Boualem Sansal relance le dossier des frontières maroco-algériennes et annonce son intention de poursuivre Tebboune : des déclarations sur Tlemcen et Maghnia à la question de la responsabilité de son arrestation
La libération de l’écrivain Boualem Sansal, en novembre 2025, n’a pas mis fin à la confrontation qui l’oppose aux autorités algériennes depuis ses déclarations sur les frontières entre le Maroc et l’Algérie. En octobre 2026, l’écrivain a de nouveau défendu sa lecture des liens historiques entre le Maroc et plusieurs territoires aujourd’hui situés en Algérie, tout en réaffirmant son intention d’engager des poursuites contre le président Abdelmadjid Tebboune au sujet de ce qu’il considère comme la responsabilité du pouvoir dans son arrestation.
Dans son entretien avec la chaîne allemande DW Arabic, Sansal a de nouveau évoqué Tlemcen, Maghnia et d’autres régions de l’ouest algérien, en s’appuyant sur son interprétation de l’histoire coloniale des frontières dans cette partie du Maghreb. L’affaire revient ainsi à son point de départ : des déclarations historiques et politiques contestées par les autorités algériennes, suivies d’une procédure pénale qui a abouti à une condamnation à cinq ans de prison, avant que l’écrivain ne bénéficie d’une grâce présidentielle le 12 novembre 2025.
Les propos récents de Sansal réunissent toutefois deux questions qu’il convient de distinguer. La première concerne l’histoire et la délimitation territoriale entre le Maroc et l’Algérie, ainsi que les conséquences de la redéfinition des frontières pendant la période coloniale. La seconde porte sur la responsabilité juridique liée à l’arrestation, au procès et aux conditions dans lesquelles la défense a pu s’exercer. Ces deux dimensions se sont entremêlées depuis le début de l’affaire, mais l’une ne tranche pas automatiquement l’autre : une divergence d’interprétation historique ne suffit pas à établir la légalité ou l’illégalité d’une arrestation, pas plus qu’une contestation des conditions du procès ne règle, à elle seule, toutes les questions historiques soulevées par l’écrivain.
De la déclaration à la condamnation : comment l’affaire a évolué
La confrontation judiciaire a commencé le 16 novembre 2024, lorsque Sansal a été arrêté à l’aéroport d’Alger à son retour de France. Cette arrestation est intervenue après des déclarations faites dans un entretien accordé à un média français, au cours duquel il avait évoqué les frontières algériennes et les territoires qu’il estime avoir été rattachés à l’Algérie par la France durant la période coloniale, alors qu’ils auraient entretenu des liens historiques avec le Maroc.
Il a ensuite été placé en détention provisoire dans le cadre d’accusations liées notamment à l’atteinte à l’intégrité du territoire national et à la sûreté de l’État. Le dossier a notamment été associé à l’article 87 bis du Code pénal algérien, qui couvre des infractions liées au terrorisme et au sabotage selon les définitions prévues par la loi. La gravité des accusations ne suffit cependant pas, en elle-même, à démontrer que les déclarations historiques de l’écrivain constituaient une infraction. Une telle conclusion suppose d’examiner les faits précis retenus dans le dossier, le fondement juridique de la condamnation et la proportionnalité de l’application de la loi aux actes reprochés.
Le 27 mars 2025, le tribunal l’a condamné à cinq ans d’emprisonnement, assortis d’une amende, dans une affaire qui a suscité des critiques concernant les garanties de la défense. Sansal a fait appel, tout comme le parquet, qui réclamait une peine plus lourde. Le 1er juillet 2025, la juridiction d’appel a confirmé la peine de prison. La France a alors exprimé officiellement ses regrets et appelé à une issue humaine rapide, tenant compte de l’âge de l’écrivain et de son état de santé.
Les critiques relatives à la procédure ne se limitaient pas aux prises de position politiques françaises. L’avocat français François Zimeray a rencontré des difficultés pour obtenir un visa lui permettant de se rendre en Algérie et de rencontrer son client, selon plusieurs comptes rendus et documents consacrés à l’affaire. Cette difficulté a relancé le débat sur le droit d’un prévenu à choisir sa défense et sur les conditions dans lesquelles un avocat étranger peut intervenir aux côtés de confrères locaux, conformément aux règles applicables.
Cette question possède une portée juridique distincte du différend historique sur les frontières. Examiner la régularité de l’arrestation et du procès n’exige pas d’adhérer à la lecture historique de Sansal. Inversement, contester ses déclarations ne dispense pas les autorités de respecter les droits de la défense et les garanties d’un procès équitable. Les éléments complets du dossier judiciaire, notamment les preuves retenues par le tribunal et les réponses officielles détaillées aux objections de la défense, demeurent nécessaires pour toute appréciation juridique définitive.
Les frontières héritées de la colonisation : que dit réellement l’histoire ?
L’affaire Sansal dépasse sa situation personnelle, puisqu’elle a remis au premier plan une question historique réelle : la formation des frontières entre le Maroc et l’Algérie au XIXe siècle et au début du XXe siècle. L’examen de cette question impose toutefois de distinguer trois dimensions : les liens historiques entre les villes et les territoires voisins, les transformations frontalières intervenues sous l’expansion coloniale française et le statut juridique des frontières entre deux États indépendants.
Le traité de Lalla Maghnia, signé le 18 mars 1845, constitue un repère essentiel pour étudier cette question. Conclu après l’occupation française de l’Algérie et la guerre qui s’acheva par la bataille d’Isly, il a organisé une partie de la frontière entre le Maroc et l’Algérie. Des travaux universitaires soulignent cependant que la délimitation ne couvrait pas l’ensemble des régions méridionales et que l’administration coloniale française a ensuite établi d’autres lignes administratives, notamment les lignes dites Warnier, en 1912, et Trinquet, en 1938, dans des espaces sahariens dont les limites faisaient encore l’objet de difficultés.
Ces éléments historiques permettent d’établir que les frontières actuelles ne se sont pas formées en une seule étape et que l’administration coloniale a contribué à leur tracé et à leur évolution. Ils ne suffisent toutefois pas à démontrer que chaque ville ou territoire que Sansal rattache historiquement au Maroc relevait de la souveraineté marocaine au même sens juridique et à toutes les périodes considérées. L’histoire des espaces politiques, l’autorité exercée sur les villes par les différentes dynasties et les pouvoirs successifs, ainsi que les limites administratives établies par la France, sont des questions liées, mais qui ne se confondent pas.
Tlemcen, par exemple, possède une histoire politique et culturelle ancienne dans l’ouest du Maghreb. La ville a connu plusieurs dynasties et autorités, notamment les Zianides, qui en firent leur capitale, ainsi que des périodes de rivalité et d’interaction entre les puissances qui dominaient différentes parties du Maghreb. Maghnia revêt, pour sa part, une importance particulière en raison de sa situation frontalière et de ses liens avec l’histoire des relations maroco-algériennes. Réduire cette histoire complexe à une affirmation unique, fondée sur une période isolée, ne permet ni d’établir une appartenance marocaine absolue ni de nier les liens historiques qui ont rapproché ces régions du Maroc.
Des travaux universitaires marocains et algériens proposent différentes lectures de l’évolution de la frontière, notamment des effets du traité de Lalla Maghnia et des arrangements ultérieurs. Cette littérature montre que la question est restée liée à l’expansion française, aux rivalités politiques régionales et aux différends apparus après l’indépendance des deux pays.
Le passage de l’histoire à une revendication juridique contemporaine nécessite cependant des preuves documentaires et des critères supplémentaires. L’existence de liens historiques ou culturels ne conduit pas automatiquement à une modification des frontières internationales en vigueur. De même, l’étude des frontières héritées de la colonisation ne transforme pas chaque interprétation politique en fait définitivement établi. Les déclarations de Sansal doivent donc rester attribuées à leur auteur et être examinées à la lumière des archives, des traités et des études spécialisées, plutôt que considérées comme leur substitut.
Poursuivre Tebboune : une annonce politique n’est pas encore une procédure judiciaire
En mars 2026, Sansal avait déjà annoncé son intention de poursuivre le président algérien Abdelmadjid Tebboune lors d’un entretien avec le journaliste français Jean-Jacques Bourdin. Il avait expliqué ne pas vouloir se taire face à ce qu’il estime avoir subi et avait lié sa démarche à des déclarations du président algérien intervenues après son arrestation.
Une partie du différend concerne les propos attribués à Tebboune au sujet de l’identité de Sansal, de sa nationalité et des circonstances de l’affaire, alors que les autorités algériennes le poursuivaient dans un dossier présenté comme touchant à la sûreté de l’État. L’écrivain estime que la position du président n’était pas étrangère au processus ayant conduit à sa condamnation. Ce lien allégué ne suffit toutefois pas à établir, à lui seul, une responsabilité juridique personnelle dans la décision d’arrestation ou dans le jugement rendu par les tribunaux.
Annoncer son intention de déposer plainte ne signifie pas que la plainte a effectivement été déposée, encore moins qu’une juridiction l’a déclarée recevable ou compétente. L’expression « justice internationale » demande également à être précisée : s’agit-il d’une procédure devant une juridiction internationale, d’une plainte auprès d’un mécanisme des Nations unies ou d’une action devant une juridiction nationale sur le fondement d’une compétence déterminée ? Ces voies obéissent à des conditions distinctes et ne constituent pas un seul et même recours.
Les informations vérifiées dans le cadre de cette recherche ne permettent pas d’établir l’existence d’un document officiel prouvant le dépôt d’une action contre Tebboune ou précisant la juridiction qui serait appelée à l’examiner. Le fait établi est donc l’annonce de Sansal. Le passage de cette déclaration à une procédure judiciaire effective reste à démontrer.
La grâce et la médiation allemande : la libération n’a pas clos le dossier
Le 12 novembre 2025, Sansal a bénéficié d’une grâce présidentielle algérienne à la suite d’une demande allemande et d’une médiation menée par le président allemand Frank-Walter Steinmeier. Le président français Emmanuel Macron a indiqué le même jour que les efforts allemands avaient joué un rôle décisif dans la libération de l’écrivain. Il a également remercié par la suite le président algérien pour sa décision.
Cette décision a mis fin à la détention, mais elle n’a pas réglé le désaccord sur le fondement juridique de la condamnation, les objections relatives aux droits de la défense ou la responsabilité que Sansal attribue aux dirigeants algériens. Une grâce présidentielle entraîne la libération selon les modalités de la décision prise ; elle ne constitue pas, en elle-même, un jugement déclarant la condamnation nulle ni une reconnaissance officielle d’une violation des droits.
La médiation allemande a acquis une importance diplomatique parce qu’elle a permis une issue humanitaire à une affaire devenue l’un des points de tension entre Alger et Paris. Mais le succès de la médiation sur la question de la libération ne signifie pas que toutes les questions soulevées par le dossier ont été réglées, ni que les parties sont parvenues à un accord sur les faits ou les responsabilités.
Après sa sortie de prison, Sansal a continué à évoquer son expérience et ses conséquences, tandis que son affaire revenait dans le débat public au gré de ses interventions médiatiques. En mars 2026, il a également abordé, dans des entretiens de presse, les raisons de son départ de la maison d’édition Gallimard au profit de Grasset, en reliant une partie de son différend avec son ancien éditeur à son expérience de la détention.
Quant au nouvel ouvrage présenté dans certaines informations comme portant le titre « Le Mythe », les sources consultées n’ont pas permis d’établir de manière indépendante son contenu définitif ni une date de publication précise. De même, les positions détaillées qui lui sont attribuées au sujet de la question palestinienne ou de sa visite en Israël ne doivent pas être rapportées sans consultation de l’entretien intégral et vérification de ses propos exacts.
Ce qui peut être établi, c’est que la libération n’a pas mis fin à la volonté de Sansal de demander des comptes aux autorités algériennes et que ses déclarations sur les frontières demeurent au cœur de la controverse. La transformation de son annonce en action judiciaire recevable, comme l’éventuelle production de nouveaux documents à l’appui de ses accusations concernant son arrestation, dépendra des démarches effectivement engagées et des éléments présentés devant les instances compétentes.
Entre histoire, droit et politique, la compréhension de l’affaire exige de maintenir une distinction entre les faits documentés, les accusations et les déductions. L’histoire des frontières doit être étayée par ses documents ; la responsabilité liée à une privation de liberté doit être examinée à partir d’éléments probants et dans un cadre judiciaire ; et l’annonce d’une action en justice ne devient pas une affaire pendante du seul fait qu’elle est formulée dans un entretien médiatique.


