Le communiqué de l’Association des Barreaux du Maroc, annonçant l’organisation d’un sit-in devant le Parlement, ne constitue pas une simple annonce d’une nouvelle mobilisation professionnelle. Entre ses lignes se cache une réalité bien plus profonde que le seul débat corporatiste. C’est une histoire qui dépasse les avocats, dépasse le gouvernement et touche directement le citoyen marocain, celui qui attend depuis des années une justice plus rapide, plus équitable et plus proche de ses préoccupations.
Le paradoxe est saisissant : cette crise éclate alors qu’il ne reste que quelques semaines avant la fin du mandat gouvernemental. Après cinq années durant lesquelles l’exécutif a fait de la réforme de la justice l’un des piliers de son programme, le Maroc se retrouve face à une question fondamentale : comment un chantier présenté comme stratégique en est-il arrivé au point où l’un de ses principaux acteurs choisit la rue pour défendre, selon ses propres termes, « l’indépendance de la profession, sa mission et ses fondements constitutionnels » ?
La plus grande erreur serait toutefois de considérer que ce conflit ne concerne que les avocats.
Car, dans toute crise qui touche la justice, le premier perdant n’est ni le ministre, ni le bâtonnier, ni même le Parlement.
Le premier perdant est le citoyen.
Celui qui n’attend ni conférences de presse, ni échanges de communiqués, mais une décision de justice mettant fin à un conflit familial, un jugement rétablissant un droit perdu, un dossier commercial permettant à son entreprise de poursuivre son activité, ou encore l’exécution d’une décision attendue depuis des mois, parfois des années.
Chaque jour perdu faute de dialogue entre les composantes de la justice se traduit par une attente supplémentaire pour des milliers de familles, par des coûts économiques pour les entreprises et par une érosion progressive de la confiance dans une institution censée représenter le dernier recours de tout justiciable.
C’est précisément là que réside la gravité du moment.
La justice n’est pas un secteur administratif comme les autres, dont les réformes pourraient être reportées au prochain gouvernement.
Elle constitue l’un des fondements de la confiance collective.
Lorsque cette confiance vacille, les conséquences dépassent largement les salles d’audience : elles touchent l’économie, l’investissement, la stabilité sociale et même l’image du Maroc auprès de ses partenaires internationaux.
Les expériences internationales démontrent d’ailleurs qu’un investisseur ne recherche pas uniquement des avantages fiscaux ou des infrastructures modernes. Il recherche avant tout une justice efficace, une défense indépendante et un environnement juridique stable. Les pays qui inspirent confiance aux investisseurs sont aussi ceux qui inspirent confiance à leurs propres citoyens.
Sous cet angle, la crise actuelle ne peut être réduite à un différend entre le ministère de la Justice et les avocats.
Elle constitue avant tout un test de la capacité des institutions à conduire les grandes réformes dans un esprit de dialogue plutôt que dans une logique d’affrontement.
Les lois peuvent être adoptées à la majorité parlementaire.
La confiance, elle, ne se vote pas.
Elle se construit lorsque chaque acteur concerné a le sentiment d’avoir participé à l’élaboration de la réforme, et non d’en être un simple destinataire.
Ce qui interpelle davantage encore, c’est que cette crise survient au crépuscule du mandat gouvernemental, à un moment où le temps manque pour reconstruire des passerelles de dialogue ou corriger les désaccords accumulés.
Une question s’impose alors naturellement : le gouvernement quittera-t-il ses fonctions en laissant derrière lui une réforme largement consensuelle, ou un dossier que le prochain exécutif devra reprendre dès son installation ?
L’équité impose néanmoins d’éviter toute lecture simpliste.
Les grandes réformes sont, par nature, complexes. Elles exigent des compromis, un dialogue permanent et une capacité de toutes les parties à placer l’intérêt général au-dessus des considérations immédiates.
Mais le citoyen, lui, ne juge pas les intentions.
Il juge les résultats.
Les débats techniques ou les désaccords institutionnels lui importent peu. Ce qu’il attend, c’est une justice accessible, des procédures efficaces et des institutions capables d’agir de manière cohérente.
C’est sans doute la principale leçon que révèle cette séquence.
Les États ne se mesurent pas au nombre de lois qu’ils adoptent, mais à leur capacité de construire la confiance autour de ces lois.
Ils ne se jugent pas uniquement sur les réformes qu’ils annoncent, mais sur leur aptitude à transformer ces réformes en un projet collectif, partagé par l’ensemble des acteurs.
À deux mois seulement de la fin du mandat gouvernemental, les Marocains n’attendent probablement pas la victoire d’un camp sur un autre.
Ils attendent la victoire du dialogue sur la rupture.
Du consensus sur la confrontation.
Et de l’intérêt général sur les calculs politiques.
Car, au bout du compte, la justice n’appartient ni au gouvernement, ni aux avocats, ni au Parlement.
Elle appartient au citoyen. Et chaque jour où ce droit est retardé représente une part de confiance que nul texte de loi ne pourra, à lui seul, restaurer.



