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Jihane LLamas : lorsque le tableau devient une géographie de l’âme et un horizon de l’absence

Le tableau comme demeure de l’inconnu :

Depuis que l’art moderne s’est affranchi de l’autorité de la mimèsis et des illusions de la représentation directe du monde, le tableau n’est plus une simple fenêtre à travers laquelle nous regardons la réalité ; il est devenu une réalité parallèle qui invente ses propres lois et fonde sa signification autonome.

C’est dans cette perspective que s’inscrit l’expérience de l’artiste plasticienne marocaine Jihane LLamas, en tant que l’une des jeunes expériences artistiques qui ont choisi de faire de l’œuvre d’art un espace de recherche existentielle et de méditation spirituelle, et de transformer la couleur, la ligne et le vide en un langage alternatif capable d’exprimer ce que les mots sont incapables de dire.

Le spectateur des œuvres de Jihane LLamas ne se trouve pas devant des sujets visuels clairement identifiables ni devant des formes susceptibles d’être nommées directement ; il pénètre plutôt dans des espaces visuels chargés de suggestions, de signes et de résonances intérieures. Ce sont des tableaux qui ne se présentent pas comme des réponses toutes faites, mais comme des questions ouvertes sur le moi, la mémoire, le temps et le destin humain.

C’est pourquoi l’approche de son univers plastique exige de dépasser la lecture descriptive superficielle au profit d’une lecture herméneutique qui interroge les couches de sens dissimulées derrière les masses chromatiques et les émotions visuelles gouvernées essentiellement par l’intuition.

L’abstraction en tant que philosophie de la vision et non comme simple procédé artistique :

Il n’est pas possible de comprendre l’expérience de Jihane LLamas à partir du concept de l’abstraction considéré comme un simple abandon de la forme réaliste, car, dans ses œuvres, l’abstraction dépasse la dimension technique pour devenir une vision du monde et une position à l’égard de l’existence.

Elle n’efface pas la forme parce qu’elle serait incapable de la représenter, mais parce qu’elle considère que la vérité la plus profonde ne réside pas dans l’apparence extérieure des choses, mais dans leur essence cachée. C’est pourquoi les tableaux apparaissent comme des tentatives répétées de pénétrer au-delà du visible, là où les choses s’effacent au profit de leurs traces psychiques et affectives.

Le spectateur n’y découvre ni arbre, ni montagne, ni corps, ni visage ; il en ressent pourtant la présence spirituelle dans les replis de la couleur, du mouvement et du vide. L’artiste pratique ainsi une forme de condensation esthétique qui libère l’œuvre d’art de la servitude du référent et de son autorité, et lui confère son autonomie en tant qu’entité existant par elle-même.

C’est de là que ses œuvres tirent cette remarquable puissance interprétative qui fait de chaque nouvelle contemplation une expérience différente, puisque le tableau n’impose pas sa signification au spectateur, mais l’invite à participer à sa production.

La couleur comme langage de l’émotion et cartographie de la conscience :

Si la forme s’est retirée à l’arrière-plan dans les œuvres de Jihane LLamas, la couleur s’impose désormais comme l’élément central dans la construction du sens. Ici, la couleur ne vient ni orner la surface picturale ni combler les espaces vides ; elle assume une fonction existentielle profonde. Dans le premier tableau, nous observons une confrontation visuelle entre une masse orangée incandescente et de vastes étendues de bleu sombre, de violet et de noir. Cette confrontation ne saurait être réduite à sa seule dimension esthétique ; elle renvoie à un conflit symbolique entre deux états de l’existence : l’état de l’émergence et celui de l’extinction, l’état du dévoilement et celui de l’occultation.

L’orangé n’est pas simplement une couleur chaude ; il apparaît plutôt comme un foyer d’énergie, un soleil intérieur ou un noyau de vie qui défie les ténèbres l’environnant de toutes parts. Quant au bleu et au violet, ils instaurent un espace profond qui évoque les univers du rêve, de la mémoire et de l’inconscient. Entre eux, le blanc se déploie dans le tableau comme un espace de passage, de réconciliation ou comme une possibilité de salut. Dans le second tableau, en revanche, la prédominance du bleu et du violet confère à la composition une dimension contemplative et spirituelle manifeste.

Toutefois, l’artiste ne permet pas à ces couleurs de s’établir dans une quiétude absolue ; elles sont traversées par des lignes noires acérées et par de petites explosions chromatiques qui engendrent une tension intérieure, préservant ainsi la vitalité et le dynamisme de l’œuvre. Ainsi, chez Jihane LLamas, la couleur devient un langage psychique qui parle davantage des états affectifs que des objets eux-mêmes.

La poétique du vide ou la rhétorique du silence dans la composition plastique :

L’une des caractéristiques esthétiques les plus marquantes de ces œuvres réside dans la présence puissante du vide. Chez Jihane LLamas, le vide n’est ni un espace négligé ni une zone neutre ; il constitue au contraire un élément structurel fondamental qui participe pleinement à la production du sens. Lorsque le regard parcourt le tableau, il rencontre de vastes étendues de lumière, de blancheur et de transparence, comme si l’artiste ouvrait un espace où le silence pouvait enfin prendre la parole. De même que la poésie a besoin du blanc entre les mots, ses tableaux ont besoin de ces espaces silencieux qui permettent aux couleurs de respirer et de se déployer.

À cela s’ajoute cet usage subtil du vide, qui libère la composition plastique de toute pesanteur visuelle et lui confère une dimension méditative, donnant au spectateur le sentiment de se trouver devant un horizon ouvert plutôt que devant une surface close. C’est pourquoi les œuvres de l’artiste apparaissent davantage comme des espaces intérieurs que comme des images déterminées. Le vide n’est donc pas ici une absence ; il constitue une autre modalité de la présence, celle de ce qui ne peut être représenté directement au moyen de la couleur, des lignes et des formes.

Les coulures chromatiques et l’esthétique du temps fluide :

Les lignes verticales ruisselantes qui parcourent le premier tableau constituent l’un des signes plastiques les plus significatifs de l’expérience artistique de Jihane LLamas. Elles ne remplissent pas seulement une fonction décorative ou technique ; elles sont également porteuses de profondes significations temporelles et poétiques. Ces fils blancs descendant du sommet du tableau apparaissent comme les traces d’une pluie intérieure, de larmes cosmiques ou de cascades de mémoire.

Ils confèrent à l’œuvre un sentiment de mouvement continu et brisent l’illusion d’immobilité qui caractérise la peinture traditionnelle. Plus encore, ils rendent le temps visible. Le spectateur éprouve l’impression que la couleur n’a pas encore séché et que l’œuvre demeure dans un état permanent de formation. Comme si l’artiste voulait dire que l’existence elle-même n’est jamais un état stable, mais un processus ininterrompu de transformation et d’écoulement. Il s’agit là d’une technique, ou plus exactement d’une vision artistique, qui fait du tableau un événement temporel plutôt qu’une simple image figée.

La présence spectrale du corps dans les espaces de l’abstraction :

Malgré le caractère abstrait de ces œuvres, l’observateur découvre l’existence d’allusions discrètes au corps humain. Dans le second tableau en particulier, de longues lignes noires prennent forme et évoquent des membres, des corps ou des silhouettes humaines qui se dérobent derrière le brouillard chromatique. Toutefois, ces corps n’apparaissent jamais dans leur intégralité ; ils donnent plutôt l’impression d’être des spectres, des souvenirs ou les vestiges d’une présence qui a existé dans le temps avant de s’effacer, ou qui se manifeste dans un état de brouillage chromatique.

Cela confère à l’œuvre une profonde dimension humaine, car le corps n’y est pas présenté comme une masse matérielle, mais comme une empreinte psychique et spirituelle, en dernière instance. L’artiste ne peint pas le corps ; elle peint son sentiment, ou plus précisément le sentiment de sa présence dans le temps et dans l’espace du tableau. Elle n’en donne pas l’image extérieure, mais la présence intérieure. C’est là que réside la force de l’abstraction expressive, qui permet de saisir l’essence plutôt que l’apparence matérielle ou extérieure, vouée à la disparition.

Entre l’obscurité et la lumière : la dialectique de l’existence humaine et du sens :

Il semble que la dualité de la lumière et de l’obscurité constitue l’un des fondements conceptuels essentiels des œuvres de Jihane LLamas. Les tableaux de cette étape de son parcours artistique reposent presque tous sur un dialogue permanent entre des zones lumineuses et d’autres plongées dans l’obscurité. Toutefois, cette dualité n’est pas présentée selon la logique d’un conflit moral simpliste entre le bien et le mal ; elle est envisagée selon la logique de la complémentarité existentielle.

L’obscurité n’est pas la négation de la lumière ; elle en est la condition d’apparition. Quant à la lumière, elle n’acquiert sa pleine signification que parce qu’elle surgit du cœur des ténèbres. C’est dans cette perspective que ces œuvres peuvent être lues comme une méditation visuelle sur l’expérience humaine elle-même, avec tout ce qu’elle comporte de contradictions, de tensions, de rêves et de fractures. Ce sont des tableaux qui parlent de l’être humain dans sa traversée entre la lumière et l’ombre, entre la certitude et le doute, entre le vide et la plénitude.

La dimension mystique et la quête de l’absolu dans le tableau :

Ces œuvres évoquent, dans nombre de leurs moments, de leurs manifestations signifiantes et de leur agencement plastique, l’atmosphère des expériences mystiques qui considèrent le monde matériel comme une simple enveloppe dissimulant derrière elle une vérité plus profonde. Ici, la couleur se transforme en une forme de psalmodie visuelle, la ligne devient la trace d’un mouvement spirituel et le vide se change en un espace de méditation et de dévoilement. Il n’est pas fortuit que l’artiste accorde une place importante à la lumière blanche et aux couleurs transparentes, car ces éléments sont généralement associés aux notions de pureté, de manifestation spirituelle et de libération.

Le récepteur éprouve parfois le sentiment de ne pas regarder un tableau au sens traditionnel du terme, mais la trace d’une expérience spirituelle qui cherche à donner une forme à ce qui ne peut être incarné. C’est ce qui permet aux œuvres de Jihane LLamas de dépasser la seule dimension esthétique pour s’ouvrir sur un horizon méditatif et philosophique plus vaste.

La matière picturale et la mémoire du processus de création :

Du point de vue technique, les œuvres révèlent une grande conscience des potentialités de la matière. Le pinceau n’est pas utilisé pour produire une surface lisse et homogène ; il laisse au contraire ses traces visibles à l’intérieur du tableau. De même, les couches chromatiques superposées, les griffures, les ponctuations et les coulures conservent toutes la mémoire du processus de création. Cela signifie que l’artiste ne présente pas seulement le résultat final, mais permet également au spectateur de percevoir les traces du cheminement qui y a conduit. Le tableau conserve ainsi son histoire intérieure et révèle un dialogue continu entre l’artiste, la couleur et la matière. Il s’agit d’une technique qui fait de la matière un véritable partenaire de la création et non un simple moyen d’exécution.

Jihane LLamas ou la quête du sens à travers la couleur et la matière :

Ces œuvres révèlent une expérience plastique prometteuse, dotée de son propre langage et d’une vision singulière. C’est une expérience qui ne s’attache pas tant à représenter le monde qu’à en révéler les couches cachées ; elle ne cherche pas à reproduire la réalité, mais à la redécouvrir de l’intérieur. Par le recours à l’abstraction expressive, à la puissance symbolique de la couleur, à la rhétorique du vide et de l’écoulement, Jihane LLamas parvient à construire un univers visuel riche en suggestions et en interprétations.

Un univers qui fait du tableau un espace de rêve, de mémoire et de contemplation, et de l’art un moyen de rechercher l’être humain dans ses profondeurs les plus mystérieuses. Il s’agit d’une expérience qui confirme que la véritable création plastique ne se contente pas de procurer du plaisir au regard, mais pousse également la pensée à s’interroger, la sensibilité à être ébranlée et l’esprit à redécouvrir sa relation avec l’inconnu, puisque, selon la formule de l’éminent critique littéraire français Maurice Blanchot, « la question est le désir de la pensée ».

L'artiste peintre Jihane LLamas
L’artiste peintre Jihane LLamas
œuvre plastique de Jihane LLamas
œuvre plastique de Jihane LLamas
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