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Depuis l’ONU, Ahmed Bouchlika met en lumière le soutien au cinéma et à la culture hassanie, et souligne le potentiel des compétences des provinces du Sud

De la préservation de la mémoire hassanie à l’autonomisation des créateurs, du soutien à la production cinématographique aux plateformes audiovisuelles régionales, le réalisateur et producteur marocain Ahmed Bouchlika présente, devant la Quatrième Commission de l’Assemblée générale des Nations Unies, une lecture des transformations culturelles et du développement dans les provinces du Sud du Royaume. S’appuyant sur son expérience personnelle et professionnelle ainsi que sur des données relatives à la production cinématographique et télévisuelle, il fait de la culture une entrée pour comprendre les enjeux plus larges du développement marocain et les messages adressés aux espaces international, africain, arabe et maghrébin.

Lors de son intervention devant la Quatrième Commission de l’Assemblée générale des Nations Unies, réunie à New York pour sa quatre-vingt-unième session, le réalisateur et producteur marocain Ahmed Bouchlika n’a pas abordé la culture hassanie comme un patrimoine figé dans le temps et limité à un espace géographique. Il l’a présentée à travers une approche qui associe mémoire, identité et production, en reliant le droit à l’expression culturelle à la capacité de disposer des moyens de création, de formation et d’accès au public. Cette lecture prend une dimension particulière parce qu’elle émane d’un professionnel directement lié à cet environnement culturel : originaire du Sahara marocain, Bouchlika a grandi dans un univers façonné par la poésie, la musique et la tradition orale, avant de faire du cinéma un moyen d’expression et de transmission de cet héritage vers des publics plus larges.

La portée de son intervention tient également au lieu où elle a été prononcée. La Quatrième Commission examine des questions politiques relatives aux territoires non autonomes, notamment celle du Sahara marocain. Bouchlika a choisi d’inscrire la culture, la création et la production médiatique parmi les éléments permettant de rendre compte des transformations des provinces du Sud du Royaume. Ce choix déplace le débat de la seule dimension symbolique de l’identité vers les conditions qui permettent à celle-ci de devenir une pratique culturelle productive, dotée d’institutions, de ressources et de plateformes, et capable de s’adresser à des publics au-delà de ses frontières géographiques.

C’est là que réside l’un des principaux enseignements de son propos : le développement ne se mesure pas uniquement aux infrastructures et aux investissements, aussi importants soient-ils. Il se mesure également à la capacité d’une société à préserver sa mémoire, à former de nouvelles générations de créateurs et à produire ses propres représentations culturelles. Présentée sous cet angle, la culture hassanie ne constitue pas seulement un patrimoine à conserver dans les archives. Elle représente une ressource vivante susceptible d’alimenter le cinéma, la télévision et les industries culturelles, d’ouvrir des perspectives professionnelles aux jeunes et de renforcer la présence des provinces du Sud dans les espaces culturels national et international.

La Constitution : de la reconnaissance identitaire à l’autonomisation des créateurs

Dans son intervention, Ahmed Bouchlika s’est référé à l’article 5 de la Constitution marocaine, qui consacre la diversité linguistique du Royaume et reconnaît la culture hassanie comme une composante de l’identité culturelle marocaine, riche de ses multiples affluents. Cette référence juridique ne constitue pas une simple mention institutionnelle. Elle permet de relier la reconnaissance constitutionnelle aux politiques publiques susceptibles de donner aux créateurs les moyens d’exprimer leur identité, de produire leurs œuvres et de les présenter au public.

La portée concrète d’une reconnaissance constitutionnelle dépend en effet de sa traduction dans la vie des citoyens et dans le fonctionnement des institutions. Lorsque la protection culturelle se transforme en soutien à la production, à la formation et à la diffusion, le patrimoine devient un espace de renouvellement créatif plutôt qu’un simple objet de célébration du passé. À l’inverse, lorsque cette reconnaissance reste cantonnée aux textes et aux discours, l’écart entre le droit culturel et son exercice effectif demeure.

En insistant sur le passage de la préservation de la culture hassanie à la capacité de produire et de créer, Bouchlika place les professionnels locaux au cœur de la réflexion sur le développement. Un réalisateur ou un producteur a besoin de davantage que la reconnaissance de la valeur de sa culture : il lui faut des conditions matérielles et professionnelles pour réaliser un film, des possibilités de formation, des circuits de distribution et des espaces permettant à son travail de rencontrer son public. C’est à travers ces éléments que se mesure la capacité d’une politique culturelle à produire des effets durables.

Quinze millions de dirhams par an : quelle portée pour le cinéma saharien ?

Évoquant les mécanismes de soutien public, Bouchlika a indiqué que le Centre cinématographique marocain consacre, depuis janvier 2015, une enveloppe annuelle de 15 millions de dirhams à la production de documentaires consacrés à la culture saharienne et hassanie. Ce montant témoigne, dans sa présentation, de l’existence d’un mécanisme institutionnel permettant de faire passer la culture locale dans le langage de l’image, tout en donnant aux réalisateurs les moyens de documenter la mémoire sociale et culturelle et de la rendre accessible à travers des œuvres susceptibles d’être diffusées et présentées dans des festivals.

L’importance d’un tel dispositif dépasse la seule valeur financière des crédits mobilisés. Le documentaire peut préserver des récits oraux, des témoignages et des expériences sociales menacés d’oubli. Il peut également faire découvrir la culture hassanie à des publics qui la connaissent peu. Mais un film reste une œuvre qui nécessite une chaîne professionnelle complète : écriture, production, tournage, postproduction, promotion et distribution. L’évaluation du soutien ne saurait donc se limiter au nombre de films réalisés. Elle doit aussi prendre en considération leur qualité, la pérennité des sociétés de production, les emplois créés et leur capacité à atteindre les publics au Maroc comme à l’étranger.

Pour illustrer la présence des cinéastes sahariens dans les festivals, Bouchlika a évoqué plusieurs œuvres et participations, notamment le film The Call (L’Appel), qu’il a associé à des manifestations internationales, dont le Florida International Film Festival en 2006, ainsi qu’aux Journées cinématographiques de Carthage et au Festival international du film documentaire d’Ismaïlia, entre autres. Cette référence souligne la possibilité pour les productions locales de franchir les frontières et de faire de la culture hassanie un sujet de création susceptible d’entrer en dialogue avec d’autres expériences et traditions.

La participation à des festivals internationaux ne doit toutefois pas être réduite à une liste de distinctions ou de manifestations. L’enjeu du développement réside aussi dans la capacité à construire des carrières durables, à transformer des réussites ponctuelles en une industrie culturelle renouvelable et à assurer une véritable circulation des œuvres. Cela suppose des mécanismes de distribution, un accès aux salles et aux plateformes numériques, ainsi que des possibilités accrues de découverte par les publics marocains et étrangers.

La chaîne régionale de Laâyoune : de la sauvegarde du patrimoine à une économie du contenu local

Dans le volet médiatique de son intervention, Bouchlika a souligné le rôle de la chaîne régionale de Laâyoune, lancée en 2004, dans la documentation de la culture hassanie et la préservation du patrimoine oral. Selon les données qu’il a présentées, la chaîne aurait produit, pour la seule année 2025, environ 431 heures de programmes internes, auxquelles s’ajoutent 209 heures de production externe destinées notamment à soutenir les entreprises locales du secteur audiovisuel spécialisées dans les contenus culturels.

Ces chiffres invitent à dépasser la simple lecture d’un bilan de production télévisuelle. La production interne témoigne de la capacité d’un média à développer des contenus ancrés dans son environnement culturel et social. La production externe, quant à elle, ouvre des possibilités de participation aux entreprises locales, de consolidation des compétences professionnelles et de création de relations économiques avec une institution audiovisuelle régionale. La télévision peut ainsi remplir deux fonctions complémentaires : préserver la mémoire collective et contribuer à l’activité économique liée à la production audiovisuelle.

L’impact réel de ce modèle dépend cependant de sa capacité à créer des débouchés et des perspectives durables. Le volume horaire constitue un indicateur utile, mais ne suffit pas à établir la qualité des contenus, le niveau de bénéfice des entreprises locales ou la capacité des programmes à toucher les jeunes générations. La transformation numérique oblige également les médias régionaux à repenser leurs modes de diffusion, à développer des contenus adaptés aux plateformes numériques et aux téléphones mobiles, et à valoriser leurs archives audiovisuelles comme une ressource culturelle, éducative et économique.

Sous cet angle, les données avancées par Bouchlika ouvrent un débat sur le lien entre médias publics et développement territorial. Un média régional ne se limite pas à transmettre des informations ou à diffuser des émissions. Il peut contribuer à la formation du goût, à la transmission de l’histoire culturelle aux nouvelles générations et à la création d’une demande pour les services des entreprises audiovisuelles locales. La réalisation de ces objectifs exige néanmoins une formation continue, une innovation dans les formes narratives, une meilleure connaissance des publics et la capacité de produire des contenus locaux compétitifs en matière de qualité et d’attractivité.

La femme marocaine : de la représentation à la participation active au développement

La réflexion sur le développement culturel dans les provinces du Sud demeure incomplète si elle ne prend pas en considération la place de la femme marocaine dans ces transformations. La femme ne saurait être réduite à un personnage apparaissant dans un film ou à un sujet traité par une émission de télévision. Elle peut aussi être réalisatrice, productrice, scénariste, technicienne ou dirigeante d’une entreprise culturelle, tout en jouant un rôle dans la transmission de la mémoire orale et la préservation du patrimoine social.

Cette dimension invite à examiner les politiques culturelles à travers le prisme de l’égalité des chances et de l’accès des femmes, en particulier des jeunes femmes, à la formation, au financement et aux responsabilités créatives. Elle soulève également la question de leur représentation dans les œuvres cinématographiques et télévisuelles : ces productions reflètent-elles la diversité de leurs expériences, de leurs ambitions et de leur participation économique et sociale, ou reproduisent-elles des images traditionnelles de leurs rôles ?

L’intégration de la femme dans cette réflexion n’est pas un ajout formel au débat culturel. Elle touche au cœur même du développement humain. Plus la participation à la production culturelle s’élargit, plus la société renforce sa capacité à exprimer la diversité de ses expériences et à mobiliser les talents issus de ses différentes composantes. Le développement du cinéma et des médias dans les provinces du Sud peut ainsi devenir un levier pour associer la préservation de l’identité à l’autonomisation des femmes et des jeunes, et pour faire de la création un espace de participation, d’indépendance professionnelle et de contribution à l’économie locale.

Le message à la communauté internationale : le développement comme langage de présentation du Maroc

Le choix d’Ahmed Bouchlika de présenter son expérience et les données qu’il a avancées devant la Quatrième Commission des Nations Unies confère à son intervention une portée qui dépasse le secteur cinématographique. Le public international est confronté non seulement à un discours politique, mais aussi à des éléments concrets liés à la Constitution, au financement public, à la production télévisuelle, aux parcours des créateurs et à la place de la culture hassanie dans l’espace public.

La force de cette approche réside dans sa capacité à inscrire le développement culturel dans la présentation des provinces du Sud du Royaume, en donnant à voir l’expérience marocaine à travers des institutions, des programmes et des pratiques susceptibles d’être examinés et évalués. La reconnaissance internationale ne se construit pas uniquement par le discours. De même, l’image qu’une région projette dans le monde ne dépend pas seulement de données économiques et politiques : la culture contribue à faire connaître une société, son histoire et sa capacité à produire des œuvres, des récits et des représentations qui lui sont propres.

Pour que ce message produise des effets plus larges, les chiffres et les exemples doivent toutefois pouvoir être documentés, les œuvres doivent bénéficier de meilleures possibilités de diffusion et les créateurs marocains doivent pouvoir inscrire leur présence dans la durée au sein des réseaux internationaux. Une intervention dans une enceinte onusienne ouvre une possibilité de présentation ; l’élargissement de son impact dépend ensuite de la continuité des projets et de la capacité à établir des partenariats professionnels et culturels au-delà de l’événement lui-même.

À l’échelle africaine, arabe et maghrébine, la culture hassanie offre également des possibilités de dialogue qui dépassent la géographie politique. La musique, la poésie, les récits et le cinéma peuvent ouvrir des voies de coopération entre artistes, producteurs et institutions culturelles. Ce patrimoine peut favoriser des projets communs, des échanges d’expertise et des œuvres explorant les liens culturels et humains entre les sociétés, tout en respectant la singularité de l’expérience marocaine et la diversité de ses composantes.

Cette perspective prend une importance supplémentaire lorsqu’elle s’inscrit dans le développement des industries culturelles. Les échanges artistiques ne se limitent alors plus à une participation symbolique : ils peuvent devenir des occasions de coproduction, de distribution, de formation et de création de valeur économique. L’enjeu ne consiste donc pas seulement à faire connaître la culture hassanie à l’étranger, mais à en faire une composante durable du rayonnement culturel marocain dans les espaces africain, arabe et maghrébin.

Le développement culturel face aux enjeux de durabilité et d’équité territoriale

En conclusion de son intervention, Bouchlika a mis en relation la reconnaissance constitutionnelle de la culture hassanie, le soutien financier direct et l’existence de plateformes de production et de diffusion télévisuelles. Il a présenté cette complémentarité comme le reflet de la transformation culturelle et du développement que connaissent les provinces du Sud du Royaume dans le cadre du processus démocratique et de développement national.

Cette conclusion traduit une conception du développement fondée sur l’interaction entre les institutions et les forces créatives locales, ainsi que sur le passage de la culture d’un espace de célébration symbolique à un espace de production. La consolidation de ce modèle exige néanmoins une évaluation continue des politiques mises en œuvre, de leurs résultats et des aspects qui restent à améliorer. Le développement culturel durable ne se mesure pas uniquement aux montants mobilisés ou au nombre d’heures produites. Il se mesure aussi à la capacité des créateurs à poursuivre leur activité, aux retombées pour les entreprises locales, à la présence des œuvres dans les salles et sur les plateformes, ainsi qu’à l’accès des jeunes et des femmes à des possibilités équitables.

La réussite de cette expérience soulève également la question de l’équité territoriale au sein des provinces du Sud. Comment élargir les bénéfices des programmes de soutien et de formation à l’ensemble des villes et des territoires ? Comment éviter que la production ne se concentre entre les mains d’un nombre limité d’institutions ou d’acteurs ? Quelles conditions permettraient de relier les infrastructures culturelles locales aux réseaux nationaux et internationaux de diffusion ?

Ces interrogations ne diminuent en rien l’importance des données présentées par le réalisateur et producteur Ahmed Bouchlika. Elles leur donnent au contraire leur prolongement naturel. En évoquant son expérience professionnelle, les mécanismes de soutien au cinéma et les volumes de production télévisuelle, il apporte au débat international des éléments de lecture de la transformation culturelle des provinces du Sud. Son intervention invite également à réfléchir à l’étape suivante : celle où la réussite se mesurera à la capacité des institutions à transformer les moyens disponibles en possibilités durables, des créateurs à bâtir une industrie culturelle renouvelée, et des femmes et des jeunes à prendre pleinement part à la construction de cet avenir.

En définitive, l’intervention de Bouchlika dépasse l’éloge des institutions de soutien pour mettre en évidence le lien entre culture, développement et identité. Son principal message peut se résumer ainsi : préserver la culture hassanie ne consiste pas uniquement à conserver son passé, mais aussi à donner à ses héritiers les moyens de produire son présent et de construire son avenir, au Maroc comme dans les espaces africain, arabe et maghrébin, ainsi que sur les plateformes internationales où l’expérience marocaine peut se faire connaître à travers les œuvres de ses créateurs et les résultats de ses politiques culturelles et de développement.

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