mercredi, août 12, 2026
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Feijóo place Rabat au début du chemin vers la Moncloa : le Maroc comme partenaire stratégique et arme dans le duel contre Sánchez

Lorsqu’Alberto Núñez Feijóo, chef du Parti populaire espagnol, affirme que le Maroc sera le premier pays qu’il visitera s’il accède à la présidence du gouvernement, il ne désigne pas seulement une destination diplomatique potentielle. Il définit déjà la place qu’il entend donner à Rabat dans sa conception des relations extérieures espagnoles. Et dans le même mouvement où il annonce que son premier déplacement serait au Maroc, il adresse à Pedro Sánchez l’une des attaques les plus sévères de son discours politique, l’accusant de « se comporter davantage comme un sujet du Maroc que comme le président du gouvernement espagnol ». Les deux positions ne sont pourtant pas contradictoires. Le cœur du message de Feijóo est ailleurs : le problème, selon lui, ne réside pas dans l’importance de la relation avec le Maroc, mais dans la manière dont Sánchez la gère.

Le choix du Maroc comme première destination prend également une dimension historique et politique. La visite à Rabat a longtemps constitué une forme de tradition diplomatique non écrite pour plusieurs chefs de gouvernement espagnols, de Felipe González à José María Aznar, José Luis Rodríguez Zapatero et Mariano Rajoy, avant que Sánchez ne choisisse Paris, en juin 2018, pour son premier déplacement bilatéral avec Emmanuel Macron. Quelques mois plus tard, en novembre de la même année, Sánchez effectuait sa première visite officielle au Maroc, où il présentait les relations entre les deux pays comme un partenariat stratégique fondé sur des défis communs. Feijóo ne se contente donc pas de ressusciter un protocole diplomatique : il utilise ce symbole pour adresser un message politique très précis, selon lequel un gouvernement du Parti populaire, s’il arrivait au pouvoir, réordonnerait ses priorités dès le premier jour.

Mais la portée politique de cette déclaration ne réside pas uniquement dans le choix de Rabat. Elle tient surtout à la manière dont Feijóo inscrit ce choix dans son affrontement avec Sánchez. Il veut dire à l’électeur espagnol qu’il est possible de maintenir une relation étroite avec le Maroc sans, selon lui, renoncer à la position de négociation de l’Espagne. C’est pourquoi il associe dans la même séquence l’idée d’une relation « fluide et respectueuse » à l’exigence que Rabat respecte l’Espagne, en présentant la réciprocité comme la règle sur laquelle il entend construire cette relation. Le débat se déplace alors d’une question simple — faut-il ou non être proche du Maroc ? — vers une interrogation plus sensible : qui dispose du rapport de force au sein de cette relation ? C’est précisément sur ce terrain que Feijóo cherche à s’installer politiquement.

L’accusation selon laquelle Sánchez serait devenu « un sujet du Maroc » n’est donc pas une simple critique diplomatique. C’est un instrument destiné à redéfinir le conflit politique espagnol. Feijóo ne peut pas raisonnablement bâtir une stratégie électorale sur l’idée d’une rupture avec Rabat, car les intérêts espagnols eux-mêmes font du Maroc un partenaire incontournable dans les domaines de la sécurité, de l’immigration, du commerce, de l’énergie et de la coopération régionale. Il choisit donc une formule politiquement plus exploitable : le Maroc est important, mais Sánchez aurait, selon lui, géré cette importance d’une manière qui aurait affaibli l’Espagne. La relation bilatérale devient ainsi une question de politique intérieure, directement liée à l’image du gouvernement et à sa capacité à défendre les intérêts nationaux.

Cette stratégie prend une dimension supplémentaire parce que Feijóo s’exprime dans le sillage de la crise migratoire à Ceuta, qui a de nouveau placé la frontière méridionale de l’Espagne au centre du débat politique. La pression migratoire exercée sur la ville à la fin du mois de juillet a replacé les capacités de contrôle de la frontière, l’accueil des migrants et le rôle du gouvernement central au cœur de la confrontation entre majorité et opposition. Ceuta constitue précisément le point où se rencontrent trois dossiers que le discours de Feijóo peut articuler : sécurité, immigration et relations avec le Maroc.

Son insistance sur Ceuta dépasse donc la simple solidarité politique avec le président de son gouvernement autonome, Juan Vivas, avec lequel il affirme être en contact quotidien. La ville lui offre un point de convergence entre plusieurs niveaux de la politique espagnole. La question devient alors la suivante : si la relation avec Rabat est réellement stratégique, Madrid peut-elle démontrer en même temps que ce partenariat ne donne pas à l’autre partie une capacité d’influence sur la sécurité des frontières espagnoles ? Feijóo n’apporte pas, dans ses déclarations, de réponse technique à cette question. Mais il l’utilise pour fragiliser l’image de Sánchez comme dirigeant capable de maîtriser la relation avec le voisin du Sud.

Ce qui frappe surtout, c’est que Feijóo ne pousse pas son attaque jusqu’à appeler à une rupture. Il ne propose ni la fermeture du dialogue avec Rabat ni un retour à une politique de confrontation permanente. Il affirme au contraire vouloir de bonnes relations avec le Maroc, mais sur la base de la confiance, du respect et d’une attitude ferme lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts espagnols. Ce détail est essentiel, car il révèle que son discours ne vise pas la structure stratégique de la relation maroco-espagnole, mais le rapport de force politique à l’intérieur de cette relation. Une arrivée du Parti populaire au pouvoir ne signifierait donc pas nécessairement une remise en cause de la coopération avec Rabat ; elle pourrait plutôt signifier une tentative de redéfinir ses conditions, son langage et ses instruments politiques.

C’est là que réside l’un des aspects les plus révélateurs du discours de Feijóo : le Maroc apparaît à la fois comme un pays qu’aucun gouvernement espagnol ne peut ignorer et comme un partenaire avec lequel il veut convaincre l’électeur qu’il est possible de traiter depuis une position plus ferme. Cette équation révèle la transformation du Maroc dans les calculs politiques espagnols. Dans ce discours, il n’est plus seulement le voisin méridional associé à l’immigration, au Sahara et à la sécurité. Il devient aussi un élément de mesure de la capacité d’un gouvernement espagnol à protéger ses intérêts tout en maintenant les partenariats dont il a besoin.

Sánchez, de son côté, a rendu cette relation politiquement exploitable par l’opposition précisément parce que son gouvernement a construit ces dernières années un discours fondé sur le caractère stratégique du partenariat avec le Maroc. Lors de sa première visite officielle à Rabat en novembre 2018, Sánchez avait présenté les deux pays comme des voisins, des amis et des partenaires stratégiques confrontés à des défis communs. Depuis, la relation s’est approfondie dans plusieurs domaines, ce qui signifie que toute tension autour de l’immigration ou des frontières peut rapidement se transformer en débat sur le prix politique de ce partenariat.

Feijóo cherche désormais à inverser cette équation. Il veut conserver ce que personne à Madrid ne peut réellement abandonner — la coopération avec Rabat — tout en s’attribuant une autre manière de la gérer. De ce point de vue, sa phrase selon laquelle « je me rendrai d’abord au Maroc » constitue un message adressé autant à Rabat qu’à l’électorat espagnol. À Rabat, il signifie que le gouvernement du Parti populaire ne commencerait pas par la rupture, mais par le contact direct. À l’électeur espagnol, il signifie que le contact direct ne serait pas synonyme, selon lui, de soumission.

Cela explique également pourquoi Feijóo insiste sur deux notions qui peuvent sembler contradictoires dans un discours électoral : le respect et la fermeté. Le respect est nécessaire parce que le Maroc est un partenaire dont l’Espagne ne peut se passer dans la gestion de plusieurs dossiers méridionaux. La fermeté est nécessaire parce que Feijóo doit neutraliser l’argument que la droite espagnole peut exploiter avec le plus de facilité : toute souplesse envers Rabat équivaudrait à une faiblesse dans la défense des intérêts espagnols. Le chef du Parti populaire cherche ainsi à occuper une position intermédiaire entre le discours de coopération incarné par Sánchez et une ligne de confrontation plus dure que pourrait pousser l’aile nationaliste de la droite.

Mais l’enjeu véritable dépasse probablement Ceuta. À mesure que les élections espagnoles approchent, la relation avec le Maroc devient une composante d’un affrontement plus large sur la définition même de « l’intérêt national ». Protéger les intérêts espagnols signifie-t-il préserver autant que possible la coopération avec Rabat, ou accroître la pression sur le Maroc dans les dossiers des frontières et de l’immigration ? Et Madrid peut-elle utiliser sa relation avec Rabat pour protéger sa sécurité sans donner à ses propres électeurs l’impression qu’elle dépend d’un autre État pour gérer une partie de cette sécurité ? Feijóo tente de se présenter comme celui qui apporterait la seconde réponse : coopération étendue, mais depuis une position de force.

Le paradoxe est que la crise dont Feijóo tire aujourd’hui un bénéfice politique peut, en même temps, démontrer à quel point l’Espagne a besoin du Maroc. Plus la pression augmente à Ceuta, plus il apparaît que la frontière méridionale n’est pas exclusivement une question intérieure espagnole, mais un dossier où se croisent sécurité, immigration, géographie et politique étrangère. Tout gouvernement installé à Madrid sera donc contraint de dialoguer avec Rabat, y compris dans les périodes de tension maximale. Cette réalité empêche le discours de Feijóo de devenir un programme de rupture et l’oblige à se présenter comme celui qui saurait gérer cette interdépendance d’une manière différente.

C’est pourquoi l’élément le plus significatif des déclarations de Feijóo n’est peut-être pas l’accusation portée contre Sánchez, mais l’enchaînement qui l’encadre. Avant d’attaquer le président du gouvernement, il affirme que son premier déplacement serait au Maroc ; après l’attaque, il réaffirme qu’il souhaite de bonnes relations avec Rabat. Toute sa construction repose donc sur une séparation entre « le Maroc » et « Sánchez » : le Maroc est un partenaire indispensable, tandis que Sánchez serait, selon le récit de l’opposition, celui qui aurait mal géré ce partenariat. Cette distinction donne à son discours sa principale force électorale, puisqu’elle lui permet d’attaquer le gouvernement sans se présenter comme l’adversaire du Maroc.

Rabat, pour sa part, n’a aucune raison de considérer ces déclarations comme l’annonce anticipée d’une nouvelle politique étrangère espagnole. Feijóo parle aujourd’hui comme chef de l’opposition et président du parti qui aspire à entrer à la Moncloa, non comme chef du gouvernement. Mais l’importance de ses propos tient au fait qu’ils révèlent déjà le langage qui pourrait encadrer la relation si le Parti populaire arrivait au pouvoir : le Maroc serait au premier rang des déplacements, mais également au premier rang des calculs politiques. La proximité avec Rabat pourrait donc se poursuivre, tandis que la manière dont Madrid utiliserait cette proximité dans sa politique intérieure pourrait changer.

Au fond, la bataille de Feijóo contre Sánchez autour du Maroc n’oppose donc pas simplement ceux qui veulent le Maroc à ceux qui n’en veulent pas, ni ceux qui défendent l’ouverture à ceux qui prônent la rupture. Il s’agit d’une bataille sur la définition même de la relation : doit-elle être un partenariat stratégique nécessitant un haut degré de confiance réciproque, ou une relation d’intérêts qui doit rester soumise à une pression permanente afin que le partenariat ne se transforme jamais en dépendance ? Feijóo choisit clairement la seconde approche, tout en comprenant que le premier déplacement depuis la Moncloa vers Rabat restera nécessaire s’il veut gouverner l’Espagne en cohérence avec ses intérêts réels.

Ainsi, la formule « mon premier déplacement sera au Maroc » cesse d’être une simple promesse protocolaire pour devenir une déclaration politique beaucoup plus complexe. Feijóo dit à l’électeur espagnol qu’il ne fuira pas Rabat, mais qu’il ne s’y rendra pas non plus, selon sa propre mise en scène, depuis une position de faiblesse comparable à celle qu’il attribue à Sánchez. Entre ces deux affirmations se dessine une bataille politique qui dépassera Ceuta et l’immigration pour atteindre une question plus profonde : qui saura gérer la relation avec le Maroc sans perdre, dans le même temps, l’image d’un État fort auprès de l’opinion espagnole ? C’est désormais ce test que Feijóo place devant Sánchez — et, peut-être, devant lui-même.

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