Le journaliste Cheikh Mbacké Sène, dans son article intitulé « Sénégal : quelle diplomatie économique avec le Maghreb à l’horizon 2035 ? », met le doigt sur l’une des questions qui pourraient largement déterminer la place économique du Sénégal au cours des prochaines années : ses relations avec les pays du Maghreb resteront-elles principalement fondées sur le commerce et les flux d’investissements, ou Dakar pourra-t-elle transformer ces relations en véritables partenariats productifs, capables de créer de la valeur au Sénégal et d’intégrer son économie aux chaînes de valeur africaines et euro-méditerranéennes ?
L’intérêt de la réflexion de Sène ne réside pas dans l’énumération des pays du Maghreb ni dans la seule présentation des volumes d’échanges. Il réside d’abord dans un changement de regard sur la notion même de diplomatie économique.
La diplomatie ne devrait plus être évaluée uniquement à travers le nombre d’accords signés, les visites officielles ou les déclarations communes. Elle devrait également être mesurée à travers ce que ces relations laissent dans l’économie réelle : une usine, des emplois, des compétences, des entreprises locales renforcées, des produits exportables et des chaînes de production capables de fonctionner au-delà de la visite officielle qui les a annoncées.
C’est précisément ce qui donne à l’horizon 2035 toute son importance dans la lecture proposée par Cheikh Mbacké Sène. La question n’est donc pas seulement de savoir ce que le Sénégal aura acheté au Maroc ou ce qu’il lui aura vendu, mais ce qui aura réellement changé dans la structure de son économie.
Quand les accords deviennent une obligation de résultat
Sène rappelle l’orientation désormais donnée à la diplomatie économique sénégalaise, notamment après les directives présidentielles d’avril 2026 appelant le Gouvernement à inscrire cette diplomatie dans la mise en œuvre de Sénégal 2050, autour de l’attractivité, de la mobilisation des financements et des partenariats stratégiques.
Mais la lecture journalistique la plus importante commence après la signature de l’accord.
Le Sénégal, comme beaucoup de pays africains, ne souffre pas nécessairement d’un manque d’accords ou de mémorandums d’entente. La question plus difficile est de savoir combien d’entre eux deviennent effectivement des projets.
C’est pourquoi Sène accorde une importance particulière aux dix-sept accords et mémorandums signés lors de la mission sénégalaise au Maroc en janvier 2026, dans des domaines aussi divers que l’industrie, les mines, l’agriculture, le numérique, la logistique ou la formation.
La véritable valeur de ces accords ne se mesurera ni au nombre de pages ni au niveau de représentation officielle ayant accompagné leur signature. Elle se mesurera aux investissements effectivement réalisés, aux emplois créés, au contenu local, aux transferts de compétences, aux volumes exportés et au nombre d’entreprises ayant franchi le pas entre la coopération et la production commune.
La diplomatie rejoint ici la gouvernance économique.
Un accord qui ne trouve jamais son chemin vers l’économie réelle risque de devenir, avec le temps, un document diplomatique de plus. Un accord qui produit une entreprise, des emplois et une capacité d’exportation devient, lui, une composante de l’économie nationale.
Le Maroc : d’un partenaire commercial à une possible base industrielle
Les chiffres cités par Sène donnent à cette réflexion une dimension concrète.
Les échanges commerciaux entre le Maroc et le Sénégal ont atteint environ 307 millions de dollars en 2025, tandis que les investissements marocains agréés au Sénégal entre 2010 et 2025 représentent 36 projets, pour 180,4 milliards de francs CFA et 1 856 emplois, selon les données mobilisées dans l’article.
Mais Sène rappelle également l’appréciation du Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko selon laquelle ces flux demeurent en dessous du potentiel des deux économies.
C’est là que se trouve le cœur de la question : le problème n’est pas nécessairement la faiblesse de la relation, mais la nature de cette relation.
Si le Maroc et le Sénégal continuent principalement à vendre et acheter davantage qu’ils ne produisent ensemble, la relation restera essentiellement commerciale.
Si, au contraire, les investissements marocains s’intègrent davantage à la production sénégalaise et si les entreprises sénégalaises deviennent des partenaires des chaînes de valeur communes, la relation change de dimension.
C’est tout le sens du passage du commerce à la coproduction mis en avant dans l’analyse de Sène : passer de la vente de produits à la fabrication de produits, de l’importation de valeur ajoutée à sa création, et d’un investissement étranger séparé de l’économie locale à un investissement intégré dans le tissu productif national.
La question qui dépasse le Maroc
Le Maroc constitue le point d’appui naturel de l’analyse de Sène, mais son raisonnement ne s’arrête pas à la relation bilatérale.
Il propose, en réalité, une réflexion plus large sur les relations entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest, dans laquelle le Sénégal ne serait plus seulement un marché pour les investissements maghrébins, mais une plateforme permettant également d’accéder à l’espace ouest-africain.
La géographie devient alors un actif économique.
Le Sénégal dispose d’une façade atlantique, de ressources agricoles, halieutiques, minières et énergétiques, ainsi que d’une position au sein d’un vaste espace économique ouest-africain.
Les économies maghrébines disposent, de leur côté, de capacités industrielles, financières, technologiques et logistiques.
La question que l’on peut tirer du raisonnement de Sène est donc la suivante : peut-on transformer ces différences de ressources et de capacités en complémentarités économiques ?
Si la réponse est oui, la relation ne se limitera plus à Dakar et Rabat. Elle pourra s’inscrire dans une géographie économique plus large reliant le Nord et l’Ouest du continent.
Les cinq secteurs révèlent la nature du pari
Le choix des secteurs mis en avant par Cheikh Mbacké Sène n’est pas anodin.
Lorsqu’il évoque l’agro-industrie, il pose en réalité la question du passage de l’exportation des matières premières à leur transformation locale.
Lorsqu’il cite les engrais et la chimie, il ouvre la possibilité d’une articulation entre les ressources phosphatées, l’expérience industrielle marocaine et les besoins agricoles du Sénégal.
L’industrie pharmaceutique et la santé renvoient à une autre question stratégique : celle de la souveraineté productive dans un secteur sensible, où la capacité à importer ne suffit pas nécessairement à construire une véritable base industrielle.
Avec l’énergie et les infrastructures, l’investissement rejoint directement la capacité de croissance de l’économie, car l’industrie ne peut se développer durablement sans énergie, logistique, transport et services industriels.
Enfin, le numérique et les services à forte valeur ajoutée ouvrent un espace de coopération qui dépasse les marchandises pour toucher à la connaissance, aux technologies et aux services.
Les cinq secteurs dessinent ainsi, derrière l’analyse de Sène, une véritable équation de développement :
ressources locales + investissement extérieur + transformation industrielle + savoir-faire + exportation.
Dakar comme plateforme et non comme simple marché
L’une des idées les plus significatives de l’article de Cheikh Mbacké Sène est celle qui consiste à faire évoluer Dakar d’un marché et d’une destination d’investissement vers une plateforme de production, de services et d’exportation vers l’Afrique de l’Ouest.
La différence entre les deux modèles est fondamentale.
Un marché reçoit le produit.
Une plateforme participe à sa production, à sa circulation et à sa redistribution.
C’est ce qui donne son importance à la référence au corridor Dakhla-Dakar, évoqué lors de la visite de janvier 2026. Les corridors économiques ne sont pas seulement des routes. Ils redessinent la géographie commerciale : d’où viennent les marchandises, où sont-elles transformées, où sont-elles stockées et vers quels marchés sont-elles dirigées ?
Si cette logique se consolide, l’Atlantique pourrait devenir non seulement un espace géographique, mais un véritable espace économique reliant le Nord et l’Ouest de l’Afrique.
Mais Sène pose une condition essentielle : le Sénégal devra disposer de ses propres entreprises capables d’entrer dans ces partenariats.
C’est probablement l’un des messages les plus importants adressés au décideur sénégalais.
Attirer les investissements ne suffit pas
Un pays peut réussir à attirer des investisseurs étrangers sans pour autant réussir à construire une économie industrielle forte.
La différence se joue dans la capacité du secteur privé national à entrer dans l’équation.
Si l’investisseur étranger apporte son capital, son usine, sa technologie, sa gestion et ses marchés, tandis que les entreprises sénégalaises restent à l’extérieur de la chaîne de valeur, le projet peut créer des emplois et des flux financiers, sans produire nécessairement la transformation structurelle recherchée.
En revanche, lorsque se développent des joint-ventures, que les compétences sont transférées et que les entreprises sénégalaises participent à l’approvisionnement, à la production, aux services et à l’exportation, l’investissement étranger devient un instrument de construction des capacités nationales.
Le contenu local cesse alors d’être une simple expression technique.
Il devient une question fondamentale : qui bénéficie réellement de l’investissement ?
Quelle valeur reste au Sénégal ? Combien d’entreprises sénégalaises participent aux projets ? Combien d’ingénieurs, de techniciens et de cadres acquièrent de nouvelles compétences ? Que reste-t-il lorsque l’investisseur change de stratégie ou que le projet évolue ?
2035 n’est pas seulement une date
L’horizon 2035 choisi par Sène permet d’aller plus loin qu’une simple projection temporelle.
Les prochaines années peuvent constituer une période de test pour tout un modèle économique.
C’est pourquoi l’auteur propose des indicateurs précis : investissements productifs, projets communs, emplois, contenu local, nombre d’entreprises sénégalaises exportant vers le Maghreb, nombre d’entreprises maghrébines produisant au Sénégal, valeur ajoutée conservée dans le pays et volumes réexportés vers l’Afrique de l’Ouest.
Ces indicateurs changent le langage de la diplomatie.
Au lieu de demander : combien d’accords avons-nous signés ?
Il faudra demander : qu’ont produit ces accords ?
Au lieu de demander : combien d’investisseurs avons-nous attirés ?
Il faudra demander : quelle valeur économique avons-nous créée ?
Et au lieu de demander seulement : quel est le volume des échanges ?
Il faudra demander : qu’avons-nous réussi à produire ensemble ?
C’est probablement là que se trouve le cœur de la réflexion de Cheikh Mbacké Sène.
Une question pour le Sénégal, mais aussi pour le Maghreb
La lecture de l’article ouvre toutefois une autre question : le Sénégal est-il le seul à devoir changer sa manière de penser cette relation ?
Si l’objectif est de construire un véritable espace économique entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest, il ne s’agit pas uniquement pour Dakar d’attirer davantage d’investissements.
Les entreprises et économies maghrébines devront elles aussi considérer l’Afrique de l’Ouest comme un espace de coproduction, et pas seulement comme un marché d’exportation.
La relation maroco-sénégalaise peut, à cet égard, devenir un laboratoire concret de cette approche.
La réussite d’un seul projet industriel, agricole, sanitaire ou logistique peut parfois avoir davantage d’impact que des dizaines d’accords, parce qu’elle crée un modèle reproductible dans d’autres pays.
À l’inverse, l’absence d’exécution des accords pourrait montrer que la volonté politique, aussi forte soit-elle, ne suffit pas à construire une intégration économique.
De la géographie des intérêts à l’économie du partenariat
L’idée centrale que laisse l’article de Cheikh Mbacké Sène n’est donc pas que le Sénégal devrait choisir entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest.
C’est précisément l’inverse.
Il propose de faire de la position du Sénégal une fonction économique.
Un pays capable de devenir un point de connexion entre les capitaux, les technologies et les capacités industrielles d’un côté, et les marchés, les ressources et les chaînes de valeur de l’autre, cesse d’être un simple acteur commercial. Il devient un nœud dans une architecture économique plus vaste.
La question qui ressort de l’analyse de Sène n’est donc pas seulement :
Quel sera le volume des échanges entre le Sénégal et le Maghreb en 2035 ?
La question plus profonde est :
Le Sénégal sera-t-il, en 2035, seulement un marché pour les investissements maghrébins, ou deviendra-t-il un partenaire dans la création de valeur, une plateforme d’exportation et un véritable pont économique entre le Maghreb et l’Afrique de l’Ouest ?
C’est à ce niveau que se situe la réflexion proposée par le journaliste Cheikh Mbacké Sène au décideur et au monde économique sénégalais.
L’avenir qu’il dessine ne se mesure pas uniquement à la quantité de capitaux entrant dans le pays, mais à la capacité de ces capitaux à transformer la structure de l’économie, à créer des compétences, des emplois, des entreprises et des exportations.
C’est à cette condition que la diplomatie économique peut devenir davantage qu’un prolongement de la diplomatie politique : elle peut devenir un véritable instrument de construction de la place économique du Sénégal en Afrique et au-delà.


