Toutes les publications diffusées sur les réseaux sociaux ne méritent pas de devenir un sujet de débat national. Certaines, en revanche, dépassent le simple registre de l’opinion pour s’apparenter à un véritable document politique, administratif et institutionnel. C’est précisément le cas du long texte publié par Mohamed Daoudi, ancien secrétaire général de la Fédération Royale Marocaine de Taekwondo. À première vue, il s’agit d’une critique adressée au fonctionnement des fédérations sportives. En réalité, son propos est beaucoup plus profond : il met en cause un modèle de gouvernance qui, selon lui, a fini par produire ses propres mécanismes de reproduction, indépendamment des résultats sportifs.
Daoudi ne parle pas en observateur extérieur. Il écrit avec le regard de celui qui a participé au fonctionnement interne d’une grande fédération nationale et qui connaît les rouages administratifs, les équilibres de pouvoir, les alliances électorales, les contraintes juridiques et les logiques de gestion des ressources publiques. C’est précisément cette connaissance de l’intérieur qui donne à son témoignage une portée particulière. Son texte ne cherche pas à régler des comptes avec un président ou une fédération. Il invite plutôt à s’interroger sur la nature même du système qui gouverne aujourd’hui une grande partie du sport marocain.
Son point de départ est d’une simplicité déconcertante.
Les présidents de fédérations expliquent régulièrement qu’ils exercent leurs fonctions à titre bénévole, sans rémunération, par amour du sport, du pays et des jeunes générations. Certains affirment même consacrer une partie de leur fortune personnelle au développement de leur discipline. Ce discours est devenu un élément classique de la communication institutionnelle.
Mais Daoudi pose une question que personne ne semble vouloir poser publiquement.
Si cette responsabilité n’apporte ni salaire, ni privilège officiel, ni avantage personnel, pourquoi suscite-t-elle autant de batailles électorales ? Pourquoi mobilise-t-elle autant de recours devant les tribunaux, de coalitions de circonstance, de campagnes d’influence et parfois de fractures profondes au sein du mouvement sportif ?
Cette contradiction constitue le cœur de sa réflexion.
Car, dans toute démocratie institutionnelle, le bénévolat est censé attirer les vocations les plus désintéressées. Or, dans le paysage sportif marocain, certaines présidences semblent être devenues des positions que l’on défend avec une énergie rarement observée dans d’autres formes d’engagement associatif.
Pour Mohamed Daoudi, cette situation ne relève pas du hasard. Elle traduit la transformation progressive de certaines présidences de fédérations en véritables positions de pouvoir, où l’exercice temporaire d’une mission tend parfois à se transformer en carrière durable.
Il ne parle pas d’une profession au sens juridique du terme.
Il décrit plutôt une professionnalisation du pouvoir.
Autrement dit, un système dans lequel l’objectif principal n’est plus seulement de développer une discipline sportive, mais également de préserver une position institutionnelle, les réseaux qu’elle permet de construire et l’influence qu’elle procure.
C’est là que son analyse devient particulièrement intéressante.
Contrairement à ce que certains pourraient croire, Daoudi ne remet pas directement en cause les textes juridiques qui encadrent les fédérations. Son interrogation porte davantage sur la manière dont ces textes sont utilisés. Une règle de droit, aussi bien conçue soit-elle, ne garantit pas automatiquement une bonne gouvernance si les mécanismes de contrôle restent essentiellement formels.
Le respect des procédures administratives n’est pas toujours synonyme d’efficacité publique.
Un budget peut être parfaitement exécuté d’un point de vue comptable sans produire les résultats sportifs attendus.
Une assemblée générale peut respecter toutes les exigences réglementaires sans pour autant renforcer la démocratie interne.
Un rapport financier peut être juridiquement irréprochable sans répondre à la véritable question : quel impact concret les fonds publics ont-ils eu sur la performance sportive nationale ?
C’est probablement ici que réside la principale force du texte de Daoudi.
Il déplace le débat.
Il ne demande pas seulement si les règles sont respectées.
Il demande si ces règles permettent réellement de fabriquer des champions, d’élargir la pratique sportive et de moderniser les fédérations.
Cette distinction est essentielle.
Car un État n’investit pas plusieurs centaines de millions de dirhams dans le sport pour produire des procédures administratives exemplaires. Il investit afin de construire une politique publique capable de former des athlètes, de développer les clubs, d’encadrer les jeunes et de porter les couleurs nationales sur les podiums internationaux.
Lorsque ces résultats tardent à venir, la question n’est plus seulement celle des sportifs ou des entraîneurs.
Elle devient celle du modèle de gouvernance lui-même.
Chaque cycle olympique semble reproduire le même scénario.
Les débats se concentrent sur les performances individuelles, sur les choix techniques, sur les erreurs tactiques ou sur la préparation physique.
Beaucoup plus rarement, le regard se tourne vers l’organisation institutionnelle qui encadre l’ensemble du système.
Or c’est précisément cette organisation que Mohamed Daoudi invite implicitement à examiner.
Son analyse dépasse largement le cas d’une fédération particulière.
Elle conduit à une interrogation beaucoup plus vaste : le modèle actuel de gouvernance sportive est-il encore adapté aux ambitions d’un Maroc qui aspire désormais à jouer un rôle majeur sur la scène sportive internationale ?
Cette interrogation mérite d’être posée avec d’autant plus de sérieux que le Royaume connaît aujourd’hui une transformation profonde de ses infrastructures sportives, de sa diplomatie sportive et de son ambition internationale.
Les investissements réalisés dans les équipements, les académies, les stades et les grandes compétitions témoignent d’une volonté politique claire.
Mais une infrastructure moderne ne produit pas automatiquement une gouvernance moderne.
Les bâtiments peuvent être neufs tandis que les mécanismes de décision demeurent inchangés.
Et c’est souvent là que naît la véritable contradiction.
L’un des aspects les plus marquants du texte de Mohamed Daoudi réside dans sa description de ce que l’on pourrait appeler les mécanismes de fabrication du pouvoir sportif. Son propos ne consiste pas à remettre en cause la légitimité des dirigeants en tant que telle. Il attire plutôt l’attention sur un phénomène plus subtil : lorsqu’une institution finit par s’identifier à une seule personne, la gouvernance s’efface progressivement devant la personnalisation du pouvoir.
C’est à ce moment que se mettent en place des cercles de fidélité où le soutien institutionnel laisse parfois place à une logique d’allégeance. Le président n’est plus seulement évalué à l’aune de ses résultats. Il devient le centre d’un récit qui présente son maintien comme une condition de survie de la discipline elle-même. Toute critique est alors interprétée comme une attaque contre la fédération, et toute remise en question comme une tentative de déstabilisation.
Ce phénomène n’est évidemment pas propre au sport marocain. On le retrouve dans de nombreuses organisations publiques et privées à travers le monde. Mais il acquiert une dimension particulière lorsqu’il concerne des institutions financées en grande partie par l’argent public et investies d’une mission d’intérêt général.
Car le véritable propriétaire des ressources engagées dans le sport demeure le citoyen.
Chaque dirham destiné à une fédération poursuit un objectif précis : former des athlètes, développer la pratique sportive, renforcer les clubs, professionnaliser les encadrants et améliorer les performances internationales. Dès lors, la question fondamentale n’est pas uniquement celle de la conformité juridique des dépenses, mais celle de leur efficacité.
Autrement dit, la bonne gouvernance ne se mesure pas seulement au respect des procédures. Elle se mesure à la capacité de transformer les moyens publics en résultats tangibles.
Or c’est précisément sur ce terrain que le débat devient plus sensible.
Depuis plusieurs décennies, le Maroc connaît des succès remarquables dans certaines disciplines, mais il accumule également des contre-performances qui reviennent avec une régularité préoccupante lors de nombreuses compétitions continentales, mondiales et olympiques. Chaque échéance internationale relance les mêmes interrogations, les mêmes explications, les mêmes promesses de réforme. Pourtant, les mécanismes institutionnels évoluent beaucoup plus lentement que les attentes du pays.
Cette répétition invite à dépasser les analyses conjoncturelles.
Elle oblige à regarder le système dans son ensemble.
Attribuer l’ensemble des responsabilités aux seuls présidents de fédérations constituerait une lecture incomplète. Les fédérations sont des acteurs essentiels, mais elles ne fonctionnent pas dans un vide institutionnel. Elles évoluent dans un environnement administratif, réglementaire et politique qui participe lui aussi à la production des résultats… ou des échecs.
C’est pourquoi la réflexion ouverte par Mohamed Daoudi conduit inévitablement à une interrogation plus large sur l’architecture de la gouvernance sportive au Maroc.
Les administrations qui se sont succédé dans le pilotage du secteur ont accompagné plusieurs générations de dirigeants sportifs. Elles ont connu les mêmes difficultés, les mêmes blocages et parfois les mêmes critiques. Sans remettre en cause l’engagement des femmes et des hommes qui y travaillent, force est de constater que le modèle actuel peine à produire la rupture que réclame aujourd’hui le sport marocain.
La question n’est donc plus uniquement celle des individus.
Elle est devenue celle des institutions.
Le Royaume s’apprête à accueillir des événements sportifs de dimension mondiale. Il ambitionne de consolider son statut de puissance sportive régionale et continentale. Il investit massivement dans les infrastructures, les équipements, la formation et la diplomatie sportive. Cette dynamique appelle une gouvernance à la hauteur de ces ambitions.
Or une gouvernance moderne ne peut plus reposer exclusivement sur les outils administratifs hérités des décennies précédentes.
Elle suppose des mécanismes d’évaluation indépendants, des indicateurs de performance transparents, des contrats d’objectifs, une culture de reddition des comptes et une séparation claire entre la gestion quotidienne et la définition de la stratégie nationale.
C’est dans cette perspective qu’il paraît légitime d’ouvrir un débat de fond sur une réforme institutionnelle d’envergure.
Une première piste consisterait à créer un ministère de plein exercice chargé exclusivement des Sports, doté d’une véritable capacité stratégique, budgétaire et réglementaire, capable de conduire une politique publique cohérente sur l’ensemble de la chaîne sportive, depuis la pratique de masse jusqu’au sport de très haut niveau.
Une seconde piste, complémentaire ou alternative, serait la création d’un Haut Conseil National du Sport, instance indépendante réunissant des compétences reconnues en gouvernance, en économie, en droit, en médecine sportive, en management et en haute performance. Sa mission ne serait pas de gérer les fédérations à leur place, mais d’évaluer les politiques publiques, de mesurer les résultats, de proposer les grandes orientations nationales et de faire du principe de responsabilité un pilier permanent de la gouvernance sportive.
Une telle évolution ne remettrait nullement en cause l’autonomie du mouvement sportif, principe consacré au niveau international.
Elle viserait au contraire à renforcer la crédibilité des fédérations en les inscrivant dans une culture de performance, de transparence et d’évaluation continue.
Le débat ouvert par Mohamed Daoudi dépasse ainsi très largement le cadre d’une publication sur les réseaux sociaux.
Il pose une question que le Maroc ne pourra pas indéfiniment repousser.
Le système actuel est-il encore adapté aux ambitions d’un pays qui aspire à figurer durablement parmi les grandes nations sportives ?
La réponse appartient naturellement aux décideurs publics, aux responsables sportifs, aux élus des fédérations, aux clubs et aux athlètes.
Mais une certitude s’impose.
Les grandes nations sportives ne construisent pas leur réussite uniquement grâce au talent de leurs champions.
Elles la construisent d’abord grâce à la qualité de leurs institutions.
Car les champions passent.
Les dirigeants passent.
Les générations passent.
Seules les institutions demeurent.
C’est pourquoi la véritable réforme ne consiste pas simplement à remplacer des personnes par d’autres.
Elle consiste à bâtir un modèle de gouvernance où la responsabilité prévaut sur l’influence, où les résultats priment sur la durée des mandats, où l’intérêt général l’emporte sur les équilibres particuliers.
En définitive, la réflexion engagée par Mohamed Daoudi mérite d’être entendue non parce qu’elle désigne des responsables, mais parce qu’elle invite à regarder le fonctionnement du système avec lucidité.
Le véritable enjeu n’est pas de savoir qui occupera demain la présidence d’une fédération.
Le véritable enjeu est de déterminer quel modèle de gouvernance permettra au sport marocain de franchir un nouveau seuil historique.
Car lorsqu’une mission de service public finit par être perçue comme une position durable, le risque est grand de voir l’institution servir sa propre continuité davantage que sa vocation première.
Et lorsque la préservation des équilibres internes devient plus importante que la fabrication des champions, ce n’est plus seulement une fédération qui s’affaiblit.
C’est toute une politique sportive qui appelle une refondation.
Le temps est peut-être venu d’ouvrir ce chantier avec courage, méthode et ambition.
Non pas contre les femmes et les hommes qui servent aujourd’hui le sport marocain.
Mais pour doter le Royaume d’une gouvernance capable d’accompagner les ambitions d’une nation qui ne veut plus seulement participer aux grandes compétitions internationales, mais y inscrire durablement son excellence.


