Le document présenté par le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, au Conseil de sécurité le 1er octobre ne fait pas seulement état du retour du Maroc, du Front Polisario, de l’Algérie et de la Mauritanie à la table des négociations. Le rapport dessine, avec un niveau de détail inédit à ce stade du processus, les contours d’une discussion qui commence à passer de la question de la reprise du processus politique à celle de la manière de construire un règlement qui pourrait être mis en œuvre sur le terrain, si un accord venait à être trouvé.
Trois séries de discussions directes ont eu lieu au cours du premier trimestre de 2026, après plusieurs années d’impasse, et les échanges ne se sont pas limités aux positions politiques déjà connues. À Madrid, lors de la deuxième série de discussions, les 8 et 9 février, les participants ont notamment examiné la création d’un « conseil de transition » qui pourrait gérer un certain nombre d’opérations liées à une éventuelle phase de transition, tout en offrant un cadre pour négocier les détails d’une solution juste, durable et mutuellement acceptable.
Le rapport ne dit pas que ce conseil a été créé. Il ne dit pas davantage que les parties ont accepté une phase de transition. Il établit en revanche que cette idée est entrée dans le débat direct entre les parties concernées.
C’est différent d’un simple échange de propositions.
La résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, a donné une nouvelle impulsion au processus politique et placé la proposition marocaine d’autonomie au centre des négociations en vue d’une solution politique juste, durable et mutuellement acceptable. Elle a également maintenu le mandat de la MINURSO pour la période couverte par la résolution.
Quelques semaines plus tard ont commencé les trois séries de discussions recensées dans le rapport de Guterres : Washington les 18 et 19 janvier, Madrid les 8 et 9 février, puis Washington les 23 et 24 février 2026. Le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie y ont été représentés par leurs ministres des Affaires étrangères, tandis que le Front Polisario était représenté par son responsable des affaires étrangères.
Le Maroc est arrivé à la première série de discussions avec un document plus détaillé que l’initiative d’autonomie présentée en 2007. Le rapport le désigne comme un « projet de statut d’autonomie » et précise que le Maroc l’a partagé en janvier 2026 avec les deux coprésidents et les autres participants, comme base de négociation et non comme un accord définitif.
Cette précision compte. Le document marocain n’est pas présenté dans le rapport comme un règlement déjà accepté, mais comme une base de négociation.
De son côté, le Front Polisario n’est pas entré dans les discussions sans document propre. Le 20 octobre 2025, il avait présenté une proposition élargie fondée sur sa vision de 2007 concernant ce qu’il appelle les garanties post-référendaires. Le document a été distribué aux membres du Conseil de sécurité sous la cote S/2025/664.
Lire le rapport comme s’il annonçait que toutes les parties sont désormais passées à l’acceptation de l’autonomie irait donc au-delà de ce que permet le document.
Ce qui a changé est autre chose : les négociations commencent à évoluer dans un cadre où l’initiative marocaine d’autonomie constitue la base des discussions, tandis que les questions de souveraineté, d’autodétermination et la proposition du Front Polisario restent parmi les dossiers qui n’ont pas été tranchés.
Madrid : lorsque la « phase de transition » est entrée au cœur des discussions
C’est à Madrid qu’apparaît le terme le plus significatif du rapport.
Les participants ont discuté de la création d’un conseil de transition, mais aussi du rôle des acteurs internationaux et des garanties de mise en œuvre d’un éventuel règlement, du partage des ressources, de l’amnistie et de la réconciliation, du désarmement, de la démobilisation et de la réintégration, ainsi que des arrangements sécuritaires et des systèmes électoraux.
Ce ne sont pas de simples détails procéduraux. La négociation se déplace vers des questions qui apparaissent lorsque les parties commencent à réfléchir à la manière de passer du conflit à un nouvel ordre politique.
Le rapport ne donne toutefois à aucune de ces idées le statut d’un accord. Il établit seulement qu’elles sont entrées dans la salle des négociations.
La Mauritanie a elle aussi introduit un dossier sensible dans les discussions, en insistant sur la nécessité de mettre en place une commission chargée de clarifier, de manière consensuelle, les frontières internationales définitives et permanentes du territoire concerné par le différend. Le rapport présente cette position comme une proposition formulée dans le cadre des discussions sur les arrangements de transition, et non comme des frontières déjà convenues.
Plus important encore, à la demande des participants, les équipes des Nations unies et des États-Unis ont commencé à élaborer un premier projet d’accord-cadre sur une éventuelle phase de transition. Après la troisième série de discussions, le travail s’est poursuivi sur une version révisée.
C’est là que la forme de la négociation commence réellement à changer.
Il n’est plus seulement question d’une « solution politique » dans des termes généraux. Il est désormais question d’un accord-cadre, d’une phase de transition, d’institutions éventuelles, de garanties de mise en œuvre, puis d’un modèle détaillé d’autonomie.
Washington n’est plus seulement un lieu de réunion
Le rôle américain dans cette phase mérite d’être observé pour sa nature, pas seulement pour son ampleur.
Les États-Unis n’ont pas seulement accueilli la première et la troisième séries de discussions. Ils ont participé à la facilitation du processus aux côtés de Staffan de Mistura, avant que leurs équipes ne participent, avec celles des Nations unies, à l’élaboration du projet d’accord-cadre.
Cela ne signifie pas que Washington a imposé un règlement, ni que les parties ont accepté à l’avance ce que les États-Unis proposent. Le rapport ne permet pas une telle conclusion. Il montre en revanche que le rôle américain est devenu partie intégrante de l’architecture dans laquelle les négociations se déroulent.
Cette évolution correspond aussi à la manière dont la résolution 2797 a été formulée, puisqu’elle place la proposition marocaine d’autonomie au centre des discussions et appelle les parties à s’engager dans les négociations sans conditions préalables.
L’important est que la résolution n’a pas fermé la porte aux discussions sur les détails. Elle les a rouvertes dans un cadre différent.
Cela explique peut-être pourquoi la question de la « transition » occupe une place plus visible dans le rapport de Guterres que dans les précédentes phases de reprise des négociations.
Autodétermination et souveraineté : le point de blocage n’a pas disparu
Malgré cette évolution, le rapport ne décrit pas une entente proche et définitive.
Lors de la troisième série de discussions à Washington, les participants ont abordé les questions de l’autodétermination et de la souveraineté, que le rapport présente parmi les éléments les plus controversés de la recherche d’un règlement.
Ces questions n’ont pas disparu parce que l’autonomie est devenue la base des négociations.
De Mistura a souligné, selon le rapport, que toute conception de l’autonomie devait répondre aux normes internationales les plus élevées et qu’une transition vers une véritable autonomie devait être accompagnée de solides garanties internationales.
Dans ses recommandations, Guterres maintient également l’idée d’une consultation significative concernant tout règlement qui pourrait être conclu. Dans la formulation éditoriale marocaine, il s’agit des habitants des provinces du Sud du Royaume ; lorsque le rapport emploie sa propre terminologie onusienne, celle-ci doit rester attribuée au document et ne pas devenir automatiquement le vocabulaire de notre récit.
Cette distinction empêche de lire le rapport comme une annonce internationale d’un règlement de la question de la souveraineté.
Le processus décrit par Guterres ne repose donc pas sur la disparition du désaccord, mais sur sa réorganisation à l’intérieur d’une négociation devenue plus détaillée.
Que signifie réellement le « conseil de transition » ?
Le rapport ne donne pas de réponse définitive.
Le conseil de transition apparaît comme un sujet de discussion, et non comme une institution convenue. Sa fonction envisagée associe la gestion d’opérations pendant une éventuelle période de transition et la création d’un espace permettant de négocier les détails du règlement.
Cela laisse ouvertes de nombreuses questions : qui y participerait ? Quelle serait sa relation avec les institutions existantes ? Quelle serait sa durée ? Quels seraient ses pouvoirs ? Qui garantirait ses décisions ? Et quelle serait sa relation avec les arrangements sécuritaires et électoraux évoqués pendant les discussions ?
Le rapport ne tranche aucune de ces questions.
Mais leur entrée dans la négociation traduit une évolution de sa nature. Au lieu de rester au niveau des positions opposées sur le statut final, les participants commencent à discuter de l’architecture d’une phase susceptible de conduire à ce statut final.
Il s’agit là d’une lecture de la structure même des discussions, et non de l’annonce onusienne selon laquelle une transition aurait déjà été décidée.
Algérie, Mauritanie et Front Polisario : personne n’a quitté la table
Le rapport ne permet pas de soutenir l’idée d’une disparition de l’Algérie du dossier.
L’Algérie a participé aux discussions et y a été représentée par son ministre des Affaires étrangères. De Mistura a également poursuivi ses contacts avec Alger. La Mauritanie était présente dans les négociations et a présenté une proposition concernant les frontières.
Le Front Polisario, de son côté, est entré dans les discussions avec son propre document et a présenté ses idées sur la base de sa proposition élargie.
Mais le poids de ces acteurs dans le nouveau cadre commence à se définir différemment. Le Maroc entre dans les négociations avec le document d’autonomie que le rapport présente comme base des discussions, tandis que les autres parties cherchent à inscrire dans ce cadre leurs garanties, leurs préoccupations et leurs propres propositions.
Cela ne signifie pas que le résultat est acquis.
Cela signifie que la question n’est plus seulement de savoir si les négociations vont commencer, mais ce que chaque partie pourra obtenir à l’intérieur des négociations qui ont effectivement commencé.
Après les trois séries de discussions
Les échanges ne se sont pas arrêtés avec la troisième série de discussions à Washington.
Le rapport indique que De Mistura a poursuivi ses contacts avec les participants et que le manque de confiance, particulièrement entre le Maroc et le Front Polisario, demeure un obstacle majeur. Il a également poursuivi le travail sur un projet d’accord-cadre révisé qui pourrait servir de base à la négociation d’un modèle détaillé d’autonomie.
Dans ses recommandations, Guterres appelle à des négociations coordonnées et menées de bonne foi afin d’explorer la possibilité d’une véritable autonomie, ainsi qu’à une consultation significative autour de tout règlement qui pourrait être conclu. Il appelle également à des garanties internationales pour la mise en œuvre de tout accord.
Le rapport n’annonce pas de succès.
Il ne présente pas non plus le processus comme un simple retour formel à une table de négociation qui était restée bloquée.
Trois séries de discussions directes en quelques semaines, un projet d’accord-cadre, une discussion sur une phase de transition, l’examen d’un conseil de transition, des arrangements sécuritaires et électoraux, le partage des ressources, la réconciliation et le désarmement, puis une discussion ouverte sur la souveraineté et l’autodétermination : ce sont les faits que Guterres a placés devant le Conseil de sécurité.
La question la plus difficile reste entière : cette nouvelle architecture peut-elle produire un accord politique entre des parties qui, pendant des décennies, n’ont pas réussi à s’entendre sur le point de départ même de la solution ?
Le rapport n’y répond pas.
Il montre toutefois qu’après la résolution 2797, les négociations sont entrées dans une zone différente : il ne s’agit plus seulement de rechercher la reprise du processus, mais de commencer à discuter de la forme du règlement auquel ce processus pourrait aboutir.
Dans sa recommandation concernant la MINURSO, Guterres appelle enfin à proroger le mandat de la mission pour une année supplémentaire, jusqu’au 31 octobre 2027, en tenant compte de l’évolution du processus politique.
Cela relie directement la prochaine phase du mandat de la mission à l’évolution des négociations, sans déterminer à l’avance la forme que pourrait prendre la MINURSO si un progrès politique intervenait.
Le rapport de Guterres n’annonce donc pas un règlement du dossier du Sahara marocain. Il montre plutôt l’ampleur des éléments qui sont désormais entrés dans la salle des négociations : autonomie, accord-cadre, phase de transition, conseil de transition, garanties internationales, arrangements sécuritaires et électoraux, et réflexion sur l’évolution du rôle de la MINURSO en fonction du processus politique.
Le dossier n’est pas arrivé à son terme.
Mais il ne se trouve plus au même point qu’avant la résolution 2797.


