vendredi, mai 22, 2026
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“Ils ont emprisonné une génération entière… mais qui jugera le silence qui l’a poussée dans la rue ?”

Par un soir froid au Maroc, une mère attendait devant la porte d’un tribunal, serrant contre elle un petit sac contenant quelques vêtements d’hiver et des cahiers scolaires devenus inutiles derrière les barreaux. À chaque passage d’un agent, elle répétait la même question : « Est-ce qu’on le laissera passer ses examens aujourd’hui ? » Elle ne parlait ni de politique ni du mouvement “Gen Z”. Elle essayait simplement de comprendre comment un adolescent sorti manifester contre la vie chère et la corruption avait pu, en quelques semaines, devenir un numéro dans un dossier judiciaire lourd et complexe.

C’est ainsi qu’a commencé l’histoire du mouvement “Gen Z” au Maroc. Non pas comme une organisation politique classique, ni comme une structure idéologique encadrée, mais comme une explosion de colère sociale accumulée. Une colère née à la croisée du chômage, de l’inflation, de la frustration numérique et de la perte progressive de confiance envers les institutions. Une génération élevée davantage par les écrans que par les partis politiques, une jeunesse qui compare chaque jour sa réalité à ce qu’elle voit ailleurs sur TikTok, Instagram ou YouTube. Les réseaux sociaux sont alors devenus des espaces de mobilisation, avant que la rue ne devienne l’extension physique de cette tension virtuelle.

Mais l’État, lui, a lu cette séquence sous un tout autre angle. Pour les institutions sécuritaires, il ne s’agissait pas seulement de revendications sociales spontanées, mais d’une vague potentiellement incontrôlable dans un contexte régional et international marqué par l’instabilité. Dans cette logique, la priorité n’était plus uniquement l’écoute des revendications, mais la prévention d’un scénario de débordement. C’est ici qu’apparaît la doctrine du « maintien préventif de l’ordre », que les autorités considèrent comme indispensable à la protection de la stabilité nationale, surtout après certains épisodes de violences urbaines et de dégradations relayés par les récits officiels.

Pourtant, la question qui commence à émerger avec insistance dans les milieux universitaires, associatifs et même auprès d’une partie de l’opinion publique n’est pas celle du droit de l’État à maintenir l’ordre. Elle porte plutôt sur la nature des moyens employés et sur leurs limites. Peut-on préserver la stabilité par des arrestations massives touchant des mineurs ? Et lorsqu’une politique de fermeté s’étend à une génération entière, ne risque-t-elle pas d’alimenter davantage la colère qu’elle prétend contenir ?

Les chiffres avancés par le comité de soutien aux familles des victimes de la répression du mouvement “Gen Z” donnent le vertige : des milliers d’interpellations, des centaines de détentions, des procès répartis dans plusieurs villes du pays. Mais derrière les statistiques se cachent surtout des drames humains. Des élèves exclus brutalement de leur parcours scolaire. Des familles modestes contraintes de parcourir des centaines de kilomètres pour assister à des audiences reportées sans cesse. Des parents plongés soudainement dans l’univers des tribunaux, des prisons et des avocats, sans préparation psychologique ni ressources financières suffisantes.

Dans les quartiers populaires, les gens ne parlent pas en langage juridique ou en termes de conventions internationales. Ils résument tout par une phrase simple et brutale : « Mon fils a perdu son avenir. » Cette phrase, à elle seule, raconte une partie du traumatisme collectif qui menace de marquer durablement une génération déjà fragilisée.

De son côté, l’État semble convaincu qu’un relâchement face aux mobilisations numériques pourrait ouvrir la voie à des scénarios plus dangereux. Même dans les démocraties occidentales, les gouvernements deviennent de plus en plus stricts lorsqu’il s’agit de mouvements spontanés capables de se transformer rapidement en crises sécuritaires. Pour les défenseurs de la ligne officielle, le Maroc aurait donc choisi « la fermeté précoce » afin d’éviter une explosion plus grave, considérant que la sécurité et la stabilité demeurent des priorités absolues dans une région traversée par les tensions.

Mais le véritable dilemme dépasse la seule question sécuritaire. Il touche à l’équilibre fragile entre sécurité et justice. Lorsqu’un mineur est traité avant tout comme un suspect pénal plutôt que comme le produit d’un échec social, éducatif et économique, le débat change de nature. La question devient alors philosophique autant que politique : l’État est-il un père sévère qui punit pour protéger la maison, ou une institution censée comprendre pourquoi ses enfants ont quitté cette maison pour crier dans la rue ?

De nombreux défenseurs des droits humains estiment que le recours massif à la détention préventive, notamment contre les mineurs, comporte de graves risques juridiques et moraux. D’autres considèrent au contraire que la justice s’est retrouvée prise entre deux impératifs contradictoires : préserver l’ordre public tout en garantissant les droits fondamentaux dans un contexte d’extrême tension sociale.

Au cœur de cette crise apparaît également le rôle des médias. Pourquoi l’impression domine-t-elle que deux récits parallèles coexistent sans jamais réellement se rencontrer ? D’un côté, un discours officiel centré sur la stabilité et la sécurité. De l’autre, un discours militant focalisé sur les violations et les souffrances humaines. Entre les deux, le journalisme d’enquête et d’analyse profonde semble avoir souvent déserté le terrain, alors que les sociétés ne se comprennent pas à travers les communiqués, mais à travers les vies humaines qui traversent les tempêtes.

Au fond, le mouvement “Gen Z” révèle quelque chose de plus profond qu’une simple vague d’arrestations ou une série de procès. Il met en lumière la fracture grandissante entre un ancien monde politique, structuré autour des partis et des médiations classiques, et une nouvelle génération façonnée par l’instantanéité du numérique et la colère algorithmique. Une génération qui ne croit plus vraiment aux canaux traditionnels et qui a le sentiment que sa voix n’existe que lorsqu’elle envahit la rue ou devient une tendance virale.

Et c’est peut-être là que réside le véritable danger : non pas seulement dans la manière dont l’État a géré le mouvement, mais dans les raisons profondes qui ont poussé cette jeunesse à considérer la contestation comme son unique langage possible. Car un État peut disperser une manifestation, remplir des tribunaux et contrôler les rues. Mais aucune puissance ne peut durablement étouffer un sentiment collectif d’étouffement.

Un jour, les procès prendront fin. Les dossiers judiciaires seront peut-être classés. Mais une question continuera longtemps de planer au-dessus du Maroc : ce qui s’est produit relevait-il réellement d’une simple crise sécuritaire… ou du cri silencieux d’une génération entière cherchant désespérément sa place dans un pays qu’elle a fini par croire sourd à sa voix ?

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