Dans une matinée ordinaire de l’économie marocaine, la scène paraît presque banale : une très petite entreprise qui lutte pour survivre, un comptable qui équilibre des registres alourdis par les charges, un porteur de projet qui frappe à des portes de financement qui ne s’ouvrent que pour certains. Mais derrière cette apparente normalité se dessine une réalité plus profonde et plus conflictuelle : celle d’une relation déséquilibrée entre l’État et son tissu productif le plus fragile, restructurée par des politiques publiques aux intitulés ambitieux, mais aux effets de terrain de plus en plus contestés.
Dans ce contexte, la Confédération Marocaine des Très Petites, Petites et Moyennes Entreprises adopte une position particulièrement ferme à l’égard du « Pacte des très petites, petites et moyennes entreprises », lancé le 29 avril 2026, qu’elle considère non pas comme une rupture stratégique, mais comme la reconduction, sous une forme modernisée, des mêmes déséquilibres structurels qui fragilisent depuis des années le tissu économique national.
Pour la Confédération, il ne s’agit plus de simples ajustements techniques ou de difficultés de mise en œuvre, mais d’un problème de conception profonde de la politique publique elle-même. Un pacte présenté comme destiné à des millions d’acteurs économiques est, dans sa réalité opérationnelle, structuré de manière à bénéficier principalement à une minorité d’entreprises déjà formalisées et intégrées, tandis que l’immense majorité des très petites entreprises — plus de 97% du tissu productif — demeure en marge des mécanismes décisionnels et des retombées effectives.
La Confédération va plus loin en dénonçant une forme d’exclusion institutionnelle dans la fabrication même de la politique économique, où les représentants directs des très petites entreprises, y compris elle-même, sont écartés des phases de conception et réduits à un rôle réactif. Le discours officiel parle au nom de ces entreprises, mais sans elles dans l’espace de décision.
Les chiffres qu’elle met en avant traduisent une tension structurelle profonde : plus de quatre millions de très petites entreprises évoluent dans une économie de survie, où l’accès au financement reste marginal, où la commande publique demeure largement fermée, et où l’informel continue de jouer un rôle central. Pendant ce temps, les dispositifs dits de “relance” semblent s’adresser à un modèle économique qui ne correspond pas à cette réalité, mais à une économie déjà structurée et consolidée.
Plus encore, la Confédération considère que les conditions d’accès aux mécanismes d’investissement associés au pacte ne relèvent pas d’un simple cadre technique, mais constituent de véritables filtres économiques sélectifs, imposant des seuils financiers et comptables déconnectés de la réalité des très petites entreprises. Dans un contexte marqué par les effets cumulés des crises successives, ces exigences renforcent davantage les barrières d’accès qu’elles ne favorisent l’inclusion.
En arrière-plan, la question de la gouvernance devient centrale et plus conflictuelle. Comment concevoir une politique censée transformer le cœur de l’économie nationale sans représentation réelle et structurante de ses acteurs principaux ? Comment expliquer que les décisions soient concentrées dans des cercles restreints, tandis que ceux qui représentent la majorité du tissu économique restent en position d’observateurs ?
La Confédération estime que le débat dépasse désormais la simple question des instruments de soutien. Il s’agit d’une reconfiguration profonde de la manière dont la politique économique est pensée et pilotée, où certaines institutions intermédiaires semblent progressivement évoluer d’une mission de soutien direct au tissu fragile vers des fonctions d’exécution de programmes sectoriels, éloignées de leur vocation initiale.
En définitive, la Confédération ne voit pas dans ce pacte une opportunité manquée, mais un tournant préoccupant dans la manière d’appréhender l’économie des très petites entreprises : une économie omniprésente dans les discours, mais de plus en plus marginalisée dans les mécanismes réels de décision et d’allocation des ressources.
Entre le discours de l’“essor” et la réalité de la “survie”, la très petite entreprise se retrouve au cœur d’une confrontation silencieuse mais structurante. Et la question posée par la Confédération devient dès lors frontalement politique : s’agit-il d’une politique publique de reconstruction économique par la base, ou d’un système de redistribution contrôlée au sommet ?


