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Soutien public à la presse au Maroc : des millions de dirhams pour les médias… et quelle place pour une presse qui ne vend pas sa conscience ?

Il y a une presse qui cherche avant tout à s’imposer sur le marché, et une autre qui cherche à donner du sens à l’information. Entre les deux, des entreprises de presse conjuguent mission journalistique et activité commerciale, tandis que des structures indépendantes, souvent de taille modeste, tentent de produire un travail exigeant sans disposer nécessairement des ressources humaines, publicitaires et relationnelles qui permettent aux grands acteurs de peser davantage dans l’écosystème médiatique.

Cette différence mérite un examen sérieux, particulièrement à la lumière des chiffres annoncés dans le cadre du projet de loi de finances 2027.

Selon les données publiées autour de ce projet, près de 1,8 milliard de dirhams devraient être consacrés au soutien de l’audiovisuel public, contre 247 millions de dirhams destinés à l’accompagnement des entreprises de presse. Ces enveloppes s’inscrivent dans un budget prévisionnel du secteur de la communication estimé à 2,047 milliards de dirhams pour 2027, en baisse de 12,35 % par rapport à 2026. Ces montants restent toutefois liés au projet de loi de finances : ils ne prouvent pas, à eux seuls, que l’ensemble des crédits sera effectivement dépensé ni que toutes les structures ciblées en bénéficieront.

Le débat soulevé par ces chiffres dépasse pourtant la seule question des crédits budgétaires. Il concerne aussi la finalité du soutien public, les critères qui déterminent les bénéficiaires et la place réellement accordée à une presse qui produit de l’analyse, de l’enquête, du savoir et du décryptage.

Quand les chiffres commerciaux ne suffisent pas à mesurer la valeur journalistique

Les données relatives à l’audiovisuel public fournissent un exemple qui mérite attention.

La Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT) et la société Soread-2M ont enregistré ensemble des pertes nettes de 487 millions de dirhams en 2025. Les pertes de 2M se sont élevées à 356 millions de dirhams, contre 131 millions pour la SNRT, selon les données associées au projet de loi de finances 2027.

Dans le même temps, 2M a capté 65,8 % des investissements publicitaires bruts à la télévision durant cette année, mais son chiffre d’affaires a reculé de 10 %, à 375 millions de dirhams, dont 357 millions issus de la publicité. Celui de la SNRT a progressé pour atteindre 672 millions de dirhams, sans empêcher l’entreprise de terminer l’exercice sur une perte nette.

Ces résultats ne signifient pas que les deux organismes ne remplissent pas une mission de service public. Ils ne constituent pas davantage, à eux seuls, la preuve d’une mauvaise gestion. Le service public audiovisuel supporte des obligations et des coûts qui ne peuvent être réduits à une logique de rentabilité commerciale.

Ils imposent néanmoins de s’interroger sur l’utilisation des ressources, l’efficacité des dépenses, les résultats obtenus et la soutenabilité du modèle financier.

Lorsque des institutions publiques bénéficient de financements importants pour accomplir leurs missions, le citoyen est en droit de savoir ce que cet argent permet de produire, comment la qualité du service est évaluée et quels effets ces dépenses ont sur le pluralisme, l’accès à l’information, la culture et le débat public.

La même exigence devrait s’appliquer, selon des modalités adaptées, à l’aide accordée à la presse privée et indépendante.

Maroc Maintenant, Diplomatie et MMA MAG : quelle place pour la presse indépendante ?

Pour des médias tels que Maroc Maintenant, le magazine Diplomatie et le magazine MMA MAG, consacré aux arts martiaux mixtes, la question ne se résume pas à l’obtention d’une part des crédits publics. Elle porte également sur la reconnaissance du travail journalistique qu’ils cherchent à produire et sur la place réservée à la presse spécialisée et analytique dans le système de soutien.

Ces publications se présentent comme des projets éditoriaux qui privilégient l’analyse, le décryptage et la spécialisation, au-delà de la simple reprise de l’actualité quotidienne. Maroc Maintenant traite notamment des affaires nationales et des politiques publiques ; Diplomatie s’intéresse aux relations internationales, à la diplomatie et à la culture ; MMA MAG couvre les sports de combat ainsi que les enjeux sportifs et organisationnels qui leur sont associés.

La valeur de ces projets ne peut cependant être établie par la seule affirmation de leurs éditeurs qu’ils pratiquent un journalisme exigeant. Elle doit pouvoir être appréciée à partir d’éléments vérifiables : qualité des publications, exactitude de l’information, respect de la déontologie, régularité de la production, expertise éditoriale et contribution à la diversification de l’offre médiatique.

Mais la petite taille d’un média ou la faiblesse relative de ses ressources commerciales ne devraient pas constituer, en elles-mêmes, des motifs d’exclusion lorsqu’il remplit les conditions professionnelles et légales requises.

C’est un point essentiel : une entreprise de presse peut être modeste sur le plan financier tout en produisant un contenu ayant une réelle valeur journalistique, culturelle ou intellectuelle. À l’inverse, la taille commerciale d’une entreprise ne suffit pas à établir la qualité de son travail éditorial.

La distinction ne peut reposer sur des impressions. Elle exige des critères transparents, objectifs et applicables à tous.

La loi pose la question du pluralisme et de l’égalité des chances

Le débat ne relève pas uniquement d’une revendication morale ou d’une préférence éditoriale. L’article 7 de la loi marocaine n° 88.13 relative à la presse et à l’édition inscrit l’action de l’État dans une logique de garantie de la liberté de la presse et de renforcement du pluralisme médiatique. Le cadre légal du soutien aux secteurs de la presse, de l’édition, de l’imprimerie et de la distribution renvoie également aux principes de transparence, d’égalité des chances, de neutralité et à des critères objectifs respectueux de l’indépendance des bénéficiaires.

Ce cadre juridique conduit à examiner la manière dont ces principes se traduisent concrètement : quelles sont les conditions d’éligibilité ? Comment les dossiers sont-ils évalués ? Quelle place est réservée aux médias spécialisés ? Existe-t-il des procédures permettant aux entreprises qui estiment remplir les conditions requises de connaître les motifs d’un refus et, le cas échéant, de le contester ?

Les informations disponibles ne permettent pas d’affirmer que Maroc Maintenant, Diplomatie ou MMA MAG remplissent déjà l’ensemble des conditions administratives et juridiques exigées, ni qu’ils ont fait l’objet d’un refus dans le cadre d’une demande précise. Il serait donc prématuré de présenter leur situation comme un cas d’exclusion établi sans examiner les dossiers et les décisions concernés.

Il est en revanche légitime que ces médias, comme les autres publications indépendantes, puissent accéder à un dispositif lisible, connaître leur situation au regard des critères officiels et obtenir des explications sur les décisions qui les concernent.

Réformer le soutien ne doit pas revenir à privilégier uniquement la capacité commerciale

Le 19 février 2026, le ministre de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication, Mohamed Mehdi Bensaid, a annoncé une nouvelle formule de soutien aux entreprises de presse, élaborée en coordination avec le ministère de l’Économie et des Finances. Il a expliqué que la formule retenue reprenait le système antérieur, avec une enveloppe financière plus importante, et indiqué que certaines petites et moyennes entreprises n’avaient pas finalisé les procédures nécessaires, contrairement à de grandes entreprises ayant déposé leurs dossiers. Il a également annoncé une enveloppe d’environ 30 millions de dirhams destinée aux droits liés aux droits moraux des journalistes, selon les informations publiées par les canaux officiels concernés.

Cette déclaration met en évidence une difficulté pratique : l’existence d’un budget de soutien ne signifie pas que toutes les entreprises susceptibles d’y prétendre sont également en mesure d’y accéder.

Les difficultés peuvent tenir à la constitution des dossiers, aux capacités administratives, au respect des conditions réglementaires ou à d’autres facteurs qui doivent être examinés au cas par cas. Les réduire à une explication unique reviendrait à aller au-delà des éléments disponibles.

Le passage à un soutien accordé aux entreprises de presse selon des conditions précises peut contribuer à améliorer la gouvernance et la transparence. Il doit toutefois tenir compte des différences entre les structures concernées. Une entreprise disposant de services administratifs et financiers étoffés ne se trouve pas nécessairement dans la même situation qu’un magazine spécialisé ou qu’un média indépendant aux moyens limités.

Si l’objectif est de consolider le tissu médiatique national, l’évaluation doit prendre en compte la viabilité professionnelle, le respect de la loi, la qualité de la production éditoriale et la capacité à exercer une fonction journalistique indépendante. Les indicateurs commerciaux ne peuvent constituer, à eux seuls, le critère décisif.

Cela ne signifie pas dispenser les petites structures de leurs obligations légales et financières. Il s’agit plutôt de veiller à ce que les conditions soient compréhensibles, proportionnées et suffisamment accessibles pour permettre une concurrence équitable entre des médias aux moyens différents.

La presse n’est pas seulement un commerce, mais elle n’échappe pas non plus à la reddition des comptes

L’affirmation « nous sommes des journalistes, pas une entreprise commerciale » exprime une position professionnelle compréhensible. Elle mérite néanmoins d’être précisée pour éviter une opposition artificielle entre journalisme et entreprise.

Une publication peut être une entreprise au sens juridique et financier du terme. Elle doit financer les salaires des journalistes, le travail éditorial, la vérification des informations, la photographie, les outils techniques, l’hébergement numérique, la diffusion et le développement de ses activités.

Le problème ne réside pas dans la recherche de ressources ou dans la nécessité d’assurer la continuité économique d’un média. Il apparaît lorsque la rentabilité commerciale devient la seule mesure de sa valeur, ou lorsque la qualité, l’indépendance et la spécialisation passent au second plan parce qu’elles ne garantissent pas un rendement immédiat.

Inversement, le soutien public ne devrait pas être accordé à une structure au seul motif qu’elle se définit comme indépendante ou analytique. L’indépendance s’éprouve dans les pratiques, le professionnalisme s’évalue dans les contenus et la transparence concerne aussi l’utilisation de l’argent public reçu.

La politique publique a donc besoin d’un équilibre entre viabilité économique et valeur journalistique, entre respect des obligations légales et protection du pluralisme. Elle doit également permettre la publication des critères d’éligibilité et des résultats de l’évaluation, afin que les professionnels et le public puissent discuter du dispositif à partir de faits plutôt que de soupçons.

Quant aux médias indépendants, ils ne devraient pas avoir à renoncer à leur identité éditoriale pour devenir plus attractifs sur le marché. Ils doivent pouvoir démontrer la valeur de leur travail et trouver un système capable de reconnaître cette valeur lorsqu’ils remplissent les conditions requises.

Pour Maroc Maintenant, Diplomatie et MMA MAG, défendre le droit de la presse exigeante à accéder au soutien public ne devrait donc pas prendre la forme d’une demande de privilège particulier. Il s’agit de réclamer l’égalité des chances, la clarté des critères et une évaluation équitable qui distingue la taille d’une entreprise de la valeur de sa production éditoriale.

L’argent public n’est ni une récompense de loyauté, ni une compensation automatique aux difficultés du marché, ni un certificat préalable de qualité. Il constitue un instrument de politique médiatique, dont la justification repose sur les résultats obtenus en matière de pluralisme, d’accès à une information fiable et de capacité des médias à travailler en toute indépendance.

Le véritable test d’un système de soutien ne commence donc pas avec l’annonce de milliards de dirhams. Il commence lorsqu’il devient possible de savoir qui bénéficie de ces fonds, selon quelles conditions, avec quels résultats, et si un média indépendant produisant un journalisme de fond dispose d’une chance équitable de démontrer sa valeur.

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