rappelait que la prise en charge des mineurs devait rester soumise aux règles de protection de l’enfance et à l’examen individuel des situations. Le problème n’est donc pas seulement celui d’une frontière sous pression : il touche directement aux capacités d’un territoire à absorber une situation dont la dimension humaine et juridique dépasse largement ses moyens locaux.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la manière dont Wahbi maintient, malgré la fermeté de ses accusations, une porte ouverte avec Madrid. Le ministre qualifie l’Espagne de « pays ami » et affirme qu’un ami, lorsqu’il traverse une crise, doit aider son partenaire à trouver une solution plutôt que de lui ajouter une difficulté. Cette formulation n’est pas un simple geste diplomatique. Elle permet au Maroc de maintenir la pression sans transformer le dossier en affrontement bilatéral ouvert. Le message adressé à Madrid est en réalité plus précis : Rabat ne demande pas à l’Espagne de renoncer à son droit, mais de faire de son droit un instrument permettant de parvenir à une solution plutôt qu’un ensemble de procédures qui prolongent indéfiniment l’attente.

La référence de Wahbi à la possibilité de recourir à des démarches internationales doit également être lue dans cette logique. Elle ne constitue pas nécessairement l’annonce d’une escalade imminente, mais plutôt l’utilisation d’un levier de pression. Le Maroc sait que la question des mineurs est particulièrement sensible pour l’Espagne et pour l’Europe. Il sait aussi que transformer le dossier en confrontation juridique ou diplomatique majeure pourrait fragiliser la coopération dont Rabat et Madrid ont besoin dans les domaines de la migration, de la sécurité et de la gestion des frontières. Wahbi laisse donc ouverte la perspective de nouvelles rencontres, mais il veut que ces discussions se tiennent à partir d’une position différente : celle d’un État qui affirme être prêt à reprendre ses ressortissants et à assumer leur prise en charge, plutôt que celle d’un État auquel on demanderait simplement de récupérer une charge devenue encombrante.

Le point le plus sensible du discours du ministre concerne toutefois les jeunes filles mineures et les risques auxquels certains mineurs pourraient être exposés à Ceuta. Le dossier quitte alors le terrain du seul retour pour entrer dans celui de la protection. Si les risques évoqués par la partie marocaine sont établis dans des cas précis, le maintien prolongé d’un enfant loin de sa famille dans un environnement vulnérable devient une question éthique autant qu’administrative. Ces accusations doivent naturellement être documentées et examinées au cas par cas, précisément parce que la gravité de la question interdit qu’elles deviennent un simple instrument rhétorique, quel que soit le camp qui les utilise. Mais leur apparition dans le débat montre pourquoi Rabat veut accélérer le processus : chaque journée supplémentaire dans une situation précaire ajoute une nouvelle couche de risques et de responsabilités.

Le paradoxe plus large révélé par la crise de Ceuta est que le problème ne semble pas résider dans l’absence de volonté affichée de coopérer, mais dans l’écart entre l’accord politique et son exécution concrète. Le Maroc affirme être prêt à accueillir les mineurs dont la nationalité est établie ; l’Espagne rappelle que la loi protège ces enfants et interdit leur renvoi automatique ou collectif. Entre ces deux positions existe pourtant un espace qui devrait être occupé par une coopération administrative permanente : identification, contact avec la famille, vérification des conditions d’accueil, évaluation de l’intérêt supérieur de l’enfant, puis retour lorsque celui-ci constitue la solution juridiquement et humainement appropriée. Si cet espace demeure dépourvu d’un mécanisme opérationnel clair, chaque nouvelle crise reproduira nécessairement la même impasse.

C’est pourquoi la véritable demande de Wahbi dépasse la formule « Rendez-nous nos enfants », même si cette expression résume parfaitement le fond de son message. Ce que Rabat cherche, au fond, c’est à faire passer le dossier des mineurs d’une gestion de crise à une procédure permanente entre les deux pays. L’identification ne devrait pas recommencer à zéro après chaque nouvelle vague de passages, et chaque dossier ne devrait pas dépendre d’une nouvelle interprétation administrative ou judiciaire. Le cadre de coopération existe, la volonté politique de travailler ensemble est régulièrement affirmée, mais il manque encore une mécanique suffisamment efficace pour réduire la distance entre la décision et le retour.

Derrière Ceuta apparaît ainsi une question plus large : qui porte la responsabilité lorsqu’un mineur devient le point de rencontre entre les frontières et les systèmes juridiques de deux États ? Le Maroc répond que la souveraineté signifie aussi assumer la responsabilité de ses propres enfants. L’Espagne répond que sa souveraineté est elle-même encadrée par des règles qui protègent l’enfant dès lors qu’il se trouve sur son territoire. Les deux positions disposent d’un fondement réel. L’impasse commence lorsque la protection devient un état transitoire sans fin, dans lequel l’enfant ne retrouve pas sa famille, ne dispose pas non plus d’une situation durablement stabilisée et demeure suspendu entre deux conceptions de la responsabilité.

C’est à cette lumière que la fermeté de Wahbi prend tout son sens. Il ne demande pas seulement à Madrid de restituer des mineurs marocains ; il cherche à redéfinir ce que signifie, dans cette affaire, assumer une responsabilité. Son message est que le Maroc ne se dérobe pas à ses enfants et que l’État qui demande leur accueil ne lui demande pas quelque chose qu’il refuse d’assumer. Ce que Rabat exige, c’est que cette responsabilité puisse se traduire par une procédure concrète, organisée et prévisible. De son côté, l’Espagne doit démontrer que son attachement à la protection des mineurs n’est pas un moyen de les maintenir durablement dans son système d’accueil, mais un cadre qui, lorsque le retour constitue légalement et humainement la solution appropriée, permet leur retour dans des conditions sûres et organisées.

La crise de Ceuta a rouvert brutalement ce dossier, mais elle peut aussi offrir l’occasion de le traiter autrement. Plutôt que d’attendre une nouvelle crise pour réactiver les contacts entre responsables, Rabat et Madrid pourraient mettre en place un mécanisme permanent consacré aux mineurs marocains, allant de l’identification à la famille, en passant par les structures de protection, le retour et le suivi. C’est à cette condition seulement que la formule « Rendez-nous nos enfants » cessera d’être un slogan politique pour devenir un véritable test de la capacité de deux États qui se disent partenaires et amis à transformer la responsabilité partagée envers un enfant en solution partagée, au lieu de le laisser prisonnier de l’espace incertain qui sépare le droit de la politique.

Articles connexes

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici

- Advertisment -spot_imgspot_imgspot_imgspot_img

Les plus lus

Recent Comments