En Europe, le citoyen ne se rend pas au marché avec l’angoisse du prix de l’oignon ou de la tomate. À Amsterdam, Bruxelles ou Paris, le débat quotidien ne tourne pas autour des “shenaka”, parce que l’alimentation n’a pas été abandonnée à la dérive des circuits informels. Les États n’ont pas seulement commenté les hausses de prix ou accusé les intermédiaires : ils ont entièrement reconstruit les chaînes de distribution, du champ jusqu’au rayon du magasin.
C’est précisément la question centrale que soulève aujourd’hui la déclaration du ministre de l’Intérieur, Abdelouafi Laftit : quelle est la solution concrète ? Car le citoyen ne cherche pas une simple description du problème. Il veut comprendre pourquoi le producteur marocain vend parfois sa marchandise à un prix dérisoire, alors que le consommateur l’achète à un prix multiplié plusieurs fois. Pourquoi le producteur reste le maillon faible, tandis que l’intermédiaire capte l’essentiel de la valeur.
Dans ce cadre, le ministre de l’Intérieur a reconnu que le système des marchés de gros au Maroc, dans sa forme traditionnelle actuelle, n’est plus viable. Il a souligné qu’il est devenu un espace non structuré ayant favorisé les dérives spéculatives et la prolifération d’intermédiaires informels, communément appelés “shenaka”, qui pèsent directement sur le pouvoir d’achat des citoyens. Selon lui, ce phénomène n’appartient pas à la culture commerciale historique du Maroc post-indépendance, mais résulte d’un cumul de dysfonctionnements structurels ayant transformé les marchés de gros en espaces d’opacité et de déséquilibre.
Lors d’une réunion de la Commission de l’Intérieur à la Chambre des conseillers, Abdelouafi Laftit a affirmé que le système actuel a atteint un “point de blocage”, rendant indispensable une transformation profonde du modèle de distribution. Il a insisté sur la nécessité d’un passage vers un nouveau système plus transparent et mieux organisé, précisant que la réforme ne consistera pas à “réinventer la roue”, mais à s’inspirer des expériences internationales réussies et à les adapter au contexte national.
Les données et constats institutionnels indiquent également que les intermédiaires contrôlent largement la formation des prix dans les marchés de gros, tandis que le producteur ne perçoit parfois que 30 à 40 % du prix final payé par le consommateur. Cette situation révèle que le problème ne réside pas uniquement dans la production, mais dans toute la chaîne de circulation des marchandises.
Aux Pays-Bas, l’un des plus grands exportateurs mondiaux de produits agricoles malgré sa petite taille, les coopératives agricoles permettent aux producteurs de vendre directement aux grandes enseignes ou via des plateformes numériques intégrées. Les prix y sont transparents et les chaînes logistiques hautement structurées, avec des systèmes de transport réfrigéré qui limitent pertes et spéculation.
En Belgique, les marchés agricoles modernes reposent sur des enchères électroniques où les produits sont affichés en temps réel et accessibles à des acheteurs certifiés. En France, les circuits courts ont été fortement développés, favorisant la vente directe du producteur au consommateur à travers des marchés locaux, des coopératives et des dispositifs de régulation des marges des grandes enseignes.
C’est ici que le rôle du journalisme prend tout son sens : non seulement relayer les déclarations officielles, mais aussi proposer des solutions, comparer les expériences et éclairer les écarts entre les modèles.
Car au Maroc, le problème n’est pas la rareté des produits, mais la longueur et l’opacité du chemin qu’ils empruntent. Le produit sort de la ferme à un prix donné, puis traverse les marchés de gros, les demi-grossistes, une multitude d’intermédiaires, le transport, le stockage et la spéculation, avant d’arriver au consommateur avec un prix fortement gonflé.
Ainsi, si l’État souhaite réellement mettre fin au désordre des “shenaka”, les éléments annoncés par le ministre de l’Intérieur ouvrent déjà une piste : la transition vers des marchés de gros modernisés, transparents et structurés, où les rôles du vendeur et de l’acheteur sont clairement identifiés et où la multiplication excessive des intermédiaires est réduite.
Mais au-delà de cette orientation, plusieurs leviers concrets, inspirés des expériences internationales, peuvent être envisagés : la mise en place de plateformes numériques nationales des prix pour assurer la transparence des transactions ; la limitation réglementaire du nombre d’intermédiaires ; la modernisation des marchés de gros avec logistique froide et digitalisation ; le soutien aux coopératives agricoles pour la vente directe aux grandes surfaces et aux secteurs professionnels ; et enfin, un contrôle strict des marges pour éviter les dérives spéculatives.
Le paradoxe reste entier : un pays agricole, riche en production de fruits et légumes, voit une partie de sa population confrontée à des prix instables et souvent incompréhensibles. La question dépasse donc l’économie pour toucher à la justice sociale elle-même : comment un pays exportateur peut-il rendre l’accès aux produits de base difficile pour ses propres citoyens ?
Au final, même si le nouveau projet de loi venait à être adopté, et même si les structures des marchés étaient rebaptisées, la véritable réforme ne sera effective que lorsque le citoyen sentira que l’État protège son pouvoir d’achat autant qu’il encadre les équilibres économiques. Car la bataille de l’alimentation n’est plus seulement une question de marché : elle est devenue une question de dignité sociale, de confiance institutionnelle et de souveraineté économique.


