Les interventions des groupes parlementaires du Parti authenticité et modernité (PAM) et de l’Istiqlal, lors de l’examen du projet de loi de finances (PLF) 2027, se rejoignent autour de deux questions qui semblent éloignées, mais qui renvoient à une même interrogation sur le fonctionnement des politiques publiques : comment mieux répartir les opportunités d’investissement entre les régions du Maroc, et comment construire un système de santé capable d’attirer des compétences étrangères alors qu’il peine à retenir une partie des médecins formés dans les universités marocaines ?
Le PAM a choisi de défendre la notion de « changement de cap », en l’associant à des réalisations censées dépasser les slogans de la précédente équipe gouvernementale. Le groupe istiqlalien de l’Unité et de l’Égalitarisme a, pour sa part, déplacé le débat des indicateurs économiques généraux vers la question des ressources humaines en santé, en mettant en regard le recrutement de médecins étrangers et le départ de médecins marocains.
Ces prises de position prennent une dimension supplémentaire dans la mesure où le PLF 2027 ne se limite plus à des orientations annoncées. Ses documents officiels ont été publiés le 23 octobre, notamment le rapport économique et financier, la note de présentation du projet et le document consacré à la répartition régionale de l’investissement. Ces éléments permettent de dépasser le commentaire des déclarations politiques pour examiner les choix budgétaires, puis les résultats qui pourront être suivis au cours de leur mise en œuvre.
Le point de départ se trouve dans les détails retenus par les deux formations elles-mêmes : la répartition de l’investissement, la lenteur administrative, la place de la production nationale, puis le coût de la formation médicale et les conditions nécessaires pour retenir les médecins.
L’investissement entre attractivité économique et lenteurs administratives
Dans son intervention lue par Aziz Lebbar, le groupe parlementaire du PAM a dressé un constat de concentration économique. Selon lui, près de 70 % de l’investissement et des activités économiques seraient concentrés dans l’axe Tanger-Casablanca, tandis que les autres régions du Royaume se partageraient les 30 % restants.
Cette proportion mérite d’être examinée avant de servir de référence à l’évaluation de l’équité territoriale. Concerne-t-elle l’investissement public uniquement ou englobe-t-elle les investissements publics et privés ? Mesure-t-elle la valeur des projets programmés, les investissements effectivement réalisés ou le poids des activités économiques déjà implantées ? Sur quelle période repose-t-elle et quelle source statistique a permis de l’établir ?
Ces distinctions sont nécessaires. Le document officiel consacré à la répartition régionale de l’investissement dans le cadre du PLF 2027 est bien publié, mais cela ne suffit pas à valider automatiquement tout pourcentage avancé au cours du débat parlementaire. La déclaration doit être rapprochée des tableaux, de la méthodologie et de la période couverte par les données.
Cela ne signifie pas que les disparités territoriales doivent être relativisées. La concentration des activités économiques dans certains pôles peut renforcer leur attractivité grâce à l’accumulation des infrastructures, aux ports, aux services, à la disponibilité de la main-d’œuvre qualifiée, aux réseaux de financement et aux fournisseurs. Les régions moins attractives doivent, de leur côté, réunir les conditions permettant aux investissements d’y devenir économiquement viables et durables, au-delà de l’annonce de projets dont les infrastructures, les débouchés ou les compétences nécessaires ne seraient pas toujours réunis.
La question ne se résume donc pas à la répartition des crédits budgétaires sur la carte du Royaume. L’investissement public peut financer des routes, des zones industrielles et des équipements collectifs. L’investissement privé dépend également des perspectives du marché, de la disponibilité des compétences, du coût de la logistique, des délais d’autorisation et de la prévisibilité des règles. Une région peut accueillir un projet de grande envergure sans que celui-ci entraîne nécessairement la création d’un réseau dense de PME locales ou d’emplois stables bénéficiant à la population.
L’évaluation de l’équité territoriale doit ainsi dépasser la comparaison des montants investis entre les régions. Elle suppose de connaître les réalisations effectives, le nombre d’emplois créés, leur nature, la part des entreprises locales dans les marchés et les effets des projets sur l’économie régionale. Ces indicateurs permettent de distinguer un investissement qui transforme durablement le tissu économique d’un territoire d’une dépense dont l’impact sur l’emploi et les revenus reste limité.
L’administration fait partie intégrante de la politique d’investissement
Aziz Lebbar a insisté sur la lenteur des procédures administratives, dénonçant ce qu’il a décrit comme l’existence de « cerveaux administratifs » qui ne comprennent pas que l’accélération des démarches peut compter davantage que les incitations matérielles.
La formule est sévère, mais elle renvoie à une question qui dépasse le comportement d’un agent ou d’une administration : le rapport entre la décision administrative et le temps économique.
Un investisseur ne calcule pas le coût de son projet uniquement à partir du prix du terrain, des équipements et du financement. Il doit également tenir compte du temps nécessaire à l’obtention des autorisations, de la possibilité de compléter les dossiers sans répétition inutile des démarches, de l’identification de l’autorité responsable de la décision et de la stabilité des règles applicables. Tout retard imprévisible peut alourdir les coûts, repousser la mise en production ou conduire le porteur du projet à revoir son choix d’implantation.
Le groupe du PAM a donc lié la réussite du projet de loi de finances à la simplification des procédures et à leur accélération. Il a également demandé un suivi effectif des mesures relatives à l’investissement et des solutions rapides aux obstacles rencontrés par les investisseurs marocains résidant au Royaume comme par les Marocains du monde.
Toutefois, les interventions parlementaires reproduites dans le compte rendu disponible ne précisent pas de nouveaux délais contraignants, de mécanisme unifié de réception et de suivi des réclamations des investisseurs, ni d’indicateurs périodiques permettant de mesurer les performances des administrations concernées.
Il s’agit d’un domaine qui appelle un suivi parlementaire, sans que l’absence de ces précisions dans les déclarations suffise à démontrer un échec du projet. La mise en œuvre permettra de vérifier si l’accélération administrative se traduit par des engagements mesurables ou demeure une revendication récurrente à chaque discussion budgétaire.
La question de l’équité entre investisseurs marocains et étrangers, également soulevée par le PAM, ne suppose pas nécessairement de les opposer. L’apport de capitaux étrangers peut contribuer au financement, au transfert de technologies et à l’ouverture de nouveaux marchés. L’investisseur marocain a, lui aussi, besoin d’un environnement qui protège la continuité de son activité et lui permette de concourir selon des règles claires.
Le critère économique déterminant réside notamment dans la valeur ajoutée créée au Maroc, les emplois générés, la formation des travailleurs, le transfert de compétences et le renforcement de la base productive nationale.
Les difficultés apparaissent lorsque les incitations deviennent des avantages sans contreparties clairement définies, ou lorsque l’attractivité du pays est évaluée à partir du volume des investissements annoncés sans vérification de leur réalisation. Les interventions citées ne permettent pas d’affirmer qu’une telle situation se produit dans un cas précis. Elles soulignent néanmoins la nécessité de rendre transparents les critères d’accès aux aides et d’évaluer les projets après leur mise en œuvre.
La production nationale n’est pas systématiquement incompatible avec les importations
Le groupe du PAM a appelé à une discrimination positive en faveur des producteurs et des exportateurs nationaux, ainsi qu’à la promotion de la fabrication locale face à une dépendance jugée excessive aux importations de consommation. Il a notamment mis en avant la capacité de la production nationale à créer des emplois et à générer des recettes en devises, tandis que les importations peuvent peser sur les réserves de change.
L’argument économique mérite d’être examiné avec précision afin de ne pas confondre soutien à la production et restriction de la concurrence. Les importations de biens de consommation peuvent accentuer les tensions extérieures lorsque leur valeur pèse sur les ressources en devises disponibles. Mais les importations comprennent également les matières premières, les machines, les équipements et les composants dont les usines marocaines ont besoin pour produire.
Réduire ces importations sans disposer de solutions nationales capables de les remplacer peut renchérir les coûts industriels au lieu de renforcer la production locale.
De même, toute augmentation des exportations ne se traduit pas automatiquement par un gain net équivalent. Le résultat dépend de la part de valeur ajoutée créée au Maroc, du volume des intrants importés, du nombre d’emplois générés et de la capacité de l’activité à développer un réseau de fournisseurs nationaux.
La discrimination positive proposée par le PAM devrait donc s’appuyer sur des critères explicites : valeur ajoutée locale, emplois créés, formation, potentiel d’exportation et intégration des petites et moyennes entreprises dans les chaînes de production. Le soutien public pourrait ainsi devenir un instrument de développement de la compétitivité, plutôt qu’un avantage accordé sur la seule base de la qualité de producteur national.
Médecins étrangers : le Maroc a ouvert la voie juridiquement, mais le recrutement exige davantage qu’une autorisation
L’intervention du groupe istiqlalien, présentée par Salma El Alami, a abordé l’une des questions les plus directement liées à la vie quotidienne des citoyens : le manque de ressources humaines dans le secteur de la santé, le départ de médecins marocains vers l’étranger et la possibilité de faire appel à des médecins étrangers pour élargir l’offre de soins.
Le débat ne part pas d’un vide juridique. Le Maroc a déjà modifié le cadre régissant l’exercice de la médecine à travers la loi n° 33.21, promulguée en 2021, qui modifie et complète la loi n° 131.13 relative à l’exercice de la médecine. Les dispositions publiées par le Secrétariat général du gouvernement précisent que l’exercice de médecins étrangers dans le secteur privé est soumis à une inscription auprès du conseil régional compétent de l’Ordre national des médecins, cette inscription tenant lieu d’autorisation d’exercice.
Le recrutement de médecins étrangers ne dépend donc pas uniquement de l’adoption d’une nouvelle décision autorisant leur présence. Le Maroc a déjà engagé des mesures visant à faciliter le cadre juridique. Mais l’existence de cette possibilité ne prouve ni que les recrutements ont atteint le volume nécessaire, ni que les médecins dont le système de santé a besoin sont effectivement disposés à venir exercer au Maroc.
Il existe une différence entre un médecin étranger intervenant dans le cadre d’une mission ponctuelle, un praticien qui s’installe durablement et un spécialiste acceptant de travailler dans une région confrontée à un déficit de compétences. Les conditions ne sont pas identiques, et la simplification des procédures ne suffit pas à résoudre, à elle seule, les déséquilibres dans la répartition des médecins.
La question soulevée par l’Istiqlal porte ainsi sur les conditions professionnelles qui peuvent faire du Maroc une destination attractive. La rémunération compte, mais elle n’est pas le seul facteur. L’accès aux équipements, la charge de travail, les possibilités de recherche et de formation continue, la stabilité administrative, les perspectives de carrière et la capacité à exercer sa spécialité dans un environnement disposant des moyens nécessaires pèsent également dans la décision.
Si ces conditions ne sont pas réunies dans certains établissements ou territoires, le recrutement de praticiens étrangers dépendra aussi de la nature des offres proposées et des spécialités recherchées. Les déclarations parlementaires disponibles ne permettent pas, à elles seules, de déterminer le nombre de médecins étrangers nécessaires, le coût de leur recrutement ou leur disponibilité pour travailler dans les zones les plus déficitaires.
La formation du médecin marocain : son coût ne se limite pas aux années d’études
Le groupe istiqlalien a abordé la migration médicale sous l’angle de l’investissement public dans la formation. L’État finance les infrastructures universitaires, les enseignements et les stages cliniques, avant qu’une partie des diplômés puisse poursuivre sa carrière dans d’autres systèmes de santé qui bénéficient alors de leurs compétences.
Les données officielles témoignent d’une augmentation de la capacité de formation. En octobre 2025, des informations publiées sur le portail officiel du Maroc indiquaient que le nombre de places pédagogiques consacrées à la formation des médecins était passé de 2 650 en 2019 à 6 414 en 2025, soit une progression d’environ 142 %. Les mêmes données faisaient état d’une augmentation du nombre de professionnels de santé, passé d’environ 45 000 en 2019 à plus de 59 000 en 2025.
Ces chiffres documentent, selon les données gouvernementales, l’élargissement des capacités de formation et des ressources humaines. Ils ne suffisent toutefois pas à mesurer la couverture effective des besoins sanitaires. Le nombre de places ouvertes n’est pas celui des médecins effectivement diplômés ; le nombre de diplômés ne correspond pas au nombre de praticiens qui entrent en fonction ; et le total des professionnels en activité à l’échelle nationale ne révèle pas leur répartition entre les villes et les zones éloignées, entre le secteur public et le secteur privé, ou entre les différentes spécialités.
Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé, la densité médicale au Maroc s’élevait à 7,61 médecins pour 10 000 habitants en 2022. Cette valeur doit être considérée comme un indicateur historique correspondant à une année précise, et non comme une statistique actualisée pour 2026.
Le coût réel de la formation du médecin marocain, pour lequel le groupe istiqlalien propose une étude nationale, ne devrait pas être réduit aux seules dépenses universitaires. Il faudrait identifier les dépenses supportées par l’État pour l’enseignement, la formation clinique et le fonctionnement des hôpitaux universitaires, tout en distinguant le coût global de formation du coût supplémentaire associé à la formation d’un médecin additionnel.
Cette estimation pourrait ensuite être rapprochée du parcours professionnel des diplômés, sans considérer automatiquement le départ à l’étranger comme une perte financière totale et immédiate, indépendamment des années d’exercice au Maroc et des contributions apportées pendant cette période.
L’étude proposée pourrait également distinguer l’émigration définitive, l’exercice temporaire à l’étranger, le retour après acquisition d’expérience et les activités professionnelles transfrontalières. Ces situations n’ont pas les mêmes conséquences pour le système de santé national.
Retenir les compétences exige une politique mesurable
Le groupe istiqlalien ne s’est pas limité à soutenir le recrutement de médecins étrangers. Il a également demandé la poursuite de l’amélioration des salaires et des indemnités des médecins, la réévaluation du régime des gardes et des obligations de service, ainsi que le renforcement des incitations destinées aux praticiens exerçant dans les zones confrontées à un déficit de ressources humaines.
Ces propositions établissent un lien entre le recrutement et la stabilité professionnelle. Augmenter le nombre de médecins formés peut accroître l’offre potentielle de compétences, mais l’effet sur les services de santé dépend du taux d’entrée en fonction, de la continuité dans l’emploi, de la répartition géographique et des spécialités effectivement disponibles. L’amélioration des rémunérations ne garantit pas non plus, à elle seule, la fidélisation des médecins si les conditions de travail ou les perspectives professionnelles restent insuffisantes.
Les chiffres publiés sur l’augmentation des places de formation et des effectifs de professionnels de santé doivent donc être examinés avec d’autres indicateurs : nombre de postes ouverts et pourvus, taux de départ, répartition des médecins par région et par spécialité, délais d’obtention des rendez-vous et capacité d’accueil des établissements hospitaliers.
Sans ces données, il demeure difficile de déterminer si les déficits résultent principalement d’un manque global de médecins, d’une mauvaise répartition territoriale ou d’une combinaison de ces deux facteurs.
La question de l’émigration médicale nécessite également des données nationales actualisées précisant le volume des départs, leurs destinations et les spécialités concernées, en distinguant les intentions de départ des migrations effectivement réalisées. Les interventions parlementaires disponibles ne permettent pas d’établir un chiffre précis de la migration médicale ni d’en mesurer la part dans le déficit global du système de santé.
Le point commun entre les deux interventions est la possibilité de rendre les engagements publics vérifiables. Pour l’investissement, cela suppose de suivre les réalisations dans chaque région, les emplois et la valeur ajoutée créés, ainsi que les délais des procédures administratives. Pour la santé, il faut déterminer si l’augmentation des capacités de formation et de recrutement améliore réellement la disponibilité des médecins, et si les mesures destinées à attirer et à retenir les compétences bénéficient aux établissements et aux territoires qui en ont le plus besoin.
Le projet de loi de finances fournit le cadre budgétaire et politique de ces choix. L’évaluation de leurs effets nécessitera toutefois des données d’exécution, et non des déclarations seules. Au cours de son examen, l’attention devra porter sur la traduction de ces demandes en crédits, en mesures précises, en responsabilités clairement définies et en indicateurs permettant au Parlement comme à l’opinion publique de confronter les engagements aux résultats.
Note éditoriale : La proportion de 70 % relative à la concentration de l’investissement est attribuée au groupe parlementaire du PAM. Elle n’est pas présentée ici comme une donnée statistique indépendamment vérifiée, faute d’avoir pu confirmer sa définition et sa méthode de calcul. Les données sanitaires sont accompagnées de leurs dates de référence et ne sont pas présentées comme des chiffres actuels lorsqu’elles ne le sont pas.


