La publication d’Idriss Azami Idrissi sur le projet de loi de finances pour 2027 n’est pas une simple remarque technique sur la circulaire du chef du gouvernement, ni le retour d’un responsable politique de l’opposition au langage des chiffres et des équilibres budgétaires. Ce que le dirigeant du Parti de la justice et du développement soumet au débat public est une question autrement plus embarrassante : si le gouvernement est parvenu, durant son mandat, à maîtriser le déficit budgétaire et l’endettement tout en s’appuyant largement sur des ressources exceptionnelles liées aux mécanismes de financement innovants, pourquoi annonce-t-il maintenant, au terme de son mandat, qu’il entend poursuivre cette maîtrise « sans recourir » à ces recettes ?
La force de la question tient d’abord à la formulation elle-même. S’y arrêter révèle qu’il ne s’agit pas d’un simple ajustement comptable, mais d’une annonce qui touche à la manière même dont les équilibres financiers ont été construits. La circulaire du chef du gouvernement datée du 5 août 2026 a fixé quatre priorités pour le projet de loi de finances 2027, parmi lesquelles la préservation des équilibres des finances publiques, avec l’objectif de poursuivre la maîtrise du déficit autour de 3 % du PIB et de contenir l’endettement à 65 % du PIB. Mais elle ajoute une précision pour le moins significative : sans recourir aux recettes issues des mécanismes de financement innovants.
C’est ici que commence la véritable question soulevée par Azami : sommes-nous face à une véritable transition vers un modèle financier plus soutenable, ou face à une manière de présenter, en fin de mandat, le bilan budgétaire du gouvernement sans mettre au premier plan le rôle joué par les ressources exceptionnelles dans la fabrication de ces équilibres ?
Car les financements innovants n’ont pas constitué une marge insignifiante dans les finances publiques des dernières années. Selon les chiffres avancés par Azami, le gouvernement aurait mobilisé et dépensé, entre 2022 et 2025, quelque 125,6 milliards de dirhams à travers ces ressources, un montant qui pourrait atteindre environ 160 milliards si l’on y ajoute les ressources prévues pour 2026. En moyenne, cela représente près de 32 milliards de dirhams par an de ressources exceptionnelles, soit plus de 2 % du PIB annuellement, selon la lecture développée par le responsable politique.
Mais l’enjeu n’est pas seulement dans le volume du chiffre. Il réside surtout dans la nature de l’argent mobilisé. Lorsqu’une ressource exceptionnelle devient, année après année, un élément récurrent de l’architecture budgétaire, elle cesse progressivement d’être un simple instrument ponctuel de liquidité pour devenir un facteur structurel de financement des dépenses et de préservation des indicateurs financiers. C’est précisément là qu’Azami veut déplacer le débat : il ne demande plus seulement « combien l’État a-t-il mobilisé ? », mais de quelle nature était cette ressource et pouvait-elle réellement être considérée comme durable ?
La circulaire relative à la préparation du PLF 2027 apporte une réponse à une partie de cette interrogation, mais laisse ouverte la question la plus sensible. Elle appelle à rationaliser les dépenses, à améliorer leur efficacité, à maîtriser les dépenses de personnel, à rationaliser les dépenses de matériel et à renforcer l’efficacité de l’investissement. Mais, dans la lecture d’Azami, ces orientations ne constituent pas en elles-mêmes un mécanisme financier nouveau susceptible de remplacer les ressources dont le gouvernement entend désormais se passer.
C’est là que sa publication dépasse la critique politique classique. Il ne demande pas seulement : pourquoi le gouvernement abandonne-t-il les financements innovants ? Il pose une question préalable, plus lourde de conséquences : qu’a-t-il préparé pour l’après-financements innovants ?
Car les dépenses créées au cours des dernières années ne disparaissent pas avec le changement de leur mode de financement. Il existe désormais des dépenses de fonctionnement, des engagements sociaux, des droits financiers, des programmes d’investissement et des charges récurrentes qui se sont intégrés à la structure budgétaire. Renoncer à plusieurs dizaines de milliards de dirhams de ressources exceptionnelles ne peut donc être neutre que si une ressource durable vient les remplacer, ou si une véritable restructuration des dépenses permet de réduire la dépendance à ce type de financement.
C’est ici que se situe l’un des points les plus forts du raisonnement d’Azami : le problème n’est pas nécessairement le financement innovant en lui-même, mais sa transformation progressive, selon lui, d’un outil exceptionnel en ressource quasi ordinaire, avant que le gouvernement ne découvre tardivement qu’il ne pouvait être utilisé indéfiniment.
Dans cette lecture, le gouvernement n’a pas seulement été confronté à la question de savoir comment mobiliser des liquidités. Il a surtout été confronté à celle de savoir d’où provenaient ces liquidités. Si la vocation initiale de ces mécanismes était notamment de mobiliser les ressources disponibles auprès des investisseurs institutionnels afin de financer de nouveaux investissements publics, leur extension à la cession d’actifs immobiliers publics existants, avec leur remise en location, modifie la nature même de l’opération. Il ne s’agit alors plus seulement de financer de nouveaux actifs, mais, dans une certaine mesure, de transformer des actifs publics existants en liquidités immédiates.
Le facteur temps devient dès lors essentiel dans la lecture des chiffres. La cession d’un actif public peut procurer à l’État une ressource importante une année donnée. Mais elle ne crée pas nécessairement une recette reproductible au même rythme les années suivantes. Un actif vendu une fois ne peut pas être vendu une deuxième fois. La question devient donc aussi simple que décisive : que se passe-t-il lorsque le stock d’actifs mobilisables diminue ou lorsque la capacité des investisseurs à fournir de nouvelles liquidités se réduit ?
C’est précisément ce risque qu’Azami place au centre de sa critique. Il l’associe à un autre danger : celui de voir des ressources exceptionnelles donner l’impression que les marges financières sont plus importantes qu’elles ne le sont réellement, permettant ainsi d’élargir les dépenses sans que leur coût structurel apparaisse immédiatement dans les indicateurs suivis par l’opinion publique.
De ce point de vue, son évocation d’une possible « illusion » autour de la maîtrise du déficit et de la dette dépasse le simple vocabulaire politique. Elle renvoie à une question fondamentale de lecture des comptes publics : un indicateur financier peut être exact tout en restant incomplet si l’on ne regarde pas la nature des ressources qui ont contribué à l’obtenir.
La différence est essentielle. Il existe une différence entre une réduction du déficit résultant d’une amélioration durable des recettes et des dépenses, et une réduction obtenue en partie grâce à des ressources exceptionnelles liées à la mobilisation d’actifs ou à des mécanismes qui ne peuvent être supposés disponibles indéfiniment.
C’est précisément ce qui donne toute sa portée à l’interrogation d’Azami sur ce qu’il appelle, en substance, la réalité du déficit et de l’endettement. La question n’est pas nécessairement de dire que les chiffres officiels seraient faux. Elle consiste à demander ce qu’ils auraient été sans le recours à ces ressources exceptionnelles.
Le responsable politique introduit également dans son raisonnement les engagements antérieurs du gouvernement vis-à-vis du Fonds monétaire international. Il rappelle que, lors des consultations au titre de l’article IV, le gouvernement avait présenté des projections prévoyant le recours à des financements innovants à hauteur de 25 à 35 milliards de dirhams par an jusqu’en 2030, avant que cette perspective ne soit révisée à la baisse et ramenée à 15 milliards de dirhams pour 2027 lors des consultations de 2026.
Si cette chronologie est confirmée, le passage d’une hypothèse de poursuite des financements innovants à une affirmation, dans la circulaire préparatoire au PLF 2027, de leur non-recours constitue plus qu’un simple ajustement chiffré. Il traduit un changement dans les hypothèses financières qui ont accompagné la politique budgétaire des années précédentes.
Et c’est ici que la question devient politique : pourquoi maintenant ?
Le calendrier, à lui seul, ne permet évidemment pas d’établir une quelconque mauvaise gestion ni d’attribuer des intentions au gouvernement. Mais il rend la demande d’explication plus légitime. Un gouvernement qui, au cours de sa dernière année, présente un cadre financier différent de celui qui a accompagné l’essentiel de son mandat doit expliquer non seulement ce qui a changé, mais surtout pourquoi le changement intervient maintenant et par quoi les ressources abandonnées seront remplacées.
Or c’est précisément là qu’Azami ne trouve pas, dans la circulaire, de réponse suffisamment convaincante. Des expressions telles que « soutenabilité des finances publiques », « souveraineté financière nationale » ou « rationalisation des dépenses » constituent des objectifs incontestablement légitimes. Mais elles ne produisent pas, à elles seules, les dizaines de milliards de dirhams qui étaient auparavant procurés par les ressources exceptionnelles.
La rationalisation est nécessaire. Mais elle ne devient une véritable stratégie budgétaire que lorsqu’elle est accompagnée de chiffres précis, de mesures identifiables et d’un impact mesurable sur les dépenses et les recettes.
C’est pourquoi le véritable sujet de la publication d’Azami semble être moins le contenu technique du PLF 2027 que l’héritage financier que le gouvernement actuel laissera à celui qui lui succédera.
Le calendrier électoral donne à cette question une dimension supplémentaire. Les élections législatives prévues le 23 septembre 2026 font du prochain projet de loi de finances un objet politiquement particulier : le gouvernement actuel fixe, en fin de mandat, un cadre financier qui sera largement exécuté par le prochain gouvernement issu des urnes.
C’est probablement ici qu’il faut comprendre l’un des messages implicites de la publication d’Azami lorsqu’il rappelle que les priorités énoncées dans la circulaire pourront être réordonnées et corrigées par le prochain gouvernement. Le sous-texte est clair : la dernière année d’un mandat ne devrait pas devenir un moment où le coût des choix financiers présents est simplement transféré au gouvernement suivant sans une présentation complète des engagements et de leurs sources de financement.
Au fond, le désaccord ne porte donc ni uniquement sur les 160 milliards de dirhams, ni uniquement sur les financements innovants, ni même sur le niveau du déficit ou de la dette. Il porte sur une philosophie de gestion des finances publiques.
Peut-on utiliser pendant plusieurs années des ressources exceptionnelles, puis présenter les résultats du déficit et de l’endettement sans intégrer pleinement, dans leur lecture politique, la nature de ces ressources ? Peut-on considérer comme durable la cession d’actifs publics si elle finance en parallèle des dépenses qui, elles, demeurent permanentes ?
Azami invite à répondre à ces questions avant les élections, et non après. Car les ressources mobilisées au cours du mandat actuel ne sont plus de simples lignes dans des tableaux budgétaires. Elles ont contribué à façonner la structure financière de l’État et les engagements qui seront transmis à ceux qui prendront les commandes après septembre.
C’est dans cette perspective que la petite formule ajoutée à la circulaire du chef du gouvernement — « sans recourir aux recettes issues des mécanismes de financement innovants » — prend une dimension beaucoup plus grande que sa place dans le texte.
Elle peut traduire une correction nécessaire d’une trajectoire financière antérieure. Elle peut aussi annoncer une transition vers des ressources plus durables. Mais, dans les deux cas, elle soulève la même interrogation : si cette ressource était nécessaire hier, qu’est-ce qui a changé pour qu’elle ne le soit plus aujourd’hui ?
C’est cette question qu’Azami laisse ouverte. Et c’est elle qui place le gouvernement devant une épreuve qui dépasse la simple exactitude des chiffres : l’épreuve de l’explication de ce qui se trouve derrière les chiffres.
Comment le déficit a-t-il été financé ? Comment la dette a-t-elle évolué ? Quelle part des ressources exceptionnelles a été mobilisée ? Où ces ressources ont-elles été affectées ? Et surtout, que restera-t-il une fois que les actifs mobilisables auront été consommés ?
C’est là que commence véritablement le deuxième volet de l’histoire. Car la question la plus sensible n’est peut-être pas ce que le gouvernement annonce pour le budget 2027, mais ce que les comptes définitifs des années précédentes révéleront sur la nature des équilibres construits.
Il existe, entre le chiffre affiché et les ressources qui ont permis de le produire, un espace rarement visible dans la communication budgétaire. C’est précisément dans cet espace que se trouve l’histoire qu’Idriss Azami cherche aujourd’hui à ouvrir.
Et la question finale devient alors beaucoup plus simple, mais aussi beaucoup plus dérangeante :
La dette annoncée reflète-t-elle réellement le coût financier de la trajectoire budgétaire, ou combien aurait-elle représenté si l’on retirait de l’équation les ressources exceptionnelles qui ont permis d’en contenir les indicateurs ?
C’est à cet endroit précis que pourrait commencer le deuxième acte.


