vendredi, mai 22, 2026
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« Du prix du sacrifice à la grande question de la rupture… comment le citoyen, dans les sociétés fragiles, passe de acteur de la vie à simple spectateur impuissant d’une scène dont il ne peut plus payer l’entrée »

L’article de la journaliste Loubna El Falah publié sur Al Hayat Al Yaoumia ne peut pas être lu comme un simple papier sur la flambée des prix des moutons de l’Aïd. Il s’agit d’un texte qui tente de transformer le marché populaire en miroir politique et social révélant les dysfonctionnements de l’État, du marché et de la représentation politique elle-même. Le récit repose sur une construction progressive : partir d’une scène quotidienne banale pour élargir ensuite l’analyse vers les mécanismes économiques et politiques, avant de conclure par une lecture électorale assumée.

Dès les premières lignes, Loubna El Falah installe une scène sensorielle très dense : chaleur écrasante, poussière, odeurs mêlées, cris des vendeurs, chiffres qui résonnent dans les oreilles d’un citoyen marocain perdu dans un marché devenu inaccessible. La journaliste réussit ici un travail presque cinématographique. Elle ne commence ni par les statistiques ni par les déclarations officielles, mais par l’humain. C’est là l’une des grandes forces du texte : faire du simple acheteur marocain le symbole d’une classe sociale épuisée par l’inflation et l’érosion du pouvoir d’achat.

Cependant, cette même force narrative devient parfois une faiblesse stylistique. L’accumulation des détails descriptifs ralentit par moments le rythme journalistique. Certaines images semblent davantage servir l’esthétique littéraire que l’efficacité analytique. Malgré cela, le passage reste puissant car il construit immédiatement une atmosphère de frustration collective.

Lorsque la journaliste décrit “El Arbi” rentrant chez lui sans mouton avant de partager un café et des cigarettes bon marché avec son ami “Bachir”, elle ne raconte pas seulement l’histoire d’un individu. Elle décrit un phénomène social plus profond : l’habituation progressive à la privation. Le texte quitte alors le terrain du simple reportage économique pour entrer dans celui de la psychologie sociale. La véritable question n’est plus : “Combien coûte le mouton ?”, mais plutôt : “Comment une société finit-elle par normaliser la frustration et le renoncement ?”

L’élargissement géographique du récit — de Tissa à Inzegane en passant par Berrechid ou Sidi Bennour — donne ensuite à l’article une dimension nationale. La crise n’est plus locale ni circonstancielle ; elle devient structurelle. L’introduction du débat religieux sur le caractère non obligatoire du sacrifice est également intéressante, car elle cherche à soulager moralement les familles incapables d’acheter un mouton. Ici, l’approche humaine de la journaliste apparaît clairement.

Mais cette partie révèle aussi une limite importante du texte : le passage rapide du travail journalistique vers une posture prescriptive. Le journalisme analytique solide ouvre le débat et questionne les mécanismes ; il évite généralement de glisser vers un discours moral ou pédagogique trop direct.

Dans les passages consacrés aux aides publiques destinées au cheptel, l’article devient plus explicatif. La journaliste détaille les opérations de recensement, de traçabilité et de subventions accordées aux éleveurs. Elle rapporte également les accusations formulées par certains petits éleveurs concernant des irrégularités et des discriminations politiques dans l’attribution des aides. Cette partie constitue l’un des segments les plus importants du texte, car elle tente de dépasser l’émotion pour expliquer les rouages administratifs et économiques du secteur.

Toutefois, cette analyse souffre d’un manque de documentation institutionnelle. Les accusations relayées reposent essentiellement sur des témoignages et des perceptions de terrain, sans appui solide sur des rapports officiels, des audits ou des données chiffrées précises. Or, dans un journalisme d’investigation approfondi, les récits humains gagnent en puissance lorsqu’ils sont soutenus par des preuves vérifiables.

Lorsque Loubna El Falah aborde ensuite la notion de “gouvernement hybride” et critique les systèmes non démocratiques, le texte change clairement de registre. Il ne s’agit plus seulement d’une chronique sociale mais d’un essai politique. La journaliste relie alors la hausse du prix du mouton à un mode de gouvernance fondé, selon elle, sur la centralisation, le manque de transparence et la domination d’intérêts oligarchiques.

Cette transition est audacieuse car elle élargit la réflexion bien au-delà de la question du sacrifice de l’Aïd. Cependant, elle constitue également la partie la plus sensible du texte. Certaines affirmations générales sur le contrôle des médias ou la marginalisation des voix dissidentes auraient nécessité davantage de démonstration et de contextualisation pour conserver un équilibre strictement journalistique.

Le tournant le plus controversé apparaît dans la conclusion, lorsque la journaliste évoque explicitement le choix électoral et valorise l’expérience du Parti de la Justice et du Développement sous Abdelilah Benkirane, en opposition au gouvernement actuel dirigé par Aziz Akhannouch. À ce moment précis, le texte quitte le champ de l’analyse journalistique pour entrer dans celui de la prise de position politique assumée.

Cela dit, la construction narrative de la fin demeure efficace. La journaliste revient au personnage d’“El Arbi” pour expliquer que vendre sa voix électorale aujourd’hui revient à reproduire la même souffrance sociale demain. Ce retour au point de départ donne au texte une cohérence circulaire et une conclusion marquante.

Au final, Loubna El Falah signe un article qui réussit à placer l’humain avant les chiffres et à transformer un marché populaire en laboratoire d’analyse sociale et politique. La force du texte réside dans sa narration vivante, sa capacité à visualiser la crise et à relier le quotidien aux grandes questions de gouvernance. Ses limites apparaissent toutefois dans la faiblesse de certains appuis documentaires et dans le glissement progressif du journalisme analytique vers le positionnement politique direct.

Car, au fond, cet article ne parle pas uniquement du prix d’un mouton. Il pose une question bien plus profonde : comment un citoyen finit-il par devenir simple spectateur d’une vie dont il ne peut plus supporter le coût ?

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