Il y a plus de vingt ans, alors que je vivais hors du Maroc, je me suis retrouvé au cours d’une longue conversation avec un haut responsable, proche des cercles où se façonnent les grandes orientations de l’État. Pendant plusieurs heures, nos échanges ont traversé les questions économiques, diplomatiques, les réformes institutionnelles et l’avenir de la vie partisane. Au détour de cette discussion, il prononça une phrase qui ne m’a jamais quitté : « Un jour viendra où le paysage politique marocain ressemblera davantage au modèle américain : deux grands pôles domineront alternativement la vie politique, tandis que les autres partis se réduiront progressivement. Même les syndicats finiront par converger vers une structure unifiée. »
À l’époque, cette réflexion m’avait semblé relever davantage de la prospective que de l’analyse d’un processus déjà engagé. Pourtant, en observant aujourd’hui les recompositions en cours, les repositionnements stratégiques des formations politiques et la montée d’un discours évoquant une bipolarisation portée par le Rassemblement National des Indépendants (RNI) et le Parti Authenticité et Modernité (PAM), cette phrase refait surface avec une étonnante acuité. Non parce que cette projection se serait entièrement réalisée, mais parce que les faits invitent désormais à poser une question légitime : le Maroc est-il en train de redessiner son architecture partisane autour de deux grands pôles, appelés à absorber progressivement les formations petites et moyennes au gré des alliances, des regroupements ou des repositionnements électoraux ? Ou bien assistons-nous simplement à une étape transitoire d’un cycle politique qui finira par réinventer le pluralisme sous d’autres formes ?
Le samedi dernier n’a pas été une simple journée d’activités ordinaires inscrites à l’agenda des partis marocains. Les rencontres organisées simultanément à Dakhla et à Salé n’étaient pas davantage une coïncidence dictée par le calendrier. Dans leur profondeur, elles ont davantage ressemblé au lancement officieux de la véritable bataille des élections de 2026. Les principaux acteurs semblent avoir quitté la phase d’observation pour entrer dans celle de la démonstration de force, tandis que les messages politiques cessent d’être de simples discours pour devenir des signaux soigneusement calibrés, davantage destinés aux adversaires qu’aux militants.
Car, dans les périodes de transition, la politique ne se lit jamais uniquement à travers ce qui est prononcé depuis une tribune. Elle se décrypte aussi dans les silences, dans les absences, dans les présences soigneusement mises en scène, dans les symboles choisis et dans le calendrier lui-même. Sous cet angle, ce « samedi exceptionnel » apparaît comme un véritable acte fondateur d’une nouvelle séquence électorale, marquée par une évolution discrète mais significative : l’actuelle majorité gouvernementale semble progressivement se transformer en espace de concurrence ouverte.
Le choix de Dakhla n’avait, lui non plus, rien d’anodin. Ville devenue au fil des années un symbole de souveraineté, de développement et de projection stratégique, elle a servi de théâtre à un double message envoyé par le RNI. D’abord à sa propre base, afin d’affirmer que le parti demeure solidement structuré autour de la direction d’Aziz Akhannouch. Ensuite à ses concurrents, pour signifier que son ambition ne consiste plus seulement à défendre le bilan du gouvernement, mais à préparer déjà l’après-élections et à conserver le leadership du paysage politique.
Le retour politique d’Aziz Akhannouch mérite d’ailleurs une attention particulière. Beaucoup avaient parié, ces derniers mois, sur son affaiblissement sous l’effet des critiques sociales et des contestations. Pourtant, il a choisi de revenir non pas à travers l’action gouvernementale, mais par le biais de l’appareil partisan. Le message paraît limpide : le véritable levier du pouvoir politique réside désormais dans la capacité d’organiser, de mobiliser et de contrôler le parti bien plus que dans la simple gestion gouvernementale.
Cependant, le fait le plus révélateur de cette journée ne réside peut-être pas dans les initiatives du RNI, mais dans la manière dont Abdelilah Benkirane les a reçues. À travers son discours, le secrétaire général du Parti de la Justice et du Développement semble percevoir un danger inédit : non seulement la montée en puissance du RNI, mais surtout l’éventuelle constitution d’un nouveau face-à-face politique entre le RNI et le PAM. Une telle bipolarisation risquerait de repousser son parti vers la périphérie du jeu politique — un scénario que Benkirane considère depuis toujours comme plus redoutable qu’une simple défaite électorale.
Son intervention s’est ainsi distinguée par un ton plus offensif, marqué par le retour des anciennes références politiques. Les notions de « contrôle », les récits de 2011 et de 2016, les vieux clivages ont resurgi, comme s’il cherchait à réactiver le théâtre politique qui avait forgé son ascension. Mais une interrogation demeure : le Maroc de 2026 est-il encore celui qui avait rendu ce récit politiquement opérant ? Ou bien le système politique marocain est-il entré dans une nouvelle phase où les anciennes grilles de lecture ne suffisent plus ?
Ce samedi a surtout révélé que Benkirane ne mène plus uniquement une bataille pour revenir au pouvoir. Il mène également une bataille pour rester au centre de l’attention politique et médiatique. Car il sait que le pire scénario ne serait pas nécessairement de perdre les élections, mais de voir le duel principal se jouer entre d’autres acteurs pendant que son parti se limiterait au rôle de spectateur commentant les événements.
En face, le Parti Authenticité et Modernité traverse lui aussi une période charnière. Depuis plusieurs mois, il cherche à s’imposer comme le principal concurrent du RNI. Pourtant, les évolutions récentes suggèrent qu’il tente surtout de redéfinir sa propre identité politique, loin de l’image qui l’a accompagné depuis sa création. Là où le RNI mise sur la légitimité de l’action gouvernementale, le PAM semble vouloir reconstruire sa crédibilité comme force capable d’incarner l’après-gouvernement, plutôt que comme simple partenaire de coalition.
L’un des sujets ayant suscité le plus de commentaires demeure le retour de Fouzi Lekjaa au premier plan de l’appareil du RNI. Certains y ont vu les prémices d’un scénario préparant son accession à la Primature. Pourtant, les indices observés lors de cette rencontre paraissent beaucoup plus complexes que cette lecture simplifiée.
En raison de ses responsabilités dans les grandes institutions sportives, de son rôle central dans la préparation de la Coupe du monde 2030 et de son poids croissant dans la conduite des grands chantiers stratégiques, Fouzi Lekjaa apparaît davantage comme un architecte de la restructuration du parti que comme un simple prétendant électoral. Son intégration renforcée dans les instances dirigeantes pourrait traduire une volonté de moderniser l’organisation, de renouveler ses élites et de consolider son appareil, bien plus qu’une désignation implicite à la tête du futur gouvernement.
C’est ici qu’apparaît un élément essentiel souvent noyé dans le bruit médiatique. La Constitution marocaine confère à Sa Majesté le Roi la prérogative de nommer le Chef du gouvernement parmi le parti arrivé en tête des élections, mais elle ne transforme nullement cette désignation en mécanisme automatique ni en scénario écrit à l’avance. Dès lors, toute tentative de présenter un « futur Chef du gouvernement » avant même le verdict des urnes relève davantage de la spéculation que de la réalité institutionnelle.
La véritable leçon de ce samedi exceptionnel est sans doute ailleurs. Les élections de 2026 ne semblent plus promises à un scénario figé ni à une compétition jouée d’avance. Tout indique au contraire un retour de la politique au cœur du débat public : retour des affrontements programmatiques, des rivalités de leadership, des stratégies partisanes et de la compétition pour la conquête du récit national.
Mais derrière cette vitalité retrouvée se cache une interrogation plus profonde. Assiste-t-on réellement au renouveau d’une compétition démocratique plus intense ? Ou bien à une nouvelle redistribution des équilibres internes du système politique ? Les partis réussiront-ils à transformer cette dynamique en débat de fond sur l’économie, l’éducation, la santé ou la justice sociale ? Ou bien assisterons-nous une fois encore à une confrontation dominée par les personnes, les équilibres de pouvoir et les stratégies d’influence ?
Au terme de cette séquence, une certitude s’impose : ce « samedi exceptionnel » n’a peut-être pas bouleversé à lui seul les rapports de force, mais il a marqué le véritable début du compte à rebours vers les élections de 2026. Désormais, les alliances ne se lisent plus à travers le prisme du gouvernement actuel, mais à travers celui du gouvernement de demain. Et le véritable enjeu ne sera peut-être pas seulement de remporter les élections, mais d’imposer le récit politique dominant de cette nouvelle étape. Car, en politique, celui qui parvient à façonner le récit collectif s’approche souvent un peu plus de la victoire électorale.


