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Le retour de Belkhayat par l’économie du sport : la gouvernance des fédérations marocaines face à l’épreuve du changement

Mohamed Daoudi remet au cœur du débat la relation entre l’argent et la gouvernance sportive, interroge les résistances au renouvellement des dirigeants et pose la question de l’avenir du modèle sportif marocain à l’heure des nouvelles orientations portées par Mehdi Bensaïd.

Par Jamal Soussi

Le retour de la notion d’économie du sport dans le débat public ne constitue pas une simple réapparition d’un concept associé à une ancienne période de gestion du secteur de la jeunesse et des sports. Il invite à réexaminer l’expérience de Rachid Belkhayat, mais aussi les résistances auxquelles s’est heurtée sa volonté d’introduire des personnalités issues du monde des affaires à la tête de plusieurs fédérations sportives. C’est l’idée centrale développée par le syndicaliste et militant sportif Mohamed Daoudi dans une publication où il revient sur son expérience personnelle avec Belkhayat et engage, avec une franchise notable, une réévaluation de la manière dont cette orientation avait été combattue.

Daoudi repart d’une interrogation qu’il avait déjà formulée à propos de Belkhayat, lorsqu’il occupait le poste de ministre de la Jeunesse et des Sports : ses contemporains ont-ils fait preuve d’injustice envers lui en ne comprenant pas pleinement la portée du projet qu’il entendait mettre en œuvre pour transformer les méthodes de gestion des fédérations sportives marocaines ?

Cette interrogation ne vise pas à réhabiliter automatiquement une ancienne expérience gouvernementale, ni à condamner rétrospectivement ceux qui s’y étaient opposés. Elle conduit plutôt à examiner un affrontement entre deux conceptions de la gouvernance sportive : l’une cherchant à mobiliser les compétences financières et managériales au service du sport, l’autre évoluant dans un environnement où, selon le diagnostic de Daoudi, certaines responsabilités fédérales ont progressivement été assimilées à des positions de pouvoir et à des avantages personnels plutôt qu’à des missions institutionnelles au service des sportifs.

Quand la présidence d’une fédération devient un privilège plutôt qu’une mission

Mohamed Daoudi revient sur le départ de plusieurs chefs d’entreprise que Belkhayat avait fait venir à la présidence de fédérations sportives. Ces personnalités ont quitté leurs fonctions après avoir fait face à une opposition importante. Daoudi reconnaît avoir lui-même participé à cette opposition avant de revenir aujourd’hui sur son positionnement. Il estime que le combat mené contre cette orientation n’avait pas nécessairement permis de mesurer la portée de l’enjeu et que son désaccord avec certains choix de Belkhayat l’avait empêché, à l’époque, de distinguer suffisamment la contestation des personnes de la discussion sur la philosophie de gestion qu’elles étaient censées incarner.

Cet aveu constitue l’un des éléments les plus significatifs de sa réflexion. Il déplace le débat des accusations réciproques entre responsables et opposants vers une interrogation sur la manière dont les positions se construisent au sein du mouvement sportif. L’opposition est indispensable lorsqu’il s’agit de défendre la démocratie et l’autonomie des institutions. Elle peut toutefois devenir un facteur de blocage lorsqu’elle se limite au rejet des personnes sans proposer d’alternatives opérationnelles, ou lorsque les revendications légitimes se mêlent aux calculs et aux intérêts des différents acteurs.

Pour autant, le fait d’être chef d’entreprise ou de diriger une grande institution ne suffit pas à garantir la réussite à la tête d’une fédération sportive. Les compétences financières et managériales sont importantes, mais elles ne remplacent ni la connaissance des disciplines concernées, ni l’expérience de la formation et de la compétition, ni la capacité à construire des institutions solides. Elles ne dispensent pas davantage du respect des règles démocratiques, de la transparence et de la responsabilité.

La leçon que permet de tirer la relecture de Daoudi n’est donc pas que les hommes d’affaires avaient nécessairement raison. Elle est plutôt que l’évaluation d’un dirigeant sportif doit reposer sur son projet, ses compétences et sa capacité à produire des résultats, et non sur sa seule appartenance professionnelle.

Daoudi met également en cause une dérive plus profonde : celle d’une conception des fédérations sportives comme des espaces durables d’influence et d’avantages, plutôt que comme des structures chargées de développer les disciplines et de servir les sportifs. Il dénonce des pratiques dans lesquelles certaines assemblées générales et réunions statutaires se réduiraient à des formalités, tandis que les préoccupations de certains responsables se concentreraient, selon ses termes, sur les déplacements, les indemnités, les séjours hôteliers et les photographies officielles.

Ces critiques relèvent du diagnostic formulé par Daoudi et ne sauraient être généralisées à l’ensemble des fédérations ou de leurs dirigeants. Elles soulèvent néanmoins des questions institutionnelles essentielles. Quelle est la valeur réelle d’une assemblée générale lorsqu’elle ne débouche pas sur un programme vérifiable ? Que signifie le renouvellement d’un bureau si les mécanismes de décision et de reddition des comptes demeurent inchangés ? Et comment demander à l’État et au secteur privé d’investir davantage dans le sport si toutes les institutions ne disposent pas d’indicateurs transparents permettant d’évaluer l’utilisation des ressources et les résultats obtenus ?

Un dialogue ancien qui révèle la nature du désaccord

Pour expliquer sa réévaluation, Daoudi rapporte un épisode personnel survenu lors d’une discussion particulièrement tendue avec Belkhayat, en présence de M. El Bukhari, qui dirigeait alors la Direction du sport.

Selon son récit, Belkhayat lui aurait directement demandé s’il disposait d’une proposition meilleure que celle consistant à confier la présidence d’une fédération à la personnalité qu’il avait choisie.

Daoudi explique lui avoir répondu qu’il n’était pas en position de proposer un nom précis et qu’il préférait laisser les membres de la discipline concernée exercer leur droit démocratique en choisissant eux-mêmes leur représentant.

La réponse de Belkhayat, telle que Daoudi la rapporte, était une mise en garde contre l’utilisation du principe démocratique pour justifier le maintien de certaines personnes à la tête des fédérations pendant des décennies. Il aurait ensuite défendu son choix de personnalités issues du monde des affaires, dirigeant de grandes institutions nationales, en affirmant que leur présence devait contribuer au développement du sport.

Cet échange, tel qu’il est restitué par l’auteur de la publication, révèle un désaccord qui dépasse largement la question des noms proposés. Le véritable enjeu consiste à déterminer comment concilier le droit des acteurs sportifs à choisir leurs représentants, la nécessité de renouveler les élites dirigeantes et l’introduction de compétences capables de renforcer le financement, la planification et la professionnalisation des institutions.

La démocratie fédérale n’est pas un obstacle à la modernisation. De même, le recours aux chefs d’entreprise ne saurait justifier son contournement. Le choix démocratique devient plus pertinent lorsqu’il s’inscrit dans un cadre garantissant l’égalité des candidatures, la prévention des conflits d’intérêts, la transparence et l’évaluation des résultats. Quant à l’apport des compétences économiques, il n’est légitime que s’il renforce l’institution au lieu de la transformer en espace d’influence privée.

Sous cet angle, la question soulevée par Daoudi reste entière : le désaccord autour du projet de Belkhayat portait-il principalement sur la qualité des personnalités choisies ou sur la manière dont les fédérations marocaines doivent être gouvernées ? Était-il possible de transformer l’opposition en une force de proposition capable d’imposer des garanties de transparence et d’évaluation, plutôt que de voir le conflit aboutir, selon la lecture de Daoudi, au départ de plusieurs dirigeants et à l’échec de l’orientation envisagée ?

Son témoignage ne suffit pas à démontrer que le projet initial aurait nécessairement réussi s’il avait été poursuivi. Il permet cependant de reposer le problème sans jugement définitif et de s’interroger sur les enseignements réellement tirés de cet affrontement.

L’économie du sport ne consiste pas à remplacer les dirigeants par des hommes d’affaires

Daoudi considère que le retour du débat sur l’économie du sport pourrait annoncer la réapparition d’idées qui n’avaient pas pu être menées à leur terme durant la période de Belkhayat. Il rapproche cette possibilité de l’évolution du modèle d’investissement dans le football, des orientations associées à Fouzi Lekjaa dans ce domaine et de ce qu’il perçoit comme une convergence avec la culture de l’investissement portée par Mehdi Bensaïd, à la tête du département gouvernemental chargé de la Jeunesse, de la Culture et des Sports dans la nouvelle configuration gouvernementale d’octobre 2026.

Mais si l’économie du sport doit devenir une politique publique efficace, elle ne peut se réduire à l’arrivée de détenteurs de capitaux à la présidence des fédérations. Elle constitue un système complet qui englobe le financement des clubs et des fédérations, le développement des infrastructures, la formation des sportifs et des encadrants, la commercialisation des compétitions, les droits de diffusion, le sponsoring, la gestion des équipements et l’élargissement de la pratique sportive. Elle concerne également la création d’emplois et l’émergence d’activités économiques liées à l’industrie du sport.

La réussite d’un investissement sportif ne se mesure pas uniquement au volume des fonds mobilisés. Elle dépend aussi de sa capacité à produire une valeur économique et sociale durable. Une institution peut attirer un grand sponsor tout en échouant à développer ses catégories de jeunes, à promouvoir le sport féminin ou à garantir la pérennité de ses clubs. Une compétition peut générer des recettes commerciales importantes sans que ses retombées bénéficient aux territoires dépourvus d’équipements et d’encadrement.

Le véritable test d’une nouvelle orientation consiste donc à concilier professionnalisation économique et fonction sociale du sport. Celui-ci représente un secteur d’investissement susceptible de créer des emplois et de stimuler de nombreuses activités. Mais il demeure également un droit à la pratique, un instrument d’éducation et de santé publique, un levier d’inclusion et un moyen d’élargir la participation des jeunes à la vie collective.

Si Daoudi invite, à travers sa relecture, à ne pas gaspiller les possibilités offertes par les compétences économiques, la conclusion dépasse la simple opposition entre sportifs et hommes d’affaires. L’enjeu est de bâtir un système dans lequel l’expertise sportive, les capacités financières et les compétences administratives convergent vers des objectifs communs, sous des mécanismes de contrôle et de responsabilité clairement définis.

Les fédérations sportives face à l’épreuve de la gouvernance

Les observations de Daoudi prennent une importance particulière dans une période où la place du sport dans les politiques publiques est de nouveau débattue. Le Maroc doit concilier le développement de ses infrastructures, ses ambitions en matière de compétitions internationales et la préparation des grandes échéances, notamment la Coupe du monde 2030.

Dans cette perspective, les fédérations sportives ne peuvent être considérées comme des structures isolées de l’économie nationale ou des engagements de l’État envers la jeunesse. Leur mission consiste à transformer les ressources publiques et privées en résultats tangibles : sportifs mieux formés, encadrement qualifié, compétitions régulières, formation continue, présence internationale et élargissement de la base des pratiquants.

Cela suppose de passer d’une gestion centrée sur les personnes à une gestion orientée vers les résultats. Des critères publics d’évaluation des fédérations, des rapports financiers vérifiables, une clarification de l’utilisation des subventions publiques et des mécanismes de reddition des comptes deviennent indispensables. Le financement doit également être associé à des objectifs mesurables et à des échéances précises.

Cette exigence ne remet pas en cause l’autonomie des fédérations dans l’exercice de leurs compétences. Elle rappelle plutôt que l’autonomie ne peut devenir une protection contre le contrôle, ni un prétexte à l’absence de responsabilité. Une institution bénéficiant de fonds publics doit pouvoir démontrer que ses ressources ont été utilisées conformément aux objectifs annoncés et que ses résultats sont cohérents avec les moyens mis à sa disposition.

La Direction du sport occupe ici une place importante dans l’appareil administratif chargé de préparer et d’accompagner la politique sportive. Le défi ne consiste pas uniquement à gérer les relations administratives avec les fédérations. Il s’agit aussi de développer des outils d’observation et d’évaluation, de renforcer les règles de gouvernance et d’assurer la cohérence entre les aides publiques et les objectifs nationaux.

La question est de savoir si l’administration sportive est prête à dépasser le suivi des dossiers et des procédures pour évaluer les effets réels des programmes engagés. Un contrôle qui ne conduit pas à corriger les dysfonctionnements demeure limité dans sa portée. De même, une stratégie dépourvue d’indicateurs précis ne permet pas de vérifier sérieusement les progrès accomplis.

Bensaïd et la nouvelle étape : l’investissement peut-il devenir un levier de réforme institutionnelle ?

Avec Mehdi Bensaïd à la tête du département gouvernemental chargé de la Jeunesse, de la Culture et des Sports, une nouvelle séquence s’ouvre, dans laquelle il devient nécessaire de redéfinir les priorités et les relations entre l’État, les fédérations et le secteur privé. Lors de sa prise de responsabilité, Bensaïd a mis l’accent sur l’importance de la coordination entre la jeunesse, l’éducation et le sport, en soulignant notamment le rôle stratégique du sport scolaire dans la construction d’un système sportif solide.

Ces priorités rejoignent la problématique soulevée par Daoudi : dépasser les méthodes traditionnelles de gestion des fédérations. Toutefois, la réussite de cette nouvelle étape ne dépendra ni du profil professionnel des dirigeants ni de leur seule capacité à attirer des investisseurs. Elle se mesurera à la traduction des orientations annoncées en réformes concrètes, applicables et évaluables.

La politique sportive s’orientera-t-elle vers un modèle économique diversifiant les sources de financement et renforçant les capacités d’investissement et de planification des fédérations ? Cette dynamique sera-t-elle accompagnée d’une réforme de la gouvernance garantissant que les nouvelles ressources ne deviennent pas des avantages supplémentaires pour les disciplines et les institutions déjà les mieux dotées, au détriment des sports qui attirent moins de sponsors et bénéficient d’une moindre visibilité médiatique ?

Comment construire un partenariat équilibré avec les chefs d’entreprise, de façon à encourager leur contribution financière sans soumettre les décisions sportives aux seuls intérêts commerciaux ? Quels mécanismes permettront aux jeunes sportifs, aux clubs locaux, au sport féminin et aux disciplines moins exposées médiatiquement de bénéficier des transformations économiques à venir ?

Ces interrogations font de l’économie du sport un sujet qui dépasse la gestion des fédérations et touche à la nature même du modèle sportif que le Maroc souhaite construire. Le succès des investissements dans le football, aussi important soit-il, ne suffit pas à démontrer la réussite de la politique sportive nationale. Il doit s’accompagner d’un développement équilibré des autres disciplines, d’un accès plus large à la pratique et d’une amélioration de la formation et de l’encadrement.

Qui doit assumer la responsabilité des occasions manquées ?

L’un des aspects les plus forts de la relecture proposée par Daoudi réside dans son refus de limiter la critique aux autres acteurs. En revenant sur sa propre participation à l’opposition contre l’orientation de Belkhayat, il reconnaît que les acteurs peuvent se tromper dans l’appréciation de certains projets, même lorsqu’ils pensent défendre des principes moralement légitimes.

Cette reconnaissance donne à sa réflexion une portée qui dépasse le cas de Belkhayat. Elle interroge la responsabilité des acteurs sportifs dans les conséquences de leurs choix et leur capacité à distinguer la défense de la démocratie du rejet du changement.

Mais l’autocritique ne doit pas devenir un verdict définitif selon lequel les opposants auraient nécessairement eu tort ou les détenteurs de capitaux auraient détenu la solution. Le critère décisif reste celui des résultats : les choix effectués ont-ils amélioré les performances des fédérations, élargi la pratique sportive et renforcé la transparence ? Ces questions ne peuvent être tranchées à partir des intentions ou de l’appartenance professionnelle des dirigeants. Elles exigent des résultats, des documents et des données vérifiables.

L’évocation de l’expérience de Belkhayat, telle que Daoudi la présente, appelle ainsi à une réflexion plus large sur la culture de gestion du sport marocain. Une culture dans laquelle le désaccord sur les personnes devrait ouvrir un débat sur les programmes, où l’opposition serait une force de contrôle et de proposition, et où l’investisseur trouverait sa place légitime sans que financement et pouvoir se confondent, ni que réussite commerciale et réussite sportive soient assimilées.

À la fin de sa publication, Daoudi décrit les présidents des fédérations sportives comme étant dans l’attente de nouvelles en provenance du ministère, situé avenue Ibn Sina à Rabat. Cette image résume une période d’incertitude face à une nouvelle étape. Elle soulève cependant une question plus importante que la simple attente de décisions : le système se contentera-t-il de redistribuer les responsabilités, ou engagera-t-il une révision des règles qui gouvernent le fonctionnement des fédérations et leurs relations avec l’État, les finances publiques et le secteur privé ?

Le véritable retour de l’économie du sport ne se mesurera pas au retour d’un nom ni à la nomination d’un nouvel homme d’affaires à la tête d’une fédération. Il se mesurera à la capacité des institutions à transformer les ressources en résultats, le pouvoir en responsabilité, l’investissement en valeur économique et sociale, et la démocratie en mécanisme de renouvellement et de contrôle des dirigeants.

C’est précisément le défi que la lecture de Mohamed Daoudi soumet aux responsables publics, aux fédérations et aux acteurs de la société : faire en sorte que la relecture du passé ne se réduise pas à la reconnaissance tardive d’une occasion manquée, mais devienne le point de départ d’un modèle sportif plus professionnel, plus transparent et plus équitable. Un modèle capable d’investir dans le sport sans en sacrifier la fonction sociale, et de renouveler ses élites dirigeantes sans vider la démocratie de son sens.

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