La nomination de Samir Belfkih à la tête du ministère de l’Aménagement du territoire national, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville, tout en lui confiant les fonctions de porte-parole du gouvernement, relance le débat sur les critères retenus par les partis politiques pour proposer les membres de l’Exécutif. Elle pose, plus particulièrement, la question de l’équilibre entre légitimité politique, expérience professionnelle et aptitude à piloter des secteurs où s’entrecroisent des enjeux économiques, sociaux, techniques et juridiques.
Le parcours académique de Samir Belfkih, tel qu’il a été présenté par l’Agence Maghreb Arabe Presse à la suite de sa nomination, le 16 octobre 2026, fait apparaître une formation en mathématiques appliquées et en ingénierie, ainsi qu’un doctorat en sciences obtenu à l’Université Montpellier 2 en 2002. Professeur de l’enseignement supérieur, il a également dirigé l’École nationale supérieure d’arts et métiers de Rabat à partir de 2022. Son parcours comprend par ailleurs une expérience politique et territoriale, notamment au sein du conseil de la région Rabat-Salé-Kénitra et à la Chambre des représentants, où il a siégé entre 2011 et 2016.
Ces éléments attestent d’un parcours académique solide, d’une expérience dans l’enseignement supérieur, de responsabilités institutionnelles et d’un engagement politique. Ils ne suffisent toutefois pas, à eux seuls, à établir une expérience directe dans la gestion des dossiers de l’urbanisme, de l’habitat et de la politique de la ville. À l’inverse, l’absence d’une spécialisation explicitement liée à ces domaines ne permet pas de conclure que le nouveau ministre serait incapable d’y réussir. Une telle appréciation suppose d’examiner son expérience effective, sa méthode de travail, les compétences dont il s’entourera et, surtout, les résultats obtenus.
La question dépasse donc le cas d’un seul ministre. Comment les partis choisissent-ils leurs candidats pour des portefeuilles particulièrement spécialisés ? Quelle place accordent-ils à l’expérience sectorielle par rapport aux équilibres politiques et aux impératifs de représentation partisane ? Existe-t-il des critères suffisamment clairs pour expliquer le choix d’un candidat plutôt qu’un autre, puis évaluer sa performance à l’issue de son mandat ?
Un ministère qui ne se limite pas à une expertise technique
Le cadre réglementaire du ministère montre que ses responsabilités vont bien au-delà de la simple supervision administrative d’un secteur. Le décret n° 2.23.751 du 21 décembre 2023 lui attribue notamment des missions relatives à la politique gouvernementale d’aménagement du territoire, aux stratégies d’urbanisme et d’architecture, à l’élaboration des documents d’urbanisme, aux politiques de l’habitat, à la mobilisation du foncier public ainsi qu’au développement du logement social et au suivi des programmes bénéficiant du soutien de l’État.
Ces compétences placent le ministre au croisement des décisions de l’État, des collectivités territoriales, des investisseurs, des professionnels et des ménages. Un plan d’aménagement, par exemple, ne constitue pas une simple opération technique : il peut modifier la valeur du foncier, les perspectives d’investissement, la répartition des équipements publics et les possibilités d’accès au logement. La politique de la ville engage, quant à elle, des questions de transport, de services publics, d’infrastructures et d’accès à l’emploi. Le traitement de l’habitat insalubre exige, pour sa part, une coordination entre financement, disponibilité du foncier, planification urbaine et relogement.
La question devient particulièrement sensible lorsqu’il s’agit des programmes de logement soutenus par l’État. Leur réussite ne se mesure ni au nombre d’annonces ni au volume des crédits mobilisés. Elle dépend aussi de la capacité à atteindre les bénéficiaires ciblés, à proposer une offre adaptée, à suivre l’exécution des programmes et à mesurer leurs effets réels. Le cadre réglementaire du ministère prévoit précisément des missions d’évaluation, d’audit et de contrôle concernant les programmes bénéficiant du soutien public.
Dans un tel environnement, le ministre doit pouvoir comprendre les dossiers techniques, dialoguer avec l’administration centrale, anticiper les conséquences des décisions et distinguer les propositions étayées par des données de celles qui nécessitent des études complémentaires. Il n’est pas indispensable qu’il soit lui-même ingénieur ou spécialiste de l’immobilier. Il doit néanmoins disposer des connaissances et des capacités de discernement nécessaires pour orienter les experts, interroger leurs analyses et contrôler la mise en œuvre des politiques publiques.
Que nous apprennent les expériences précédentes ?
Le parcours de Taoufiq Hjira offre un point de comparaison utile pour examiner le rapport entre expérience professionnelle et portefeuille ministériel. Nommé à la tête du secteur de l’habitat et de l’urbanisme en 2002, il avait auparavant travaillé au sein des services du ministère chargé de l’Habitat, notamment sur les dossiers de l’habitat insalubre et de l’urbanisme. Il était également titulaire d’un doctorat en urbanisme obtenu à l’Université de Montréal en 1983. Il a quitté le gouvernement lors de la formation de la nouvelle équipe en janvier 2012.
Idriss Merroun, qui a dirigé le ministère de l’Urbanisme et de l’Aménagement du territoire national à partir de 2015, présentait un autre profil. Ingénieur d’État en génie civil, il avait exercé des responsabilités liées à l’équipement, à l’urbanisme et à la programmation au sein d’institutions territoriales avant son entrée au gouvernement.
Ces parcours montrent que certaines nominations ont accordé une place à une expérience professionnelle directement liée au secteur concerné. Mais une comparaison sérieuse suppose d’examiner l’ensemble des trajectoires des ministres successifs, plutôt que de s’en tenir à leurs diplômes ou à des impressions politiques. Une formation spécialisée ne garantit pas, à elle seule, la réussite dans l’exercice du pouvoir : un responsable peut posséder une expertise technique approfondie tout en rencontrant des difficultés dans la coordination institutionnelle, la prise de décision ou la transformation des programmes en résultats concrets.
Il serait donc excessif, au regard des seuls éléments disponibles, d’affirmer que tous les ministres ayant dirigé ce secteur depuis 2012 étaient dépourvus de compétences spécialisées. Une démarche plus rigoureuse consiste à examiner chaque nomination individuellement, à distinguer l’absence de formation académique dans le domaine de l’absence d’expérience professionnelle directe, puis à évaluer les résultats obtenus pendant le mandat.
La responsabilité des partis commence avant la nomination
L’article 47 de la Constitution marocaine prévoit la nomination des membres du gouvernement sur proposition du chef du gouvernement. Le choix des ministres s’inscrit ainsi dans le processus de formation de l’Exécutif, tandis que les partis qui proposent leurs candidats portent une responsabilité politique quant à leurs compétences et à leur aptitude à diriger les départements qui leur sont confiés.
Il ne s’agit pas de transformer les diplômes universitaires en conditions juridiques qui ne sont pas prévues par les textes, ni d’écarter les responsables politiques dont l’expérience s’est construite dans le travail parlementaire, la gestion publique ou l’action territoriale. L’enjeu est plutôt de disposer de critères de sélection lisibles, associant intégrité, compétence, capacité de direction et compréhension des spécificités de chaque secteur.
Cette exigence prend une dimension supplémentaire lorsque plusieurs responsabilités sont confiées à un même ministre. Samir Belfkih cumule ainsi le portefeuille de l’Aménagement du territoire, de l’Urbanisme, de l’Habitat et de la Politique de la ville avec la fonction de porte-parole du gouvernement. La seconde mission implique de suivre l’action gouvernementale et d’en assurer la communication publique, tandis que la première exige une attention soutenue à des dossiers fonciers, urbains et sociaux particulièrement étendus.
Ce cumul ne suffit pas, en lui-même, à préjuger de la qualité de son action. Il rend toutefois déterminantes l’organisation du travail, la répartition du temps, la qualité de l’équipe ministérielle et la capacité à s’appuyer sur des compétences spécialisées.
L’évaluation devra donc porter sur les programmes effectivement mis en œuvre, la gestion des dossiers fonciers et urbanistiques, les politiques du logement, la publication des données et la mesure des résultats. C’est à partir de ces éléments que le débat pourra dépasser la seule question du parcours académique pour apprécier la compétence dans l’exercice concret de la responsabilité publique.
Pour les secrétaires généraux et les directions des partis, la responsabilité commence avant même l’annonce de la composition du gouvernement : au moment de sélectionner les candidats, d’expliquer les raisons de leur choix et de s’assurer qu’ils sont préparés à prendre en charge des secteurs qui ne tolèrent ni l’improvisation ni l’absence de vision.
Un portefeuille ministériel ne saurait être considéré comme une récompense organisationnelle. Il constitue une responsabilité publique dont la valeur se mesure à ses effets concrets sur la vie des citoyens.


