Les prix des tomates sur les marchés de détail marocains affichent leurs premiers signes de repli. Après avoir atteint près de 17 dirhams le kilogramme, ils se situent désormais entre 13 et 15 dirhams, selon les observations rapportées par le journal Hespress dans plusieurs marchés de Rabat. Cette évolution intervient parallèlement à la décision des autorités marocaines de suspendre les exportations de tomates vers les marchés africains, à compter du jeudi 5 novembre, dans le but de renforcer l’approvisionnement du marché national et d’alléger la pression sur les prix de ce produit de première nécessité.
Mais cette baisse, même si elle représente un soulagement pour les ménages, ouvre un débat qui dépasse largement la gestion conjoncturelle d’un marché de produits agricoles. Lorsqu’un gouvernement est amené à intervenir pour restreindre les exportations d’un produit agricole afin d’en garantir la disponibilité sur le marché intérieur, il devient légitime d’interroger les choix qui organisent les rapports entre la production destinée au consommateur marocain et celle orientée vers les marchés extérieurs. La question prend une dimension particulière lorsqu’il s’agit d’un secteur qui mobilise des ressources naturelles limitées, notamment les nappes phréatiques.
Un élément mérite particulièrement l’attention : la restriction annoncée concerne les marchés africains, tandis que les exportations de tomates vers les marchés européens se poursuivent. Dans un article publié le 5 novembre, l’agence Reuters a rapporté les déclarations de Lhoucine Aderdour, président de la Fédération interprofessionnelle marocaine de production et d’exportation des fruits et légumes, confirmant que les exportateurs concernés avaient été informés de la décision. Une source gouvernementale citée par l’agence a présenté cette mesure comme temporaire, précisant que les exportations devraient reprendre prochainement. Reuters a également indiqué que les marchés européens n’étaient pas concernés par cette suspension.
Cette distinction mérite d’être examinée. Le débat ne porte pas sur la fermeture générale des débouchés extérieurs, mais sur la manière dont les priorités sont établies entre le marché national et les marchés étrangers, ainsi que sur les critères qui permettent de maintenir certaines destinations d’exportation tout en en suspendant d’autres lorsque le pouvoir d’achat des ménages est sous pression.
La baisse des prix ne suffit pas à expliquer la crise
Les éléments communiqués à Hespress par une source gouvernementale attribuent la hausse des prix à un retard relatif de la récolte précoce dans la région de Souss-Massa, en raison de la baisse des températures enregistrée depuis le mois d’octobre. Ce phénomène aurait ralenti la maturation des tomates et temporairement réduit les volumes acheminés vers le marché national. La même source précise que le prix de gros de référence à Inezgane se maintenait autour de 6,7 dirhams le kilogramme.
D’autres facteurs doivent également être pris en considération. Reuters a rapporté que des professionnels du secteur évoquaient une baisse des rendements ainsi que l’augmentation des coûts des engrais et des carburants, qui pèsent sur l’offre et les charges de production. Hespress a également relayé des témoignages de professionnels faisant état de difficultés liées à certaines maladies végétales et à la hausse du coût des intrants agricoles.
Ces éléments contribuent à comprendre une partie de la situation, mais ils ne permettent pas d’expliquer entièrement l’écart entre le prix de gros et celui pratiqué au détail. Le passage d’environ 6,7 dirhams sur le marché de gros à 13 ou 15 dirhams chez le détaillant nécessite des données précises sur le transport, le stockage, le tri, les intermédiaires et les marges commerciales. L’explication de la hausse ne peut donc se limiter à invoquer les conditions climatiques ou les coûts de production.
Par ailleurs, la concomitance entre le recul des prix et la suspension des exportations ne démontre pas, à elle seule, que cette décision constitue l’unique cause de la baisse. Les volumes disponibles, le calendrier des récoltes, l’arrivée des produits sur les marchés et les coûts de commercialisation interviennent également dans la formation des prix. Le gouvernement devrait publier des indicateurs permettant de mesurer l’impact réel de sa décision, plutôt que de se contenter d’annoncer une intervention.
L’eau mobilisée pour produire ne figure pas sur la facture d’exportation
La question prend une dimension autrement plus sensible lorsqu’on dépasse le prix de la tomate pour examiner la ressource hydrique nécessaire à sa production.
La région de Souss-Massa, l’un des principaux pôles agricoles du Maroc, est confrontée à une pression hydrique documentée. Dans son document consacré au programme de sécurité hydrique et de résilience du Maroc, publié en juin 2023, la Banque mondiale indique que les prélèvements dans les nappes souterraines renouvelables dépassaient de 28 % les ressources disponibles à l’échelle nationale, soit un déficit d’environ 1,1 milliard de mètres cubes par an. Le rapport souligne également que l’agriculture représente la principale part des prélèvements dans les eaux souterraines.
Plus préoccupant encore, le document fait état d’un taux d’exploitation atteignant 248 % dans la nappe de Chtouka-Massa, accompagné d’une baisse des niveaux piézométriques et d’un risque accru d’intrusion marine dans certaines nappes côtières, ce qui menace leur aptitude à l’irrigation et à l’approvisionnement en eau potable.
Ces chiffres proviennent d’un rapport publié en 2023. Ils ne doivent donc pas être présentés comme une mesure actualisée de l’état de la nappe en novembre 2026. Ils documentent néanmoins un déséquilibre structurel qui exige la publication de données récentes par les institutions compétentes, notamment dans les territoires où l’agriculture destinée à l’exportation repose sur une utilisation intensive des eaux souterraines.
Une étude scientifique publiée en 2021 dans la revue Agricultural Water Management a également examiné les systèmes de production de tomates au Maroc, à partir d’un modèle analytique et d’une enquête menée auprès de 244 producteurs. Ses conclusions soulignent que l’intensification agricole et l’orientation vers des cultures à forte valeur commerciale destinées à l’exportation, lorsqu’elles restent dépendantes des nappes phréatiques, peuvent contribuer à leur épuisement à long terme et accroître la vulnérabilité des producteurs eux-mêmes face à la raréfaction de l’eau.
Une autre étude, publiée en juin 2026 dans la revue Discover Sustainability, s’est intéressée aux relations entre les exportations d’eau virtuelle, la sécurité hydrique et la sécurité alimentaire au Maroc, sur la base de données couvrant la période 1990-2023. Elle relève des associations statistiques entre l’augmentation des exportations d’eau virtuelle, l’accentuation de la pression hydrique et la détérioration de certains indicateurs de disponibilité alimentaire.
Ces résultats constituent des éléments importants pour le débat sur la politique agricole. Ils ne signifient toutefois pas que chaque cargaison de tomates exportée provoque directement une pénurie alimentaire pour un ménage marocain. Ils invitent plutôt à examiner les cultures concernées, les territoires de production et les volumes d’eau mobilisés.
L’eau virtuelle désigne la quantité d’eau utilisée pour produire un bien qui sera ensuite exporté. Lorsque les tomates marocaines quittent le territoire national, l’eau ne voyage évidemment pas avec elles. Mais une partie des ressources hydriques mobilisées pour leur production est incorporée, de manière indirecte, dans la valeur économique du produit exporté.
La question devient particulièrement sensible lorsque cette production dépend de nappes déjà soumises à un déficit accumulé, alors que le coût de leur dégradation est supporté par les populations, l’économie locale et les générations futures.
Les aides publiques imposent de s’interroger sur les contreparties
Il est impossible d’examiner le modèle agricole tourné vers l’exportation sans s’arrêter sur les soutiens financiers accordés par l’État au secteur.
L’Agence pour le développement agricole présente, dans le cadre du Fonds de développement agricole, plusieurs mécanismes de soutien aux équipements d’irrigation localisée et d’irrigation complémentaire. Selon les conditions, les superficies et la nature des projets, certains taux de subvention peuvent atteindre 75 % pour les projets individuels et 95 % pour certains projets d’agrégation. Les dispositifs couvrent également des équipements et des infrastructures liés à la gestion de l’eau d’irrigation.
Ces éléments ne démontrent pas que chaque producteur de tomates ou chaque société exportatrice a bénéficié de ces aides. Ils ne permettent pas non plus de généraliser les avantages à l’ensemble des opérateurs. Ils posent néanmoins une question légitime au gouvernement : quelle contrepartie économique, sociale et environnementale le citoyen est-il en droit d’attendre des fonds publics mobilisés pour moderniser l’agriculture ?
Le soutien public doit-il uniquement servir à augmenter la production, la productivité et les volumes exportés ? Ou doit-il également être conditionné au respect des plafonds de consommation d’eau, des autorisations de prélèvement, à la garantie d’une part destinée au marché national, à la contribution à la stabilité des prix, ainsi qu’à la protection des emplois et des droits des travailleurs agricoles ?
Le passage à l’irrigation goutte-à-goutte ne garantit pas nécessairement une diminution de la consommation totale d’eau. Les économies réalisées à l’échelle d’une exploitation peuvent être réinvesties dans l’extension des surfaces cultivées ou l’intensification de la production. Une étude scientifique publiée en 2017 dans la même revue a notamment abordé ce paradoxe de la modernisation de l’irrigation au Maroc, en soulignant que l’amélioration de l’efficacité technique à l’échelle de l’exploitation ne garantit pas, à elle seule, une réduction des prélèvements globaux.
Le soutien public, qui constitue une contribution de la collectivité à l’investissement agricole, doit donc être lié à des résultats mesurables et vérifiables, et non simplement à l’acquisition d’équipements modernes ou à l’augmentation des volumes produits.
Le citoyen d’abord… ou la continuité des avantages accordés à la production exportatrice ?
La question à laquelle le gouvernement doit répondre ne consiste pas à opposer les exportations à l’intérêt national, ni à minimiser l’importance des marchés extérieurs. Les exportations agricoles génèrent des devises, créent des emplois et soutiennent des investissements dans la production, le conditionnement et le transport. Mais ces bénéfices ne peuvent être évalués indépendamment du coût supporté par les territoires qui produisent cette richesse.
Lorsque les nappes phréatiques sont menacées, lorsque les populations rencontrent des difficultés pour satisfaire leurs besoins en eau et lorsque certains produits agricoles deviennent difficilement accessibles aux consommateurs marocains, le maintien d’un modèle de production fortement consommateur d’eau appelle un réexamen sérieux.
L’article 2 de la loi n° 36-15 relative à l’eau consacre notamment les principes d’égalité d’accès à l’eau pour satisfaire les besoins fondamentaux, de domanialité publique des ressources hydriques, d’utilisation dans l’intérêt général, ainsi que les principes de l’utilisateur-payeur et du pollueur-payeur.
Ce cadre juridique fait de la protection des ressources hydriques une responsabilité collective. Elle ne peut être abandonnée aux seules considérations techniques ou aux choix économiques d’un investisseur ou d’un producteur.
L’objectif n’est pas de priver les agriculteurs de leurs investissements, ni de pénaliser les entreprises qui produisent et exportent. Il s’agit de définir des règles garantissant que les aides publiques ne deviennent pas un instrument d’expansion d’activités productives au détriment d’une ressource hydrique difficilement renouvelable.
Cela suppose de revoir les conditions d’octroi des subventions agricoles et de les associer à des indicateurs réels de consommation d’eau, au respect des autorisations et des quotas de prélèvement, au contrôle des forages et à l’évaluation de l’impact environnemental. La disponibilité des produits sur le marché national devrait également faire partie des critères d’appréciation.
Il faudrait aussi distinguer les petits agriculteurs, dont l’activité constitue souvent le principal moyen de subsistance, des grands projets d’investissement disposant de capacités financières plus importantes pour moderniser leur production et gérer les ressources. La réforme nécessaire ne doit pas faire des petits producteurs les premières victimes d’une crise qui résulte de choix et d’accumulations dépassant largement leurs capacités individuelles.
Quelles décisions le gouvernement devrait-il prendre ?
Le gouvernement doit dépasser les interventions ponctuelles sur les exportations lorsque les prix augmentent et mettre en place une véritable politique de sécurité alimentaire et hydrique, reposant sur des mécanismes concrets :
- Définir un seuil minimal de disponibilité nationale pour les produits essentiels et mettre en place un mécanisme transparent de restriction des exportations lorsque les volumes disponibles menacent de ne plus répondre aux besoins du marché intérieur.
- Réviser les aides destinées aux cultures d’exportation et conditionner leur attribution au respect des équilibres hydriques, environnementaux et sociaux.
- Mettre en place une comptabilité de l’eau pour chaque filière de production, particulièrement dans les bassins et les nappes confrontés à des déficits structurels.
- Publier régulièrement les données relatives aux volumes produits, exportés et destinés au marché national, afin que le débat sur les prix repose sur des informations vérifiables.
- Contrôler les circuits de commercialisation et les marges bénéficiaires, tout en expliquant les écarts entre les prix de gros et ceux pratiqués au détail.
- Donner la priorité aux investissements qui créent davantage de valeur économique par mètre cube d’eau consommé, tout en protégeant les petits agriculteurs et les producteurs engagés dans des pratiques durables.
Le recul du prix des tomates, de 17 à une fourchette comprise entre 13 et 15 dirhams le kilogramme, peut offrir un répit temporaire aux ménages. Il ne règle cependant ni les déséquilibres de production et de commercialisation, ni le déficit hydrique qui menace des régions agricoles entières.
Si le gouvernement est intervenu pour suspendre les exportations vers l’Afrique au moment où les prix augmentaient, il lui appartient désormais de clarifier les conditions qui détermineront leur reprise, les critères régissant les exportations vers les différentes destinations et les raisons pour lesquelles le marché européen a été exclu de cette mesure temporaire.
La question qui attend une réponse gouvernementale claire demeure la suivante : lorsque les intérêts commerciaux liés à l’exportation d’un produit agricole entrent en conflit avec les besoins du consommateur marocain, et lorsque sa production mobilise des ressources hydriques nationales menacées, à qui doit revenir la priorité ?
La protection du citoyen dans son accès à l’alimentation et à l’eau, ainsi que la préservation durable des ressources naturelles, doivent constituer des critères fondamentaux d’évaluation de toute politique agricole, y compris celle qui vise les marchés extérieurs. La réussite du secteur ne peut être appréciée uniquement à travers les volumes de produits qui franchissent les frontières, mais également à travers les ressources qu’il préserve, les emplois qu’il crée et sa capacité à répondre aux besoins des Marocains dans leur propre pays.


