mardi, octobre 6, 2026
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De « reste chez toi » aux excuses… Benkirane replace ses propos sur El Othmani dans leur contexte

La mise au point d’Abdelilah Benkirane, secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD), n’est pas intervenue dans un vide politique ou médiatique. Elle est venue après la polémique provoquée par ses propos sur Saad Dine El Othmani, et après que des extraits de son intervention lors d’une rencontre partisane à Nouaceur ont circulé dans l’espace médiatique et politique, faisant de l’expression la plus dure — « reste chez toi » — l’élément central, au détriment du contexte dans lequel elle avait été prononcée.

Benkirane a donc choisi, dans sa mise au point datée du 6 octobre 2026, de redéfinir lui-même les contours de l’épisode. Il ne renie pas le fond de son appréciation concernant la participation d’El Othmani à certaines activités du parti, mais il retire la formule de la sphère de l’attaque personnelle pour la replacer dans une lecture politique et organisationnelle : selon lui, certaines participations peuvent fournir aux adversaires du parti un matériau susceptible d’être utilisé contre le PJD et contre lui-même.

C’est là un point essentiel dans la lecture de cette mise au point. Benkirane ne dit pas qu’il s’est trompé dans son appréciation politique concernant la présence d’El Othmani dans certaines activités. Il explique plutôt que la manière dont il a exprimé cette appréciation a pu prendre une forme qui n’avait pas pour objectif de porter atteinte à l’ancien chef du gouvernement.

Il le dit explicitement lorsqu’il rappelle qu’il n’a cessé de rendre publiquement hommage à Saad Dine El Othmani, en évoquant les « décennies de travail sérieux » qui les ont réunis, ainsi que « l’estime, le respect et l’affection » qu’il lui porte, tout en reconnaissant l’existence de divergences dans les appréciations et les positions.

Par cette précision, Benkirane établit une séparation entre deux niveaux que la polémique avait fini par confondre : le désaccord sur l’appréciation politique, d’un côté, et la relation personnelle et historique avec El Othmani, de l’autre.

Mais la mise au point de Benkirane ne se limite pas à défendre sa relation avec El Othmani. Elle contient un autre message, destiné à l’intérieur comme à l’extérieur du parti : la participation politique d’une personnalité ayant le parcours et la position de Saad Dine El Othmani ne peut pas être appréciée uniquement à travers l’intention personnelle de celui qui participe. Elle doit également être examinée à travers ce que les adversaires peuvent faire de cette participation dans une confrontation politique ouverte.

C’est précisément là que réapparaît l’arrière-plan du différend déclenché par les déclarations d’Abdelatif Ouahbi.

Ouahbi avait remis au centre du débat la responsabilité politique d’El Othmani dans la signature de l’accord tripartite relatif à la reprise des relations entre le Maroc et Israël, s’étonnant que Benkirane n’ait pas pris de mesure à son encontre, alors que le secrétaire général du PJD s’en prenait à d’autres acteurs pour leurs choix électoraux. Ouahbi avait également évoqué la participation ultérieure d’El Othmani à des rassemblements électoraux en soutien au parti, ce qui avait conduit Benkirane, lors de son intervention à Nouaceur, à répondre avec une forte charge émotionnelle.

La formule prend dès lors un autre relief : Benkirane précise dans sa mise au point qu’il s’exprimait « dans le contexte de ma réponse à l’attaque lâche dont j’ai fait l’objet de la part de M. Abdelatif Ouahbi ».

Il ne nie donc pas ses propos ; il les replace dans la séquence qui les a produits : une attaque politique de Ouahbi, une réponse de Benkirane, la circulation d’un extrait de cette réponse, puis une polémique autour d’El Othmani, avant une mise au point et des excuses sur la formulation qui a pu être perçue comme offensante.

Cette chronologie est importante, car elle explique pourquoi El Othmani s’est retrouvé au cœur d’une réponse dont le point de départ était pourtant l’affrontement politique entre Benkirane et Ouahbi.

El Othmani entre héritage organisationnel et présent politique

La contradiction apparente que cette polémique a remise sur la table ne concerne pas uniquement l’expression « reste chez toi ». Elle renvoie également à la position que Benkirane lui-même avait adoptée à l’égard de Saad Dine El Othmani dans le dossier de la reprise des relations avec Israël.

Benkirane avait alors défendu El Othmani et refusé de lui faire porter, à lui seul, la responsabilité de la décision, en rappelant sa position de chef du gouvernement au sein de l’architecture institutionnelle de l’État, tout en soulignant la primauté de l’État et de la monarchie et la nécessité de préserver la stabilité des institutions.

Aujourd’hui, lorsqu’il estime que la participation d’El Othmani à certaines activités peut être exploitée par les adversaires du parti contre le PJD, le débat change de niveau. Il ne s’agit plus seulement de la responsabilité liée à une décision de l’État, mais d’une autre question : comment un parti gère-t-il aujourd’hui l’héritage d’une période politique qui continue d’être exploitable contre lui ?

C’est précisément le sens plus large que l’on peut tirer des propos de Benkirane lui-même.

Il ne dit pas, dans sa mise au point, qu’El Othmani est devenu un adversaire du parti. Il affirme même le contraire lorsqu’il insiste sur l’estime, le respect et l’affection qu’il lui porte. Mais il estime que certaines activités auxquelles celui-ci participe peuvent être utilisées par les adversaires du PJD pour attaquer le parti.

Le désaccord apparaît ainsi, dans la formulation de Benkirane, comme un désaccord sur l’évaluation du coût politique d’une participation, et non comme un jugement porté sur l’homme ou sur son histoire au sein du parti.

Pourquoi les excuses étaient-elles nécessaires ?

L’expression la plus révélatrice de la mise au point de Benkirane n’est peut-être pas « reste chez toi », mais plutôt celle où il déclare : « Si mon invitation à rester chez lui publiquement a constitué une offense, je lui confirme qu’elle n’était pas intentionnelle et qu’il veuille bien m’en excuser ».

Benkirane passe ici de la position du secrétaire général qui justifie une appréciation politique à celle d’un responsable qui reconnaît qu’une formulation publique peut parfois dépasser l’intention de celui qui la prononce.

Les excuses ne portent donc pas sur l’existence du désaccord dans l’appréciation. Elles portent sur la possibilité que la manière de l’exprimer ait pu constituer une offense à l’égard d’un homme auquel Benkirane dit lui-même vouer respect et affection.

Cette distinction est importante. Elle signifie que Benkirane entend conserver son droit au désaccord politique avec El Othmani tout en empêchant que ce désaccord soit transformé en conflit personnel.

Mais quel message aux militants du parti ?

Derrière El Othmani et Benkirane se trouve une question plus large qui concerne le PJD lui-même.

Les réactions qui ont suivi l’épisode, notamment celles de Mohamed Yatim, Khalid Samadi et Mohamed Amine Dahawi, ont montré que l’affaire ne relevait plus seulement d’un échange entre deux responsables. Elle commençait à toucher à la manière dont le parti gère ses divergences, aux limites du débat sur la période El Othmani, à la manière de traiter le dossier de la normalisation et à la question de savoir si la réouverture de ce dossier sert le parti ou fournit à ses adversaires une nouvelle matière politique.

Mohamed Yatim a considéré que revenir sur la signature d’El Othmani revenait à « remonter le temps », tandis que Khalid Samadi a appelé à examiner l’épisode à la lumière de son contexte et de ses données, loin de toute mise en cause des intentions. Mohamed Amine Dahawi, lui, a directement mis en avant l’inquiétude organisationnelle en appelant à l’intervention des « sages » et à la réparation de la fracture, ainsi qu’à l’orientation des efforts vers les « batailles extérieures ».

Ces prises de position ne contredisent pas la mise au point de Benkirane. Elles montrent plutôt que la polémique née d’une seule phrase a commencé à toucher une question organisationnelle plus profonde : le PJD peut-il débattre de l’héritage politique de la période El Othmani sans transformer le désaccord en fracture interne ?

Un message aux adversaires également

Sur l’autre versant de la mise au point se trouve également un message adressé aux adversaires du parti.

Benkirane affirme, en substance, que les propos tenus à l’intérieur du parti ne devraient pas être extraits de leur contexte puis présentés comme la preuve de contradictions ou de conflits internes. D’où son insistance sur le caractère « tronqué » de l’extrait diffusé et sur le fait que ses propos avaient été prononcés dans le cadre de sa réponse à Ouahbi.

Mais la contradiction est que les adversaires politiques n’ont pas toujours besoin de fabriquer le conflit. Il leur suffit parfois de trouver, dans les déclarations des responsables du parti eux-mêmes, une matière politique immédiatement exploitable.

C’est précisément pourquoi le passage ajouté par Benkirane dans sa mise au point est important : il ne nie pas l’existence de divergences d’appréciation et de positions avec El Othmani ; il la reconnaît explicitement. Mais il refuse que cette divergence soit transformée en attaque personnelle ou en représentation d’une rupture avec un homme avec lequel il partage plusieurs décennies de travail politique.

La question qui reste ouverte

La question politique essentielle qui ressort de cet épisode dépasse donc l’expression « reste chez toi » et les excuses qui l’ont suivie.

Le PJD veut-il clarifier en interne la place de la période Saad Dine El Othmani dans sa propre histoire politique, y compris la question de la signature de l’accord de reprise des relations avec Israël, ou ce dossier continuera-t-il à resurgir chaque fois qu’un adversaire politique aura besoin de rouvrir une ancienne blessure au sein du parti ?

Benkirane et El Othmani peuvent-ils, malgré leurs divergences d’appréciation et de position, séparer le débat politique de la relation organisationnelle et historique qui les a réunis pendant des décennies ?

Une autre question n’est pas moins importante : le problème réside-t-il réellement dans la participation d’El Othmani aux activités du parti, ou dans la manière dont ses adversaires peuvent exploiter cette participation pour rouvrir des dossiers dont le parti sait qu’ils demeurent politiquement coûteux ?

La mise au point de Benkirane n’apporte pas de réponses définitives à ces questions, et elle ne prétend pas le faire. Elle fournit cependant une clé pour comprendre sa position : il veut dire que sa relation avec El Othmani n’est pas une relation d’hostilité, que la divergence d’appréciation ne signifie pas la disparition du respect, et que son appel à ne pas participer à certaines activités procède — selon son explication — d’un calcul politique lié à l’intérêt du parti, et non d’une volonté de lui porter atteinte.

Au fond, ce que Benkirane fait dans cette mise au point, c’est replacer la phrase qui a suscité la polémique dans son contexte, puis assumer la responsabilité de son éventuel impact en présentant des excuses explicites.

Mais la question qui demeurera posée au sein du PJD comme à l’extérieur est plus large que cet épisode : comment un parti politique gère-t-il sa propre mémoire, ses divergences et les dossiers hérités de son passé, à un moment où ses adversaires ne semblent disposés à laisser aucune page ancienne définitivement refermée ?

Car, au bout du compte, l’affaire ne porte plus seulement sur celui qui a dit « reste chez toi » et sur celui qui s’en est ensuite excusé. Elle porte sur la capacité d’un parti politique à gérer son héritage, ses désaccords et les dossiers sensibles de son passé, alors même que ces derniers peuvent encore devenir des instruments dans ses prochaines batailles politiques.

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