lundi, mai 11, 2026
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L’État du silence : quand révéler la corruption devient ordinaire… et que l’influence devient plus forte que la loi et la justice

Quand le silence devient complice de la corruption… qui gouverne réellement : la loi ou l’influence ?

Dans les cafés, dans les taxis, et jusque dans les conversations ordinaires du quotidien, les Marocains ne parlent plus de la corruption comme d’un phénomène exceptionnel. Elle est devenue, lentement, un élément presque banal du paysage public. On entend souvent cette phrase lancée avec lassitude : « Tout est dévoilé… et pourtant rien ne change. » Une phrase simple en apparence, mais qui résume une crise beaucoup plus profonde qu’un simple scandale ou qu’une fuite de documents relayée sur les réseaux sociaux. C’est une crise de confiance qui s’installe entre le citoyen et l’État, entre les slogans officiels et la réalité du pouvoir, entre l’idée de justice et le sentiment croissant d’impunité.

Quatre observations majeures s’imposent aujourd’hui, avant qu’elles ne soient, elles aussi, englouties par le rythme accéléré du temps politique marocain.

La première est celle d’un paradoxe politique et moral troublant : nous vivons dans un pays où les discours officiels répètent sans cesse les slogans de la “corrélation entre responsabilité et reddition des comptes” ou encore de la “lutte contre la corruption”, alors que, dans la pratique, ces principes semblent souvent confinés aux allocutions et aux campagnes de communication. Pendant que des plateformes médiatiques comme “Barlamankom” continuent de publier des documents et des données présentés comme sensibles au sujet de soupçons de trafic d’influence et d’appropriation foncière frauduleuse, un silence pesant continue de dominer.

La question ici ne consiste pas à défendre ce média, ni à épouser sa ligne éditoriale ou ses éventuelles orientations politiques. Le véritable problème n’est pas qui publie, mais ce qui est publié. Dans un État où les institutions fonctionnent normalement, des documents évoquant des soupçons de corruption devraient automatiquement déclencher des mécanismes de vérification, d’enquête et de clarification. Or, lorsque l’attention se déplace systématiquement vers l’identité de celui qui révèle les faits plutôt que vers la gravité des faits eux-mêmes, cela traduit souvent une volonté implicite d’étouffer les vraies questions.

La deuxième observation concerne précisément la nature des accusations évoquées. Il ne s’agit pas de simples dysfonctionnements administratifs isolés, mais de soupçons visant des personnalités décrites comme proches des cercles de pouvoir et des centres de décision. Et c’est ici qu’apparaît la question qui inquiète le plus l’opinion publique : où sont les institutions de contrôle ? Où est le parquet ? Où sont les organes chargés de protéger les deniers publics et l’État de droit ? Où sont surtout ces partis politiques qui ont construit leur discours électoral autour de la lutte contre la corruption, les privilèges et l’économie de rente ?

Dans les sociétés qui continuent de croire à l’idée de justice, on ne demande pas aux institutions de condamner sans preuves, mais simplement d’agir. Ouvrir des enquêtes, écouter, vérifier, rassurer l’opinion publique sur le fait que la loi reste supérieure aux intérêts particuliers. Car le plus dangereux n’est pas l’existence d’accusations, mais le sentiment croissant que certaines affaires deviennent intouchables dès lors qu’elles touchent les sphères du pouvoir et de l’influence.

La troisième observation est peut-être encore plus révélatrice : malgré l’ampleur du débat autour du foncier, du trafic d’influence et des soupçons de corruption, il n’y a eu quasiment aucune réaction institutionnelle sérieuse. Aucun communiqué fort, aucune demande claire d’ouverture d’enquête, aucune commission d’investigation, pas même une tentative politique de rassurer les citoyens. Comme si ces révélations relevaient d’une simple polémique numérique passagère et non d’allégations susceptibles d’affecter profondément la confiance dans l’égalité devant la loi.

Or, un État ne se mesure pas uniquement au nombre de lois qu’il adopte, mais à sa capacité à convaincre les citoyens que ces lois s’appliquent à tous sans distinction. Lorsque cette conviction s’effondre, ce n’est pas seulement la crédibilité des institutions qui vacille, mais l’idée même de justice.

Les partis politiques, eux aussi, semblent avoir choisi le confort du silence. Ceux-là mêmes qui occupaient les tribunes pour parler de transparence, de bonne gouvernance et de responsabilité publique se replient désormais dans une prudence opportuniste. Parce qu’au fond, la lutte contre la corruption n’est pas toujours, chez beaucoup d’entre eux, une bataille de principes. Elle devient souvent un slogan électoral utile contre les adversaires, puis un sujet qu’on enterre dès que les soupçons approchent les cercles d’intérêts et d’alliances.

Enfin, la quatrième observation est sans doute la plus inquiétante : le véritable danger n’est plus seulement la corruption elle-même, mais l’habitude collective qui se construit autour d’elle. Lorsque des documents, des révélations et des accusations graves deviennent un simple contenu numérique consommé quelques jours avant de disparaître dans l’oubli, cela signifie qu’une forme de normalisation du scandale est en train de s’installer.

Le moment le plus dangereux pour un État n’est pas celui où la corruption existe, mais celui où en parler ne produit plus aucun effet. Lorsque les révélations n’éveillent plus les consciences, ne provoquent plus de réactions institutionnelles et ne dérangent plus les fabricants de slogans creux, cela signifie que le problème dépasse désormais les individus : il touche directement la capacité même de la société à croire encore dans la justice.

Et au final, la vraie question n’est peut-être plus de savoir s’il existe ou non des soupçons de corruption. La question la plus dérangeante devient plutôt celle-ci : que devient un État lorsque révéler la corruption devient banal… tandis que faire fonctionner la justice devient, lui, exceptionnel ?

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