Dans les cafés, les gares ou les aéroports européens, il n’est pas rare de croiser un Marocain ayant commencé sa vie d’exil en portant des cartons, en nettoyant des magasins ou en travaillant dans des garages automobiles avant de réussir, quelques années plus tard, à créer un petit commerce, puis une entreprise, puis un véritable réseau professionnel. Mais la grande mutation que connaît aujourd’hui le Maroc ne réside pas seulement dans le retour de certains migrants pour investir dans leur pays d’origine. Elle se trouve aussi dans cette image hautement symbolique : un ancien migrant devenu ministre chargé de l’investissement, appelant les Marocains du monde à participer à la reconstruction économique du Royaume.
Le discours prononcé à Tanger par Karim Zidane, ministre délégué chargé de l’Investissement, de la Convergence et de l’Évaluation des politiques publiques, dépasse ainsi le simple cadre institutionnel. Derrière les mots sur « l’investissement productif », « l’innovation » ou « la création d’emplois », se dessine une volonté politique plus profonde : transformer la diaspora marocaine d’une simple source de transferts financiers vers un véritable acteur stratégique du nouveau modèle de développement marocain.
Ce qui rend cette séquence politique particulièrement intéressante, c’est aussi le parcours de l’homme lui-même. Karim Zidane connaît, de l’intérieur, l’expérience de l’émigration, les réalités sociales des Marocains établis à l’étranger, mais aussi leur méfiance historique envers les lourdeurs administratives et les promesses institutionnelles souvent perçues comme éloignées de la réalité. Pendant longtemps, l’État marocain a surtout regardé sa diaspora comme une réserve de devises capable de soutenir l’équilibre financier du pays. Chaque été, les retours des MRE dynamisaient la consommation et les transferts de fonds constituaient un pilier silencieux de l’économie nationale. Mais le contexte mondial a changé.
Le Maroc ambitionne désormais de s’imposer dans les chaînes de valeur mondiales, d’attirer les grandes industries et de devenir une plateforme euro-africaine stratégique. Dans cette bataille économique, l’argent ne suffit plus. Le pays cherche désormais les compétences, les réseaux internationaux, les expertises technologiques et la culture entrepreneuriale que possède une partie importante de sa diaspora.
C’est dans cette logique qu’il faut lire l’annonce de nouveaux mécanismes d’accompagnement destinés aux Marocains du monde : création du “Desk MDM”, désignation de points de contact spécifiques dans les Centres régionaux d’investissement, volonté affichée de simplifier les démarches et d’assurer un suivi plus personnalisé. Derrière ces mesures techniques, il existe en réalité un aveu implicite : les expériences passées ont souvent laissé des frustrations. De nombreux investisseurs issus de la diaspora se sont heurtés à la bureaucratie, à la lenteur des procédures, aux contradictions administratives, voire parfois à un sentiment d’exclusion silencieuse malgré les grands discours sur “l’attachement à la patrie”.
Car pour un migrant, investir dans son pays d’origine n’est jamais un simple acte financier. C’est aussi une épreuve émotionnelle. Une manière de tester la relation réelle que le pays entretient avec ses propres enfants établis ailleurs. Beaucoup reviennent avec des compétences acquises à l’étranger, des économies construites après des années de sacrifice, et parfois l’espoir de participer au développement de leur région natale. Mais ils attendent en retour une administration efficace, une justice économique claire et un environnement capable de protéger leurs projets.
Au fond, cette histoire dépasse même la question de l’investissement. Lorsqu’un ancien migrant devient ministre et invite d’autres migrants à investir dans leur pays, le Maroc envoie un message beaucoup plus profond : l’émigration n’est plus seulement considérée comme une fuite économique ou une nécessité sociale, mais comme un espace capable de produire une nouvelle élite économique et institutionnelle. Le migrant cesse alors d’être celui qui “a quitté le pays” pour devenir potentiellement celui qui contribue à redéfinir son avenir.
Reste néanmoins la question essentielle : le Maroc réussira-t-il à transformer ce discours en réalité concrète ? Car l’attachement patriotique, à lui seul, ne construit pas des entreprises. Les investisseurs recherchent avant tout la sécurité juridique, la rapidité des procédures, la stabilité des règles et la confiance institutionnelle. Le succès de cette nouvelle phase ne se mesurera donc pas au nombre de forums organisés ni aux discours prononcés, mais au nombre réel de projets créés, d’emplois générés et de Marocains du monde qui auront enfin le sentiment que leur pays ne leur demande plus uniquement des transferts d’argent, mais leur ouvre une place véritable dans son futur économique.
Et c’est peut-être là toute la grande ironie révélée par le parcours du ministre lui-même : les États qui poussaient autrefois leurs enfants à partir chercher des opportunités à l’étranger tentent aujourd’hui de retrouver, dans cette même émigration, une partie des solutions à leur propre développement.


