Le mot qui a remis Benkirane sur le devant de la scène
Abdelilah Benkirane n’avait pas besoin, dans sa dernière intervention, d’annoncer un quelconque retour politique. Il n’a pas dit qu’il se préparait à reprendre la tête du gouvernement, ne s’est pas présenté comme porteur d’un nouveau projet et n’a même pas parlé comme un homme cherchant à récupérer une position qu’il aurait perdue. Il a fait quelque chose de plus simple, et surtout plus proche de la manière dont les Marocains l’ont connu : il s’est remis à parler directement, à sa manière, de la politique telle qu’il la comprend, et à s’adresser aux gens plutôt qu’aux institutions.
Cette fois, ses propos interviennent après les élections du 23 septembre 2026, qui ont placé le Parti de la justice et du développement en quatrième position avec 54 sièges. Ce chiffre ne ramène pas le parti à sa position d’autrefois, mais il est très différent de son résultat aux élections de 2021, lorsqu’il n’avait obtenu que 13 sièges. Les résultats définitifs annoncés par le ministère de l’Intérieur ont établi la répartition suivante : le Parti authenticité et modernité avec 97 sièges, le Rassemblement national des indépendants avec 66, l’Istiqlal avec 65, puis le PJD avec 54.
Entre ces 13 et ces 54 sièges, Benkirane a trouvé quelque chose sur lequel il est politiquement possible de reconstruire. Non pas parce qu’il serait revenu au gouvernement. Au contraire, le parti a officiellement choisi l’opposition, et Benkirane a déclaré directement après les élections qu’une participation à un gouvernement dirigé par le Parti authenticité et modernité n’était pas envisageable.
Mais, pour Benkirane, l’opposition ne commence pas seulement dans les sièges du Parlement.
Dans son intervention après les élections, l’ancien chef du gouvernement est revenu à un vocabulaire que son public connaît bien. Il a parlé de responsables politiques qui jouent avec la politique comme on joue aux dames ou aux échecs, de responsables qui tiennent à rester proches de Rabat et des cercles d’influence, et d’un responsable qui conçoit sa relation avec les citoyens de haut en bas, alors que, dans sa conception, la véritable relation commence avec les gens et remonte vers le responsable.
Puis le discours est descendu d’un cran.
Pour lui, la politique consiste à traiter l’argent public comme l’argent du peuple. Le responsable qui obtient une fonction élective ou gouvernementale commencerait ensuite, dans son récit, à rechercher les privilèges et les marchés, ainsi que les moyens de transformer l’influence en avantages. Il a pris l’exemple direct d’un marché de travaux routiers et d’une différence entre cent millions et cent cinquante millions, pour illustrer ce qu’il considère comme le cœur de la corruption dans la gestion de l’argent public.
L’essentiel n’est pas seulement l’exemple, ni même l’accusation en elle-même, mais la manière dont elle a été formulée. Benkirane ne parle pas de la corruption comme d’un concept administratif abstrait. Il la ramène à une image familière au citoyen : quelqu’un qui travaille chaque jour pour gagner une somme limitée, puis voit un responsable évoluer dans un univers complètement différent, avec des bureaux, des voitures, des voyages et des avantages, alors que l’argent dépensé reste, au bout du compte, de l’argent public.
C’est ce Benkirane-là que la mémoire politique marocaine reconnaît, davantage que le Benkirane que l’on pourrait réduire à des résultats électoraux.
L’homme sait qu’une partie de sa force rhétorique n’a jamais résidé dans les détails techniques. Elle résidait dans sa capacité à transformer la politique en conversation proche de la vie quotidienne. Durant son mandat gouvernemental entre 2012 et 2016, son nom a été associé à des réformes financières et sociales fortement débattues, notamment la réforme de la compensation et des régimes de retraite, ainsi qu’à des programmes sociaux comprenant le Fonds d’appui aux veuves. Son gouvernement avait également engagé des réformes liées à la couverture médicale et à l’assistance médicale.
La relation avec les catégories sociales les plus modestes était déjà présente dans son discours de cette période. En 2012, Benkirane avait évoqué une aide financière directe aux populations pauvres parallèlement à la réforme du système de soutien aux produits de base.
Des années plus tard, il revient dans son nouveau discours aux pauvres, aux veuves et aux citoyens dont il dit ne pas vouloir s’éloigner. Mais cette fois, il ne parle plus comme chef du gouvernement. Il parle comme secrétaire général d’un parti qui a choisi l’opposition, et comme un responsable politique qui affirme clairement ne plus rechercher de fonction.
Il dit que la présidence du gouvernement est derrière lui, que la présidence du Parlement est derrière lui, que la présidence du parti est également derrière lui, et que l’âge a avancé. Puis il passe de lui-même à une autre question, celle du compte à rendre devant Dieu : que dira-t-il s’il lui est demandé pourquoi il a abandonné les citoyens, les pauvres et les veuves ?
La phrase, en elle-même, n’est pas un programme électoral. Mais elle ramène Benkirane dans l’espace où son discours a longtemps trouvé le plus d’écho : celui d’une politique conçue comme une relation morale et personnelle avec les citoyens.
C’est ce qui distingue cette intervention d’un simple discours partisan prononcé après une élection.
Le PJD entre en effet dans une nouvelle période. Le parti est sorti de l’effondrement de 2021 et a porté son nombre de sièges à 54, mais il n’a pas retrouvé la position dominante qu’il avait occupée en 2011 et en 2016. En 2016, il avait obtenu 125 sièges et Benkirane avait été chargé une nouvelle fois de former le gouvernement après l’arrivée de son parti en tête du scrutin.
Le retour actuel n’est donc pas un retour à cette période. Les chiffres eux-mêmes empêchent une lecture aussi simple.
Il s’agit plutôt d’un retour vers autre chose : la capacité à parler à un public qui a le sentiment que la politique s’est éloignée de lui.
Dans son intervention, Benkirane affirme également que certains travaillent contre lui, qu’ils attendent de lui une parole ou une erreur susceptible d’être utilisée. Il parle de personnes qu’il considère liées à un projet visant à l’empêcher de revenir. Ces éléments appartiennent à son propre récit politique, et les éléments disponibles ne suffisent pas à établir ces accusations comme des faits définitivement démontrés. Le travail journalistique consiste à les rapporter comme des affirmations de Benkirane, sans les transformer en vérités établies.
Mais même sans ces accusations, un fait politique plus solide apparaît : Benkirane n’a pas disparu de la scène après les élections. Il est revenu au premier plan discursif au moment même où son parti, pour la première fois depuis son effondrement électoral, reconstitue un groupe parlementaire d’un poids significatif.
Et ses adversaires ont eux-mêmes recommencé à lui répondre comme à une voix politique qui mérite d’être prise en compte. Abdelatif Ouahbi, figure du Parti authenticité et modernité, a directement critiqué le discours de Benkirane dans les jours qui ont suivi, avec une formule particulièrement dure rapportée par plusieurs médias.
Lorsqu’un discours politique devient lui-même un objet de réponse de la part des adversaires, cela ne signifie pas automatiquement que son auteur a retrouvé sa position d’autrefois. Mais cela signifie que sa voix n’est plus extérieure au débat discursif de la nouvelle configuration politique.
Même le choix des mots de Benkirane est révélateur.
Il ne dit pas à son public : attendez de nous un nouveau projet technocratique. Il ne cherche pas à concurrencer le prochain gouvernement sur le terrain des programmes détaillés. Il parle de l’État, de l’argent public, des marchés, des pauvres, des veuves et des gens qui le connaissent et dont il affirme qu’ils le connaissent.
Dans une nouvelle séquence politique, après la nomination de Fatima Zahra Mansouri à la tête du gouvernement et le passage officiel du PJD dans l’opposition, cette langue correspond au rôle que le parti s’est choisi.
Benkirane sait lui-même que le temps a changé. Il dit dans son intervention qu’il ne demande plus rien pour lui-même, qu’il a déjà connu la présidence du gouvernement, du Parlement et du parti. Mais la réalité politique que les faits imposent n’est pas de savoir s’il recherche ou non une fonction. Elle est ailleurs : l’homme qui affirme ne plus rien demander pour lui-même a commencé, par la seule force de sa parole, à récupérer une partie de sa présence politique.
Les élections ont donné au parti 54 sièges. Le discours a donné à son secrétaire général quelque chose de différent : l’occasion de retrouver le langage qu’il maîtrise, et de renouer directement avec un public qui n’a pas besoin d’une longue explication pour comprendre ce qu’il veut dire.
Dire que cette intervention a réellement ramené Benkirane au cœur de la politique marocaine demanderait toutefois davantage qu’une salle qui applaudit ou qu’un extrait vidéo qui circule largement. Il faudra voir ce que cette voix produira dans l’opposition, comment les 54 sièges se transformeront en pratique politique, comment le parti se positionnera face au nouveau gouvernement et si Benkirane saura maintenir cette distance entre le discours d’opposition et la réalité institutionnelle.
Le mot a remis sa voix au premier plan. Ce que cette nouvelle visibilité fera de cette voix, et ce que lui en fera, reste encore ouvert.


