samedi, octobre 3, 2026
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**Ouahbi hausse le ton : que dit réellement le ministre de la Justice à ceux qui ne sont pas d’accord avec lui ?**

Abdellatif Ouahbi ne parle pas, dans cette séquence, uniquement en tant que ministre de la Justice. Il parle aussi comme un responsable politique qui connaît la confrontation, et comme une personnalité publique devenue, depuis plusieurs années, partie prenante du débat qu’il cherche aujourd’hui à encadrer par des limites juridiques plus strictes.

C’est un point important pour comprendre ses propos.

Lorsqu’il affirme que « tous les Marocains sont sales, tous les responsables sont sales, toutes les institutions sont sales », il ne répond pas à une publication ou à une vidéo particulière. Dans son discours, il s’en prend à une manière globale de regarder l’État, la société et les responsables publics.

Puis, presque immédiatement, il trace la frontière qu’il entend établir entre la critique et ce qu’il considère comme une accusation ou une diffamation : on peut critiquer un responsable, évaluer son action et ses positions, mais lorsqu’on porte une accusation contre lui, il faut pouvoir la prouver.

C’est le fil central de son discours.

Mais ce message ne s’adresse pas uniquement au journaliste qui écrit ou parle de lui. Il vise également les adversaires politiques, les créateurs de contenu, les utilisateurs des plateformes numériques et, plus largement, tous ceux qui partent du principe qu’un responsable public perd une partie de sa protection personnelle dès lors qu’il entre dans l’espace public.

Ouahbi dit presque l’inverse : le responsable public peut être critiqué, mais il ne devient pas pour autant une personne à laquelle tout serait permis.

Surtout, il inscrit cette question dans un cadre juridique et pas seulement moral. Il parle de diffamation, d’accusation, de présomption, de droits et de réputation, avant de revenir au projet de Code pénal pour affirmer que les limites entre liberté et responsabilité devront être discutées au Parlement, et non réglées par des slogans.

C’est là que ses propos deviennent plus significatifs.

Il ne dit pas simplement : je répondrai à ceux qui m’attaquent.

Il dit, dans une formulation beaucoup plus ferme, qu’il entend participer à la redéfinition des frontières dans lesquelles ce type de discours pourra évoluer.

Lorsqu’il répète : « Je les défierai », le mot n’est pas anodin dans une intervention politique. Il annonce une forme de confrontation. Il parle de ceux qui s’opposeront au texte, d’un débat parlementaire et d’une période de cinq années qui serait, selon ses propres termes, « pire » pour ceux qui voudraient porter atteinte au Maroc par un langage qu’il juge provocateur, s’il reste au ministère de la Justice.

Ce n’est donc pas uniquement une réaction personnelle.

C’est aussi une annonce de méthode.

Ouahbi relie lui-même cette démarche à l’avenir du Code pénal, aux fausses informations, aux contenus numériques, à l’injure, à la diffamation et aux atteintes à la dignité et à la réputation des personnes.

Cette orientation rejoint en partie ce qu’a indiqué le ministère de la Justice en juillet dernier, en rappelant que l’arsenal pénal comporte déjà des dispositions relatives aux fausses informations, à l’injure et à la diffamation dans l’espace numérique, tout en annonçant un travail sur des dispositions spécifiques concernant les fake news dans le cadre des réformes législatives envisagées.

Il devient dès lors difficile de réduire cette intervention à un simple accès de colère contre un journaliste ou contre un détracteur particulier.

Il y a un projet législatif en arrière-plan.

Il y a aussi une expérience politique et personnelle.

Et il existe désormais des confrontations judiciaires qui font partie de son parcours public et médiatique.

En septembre 2026, plusieurs médias ont notamment rapporté que Ouahbi avait déposé une nouvelle plainte contre Mohamed Reda Toujni à la suite d’une vidéo diffusée pendant la campagne électorale, et que la police judiciaire d’Agadir avait entendu Toujni dans le cadre de cette procédure, présentée par ces sources comme liée à des faits d’injure et de diffamation. Certaines publications ont établi un lien avec l’expression « les magouilles électorales ». Le dépôt d’une plainte ne constitue évidemment pas une preuve de l’infraction, et l’issue de la procédure relève de la justice.

La distinction que Ouahbi établit entre « critique » et « accusation » prend, dans ce contexte, une autre dimension.

Il ne parle pas d’une théorie abstraite.

Il parle dans un environnement où il sait, par expérience directe, comment une phrase publiée ou une vidéo politique peut passer de l’espace médiatique et numérique aux commissariats et aux tribunaux.

Le message adressé aux journalistes devient alors plus lisible.

Ouahbi ne leur dit pas : cessez de me critiquer.

Au contraire, il affirme explicitement que le journaliste a le droit de critiquer un responsable politique et d’évaluer ses positions.

Mais il veut aussi que le journaliste sache, selon sa propre conception, qu’il existe un moment où la qualification du propos change : de la critique à l’accusation, de l’opinion à l’affirmation d’un fait, de l’évaluation à la diffamation.

C’est une véritable question juridique, et pas seulement une bataille de mots.

Mais une difficulté apparaît immédiatement : qui détermine précisément où s’arrête la critique ?

C’est à cet endroit que la confrontation à venir devient plus complexe qu’un simple différend entre un ministre et un journaliste.

Le journaliste peut considérer que ce qu’il a publié relève de l’analyse ou de la critique. Le responsable politique peut considérer qu’il s’agit d’une accusation. En définitive, aucun des deux ne peut imposer seul la qualification juridique du propos. Celle-ci dépend du droit applicable, de son interprétation et des faits présentés dans chaque dossier devant les autorités compétentes.

Cela explique aussi l’insistance de Ouahbi sur l’idée : « il faut le prouver ».

Il cherche à déplacer la question.

Non plus seulement : avez-vous le droit de dire cela ?

Mais : sur quelles preuves vous fondez-vous lorsque vous l’affirmez ?

C’est un déplacement important dans la relation entre le politique et les médias.

La critique politique n’a pas toujours besoin d’une démonstration factuelle, puisqu’elle peut relever d’une opinion, d’une lecture ou d’une appréciation. Mais lorsque le propos devient l’affirmation d’un fait précis susceptible de porter atteinte à une personne ou à sa réputation, la question de la preuve devient beaucoup plus présente.

Ouahbi veut faire de cette distinction une ligne de séparation.

Son discours contient également un deuxième message, davantage destiné à ses adversaires politiques qu’aux journalistes.

Lorsqu’il évoque la gauche ou l’opposition et demande si les libertés peuvent signifier porter atteinte à l’honneur et à la réputation des personnes, il tente de déplacer le débat d’une défense personnelle vers un terrain politique plus large : l’opposition acceptera-t-elle sa définition de la frontière entre liberté et responsabilité, ou considérera-t-elle qu’une telle définition risque de réduire l’espace de la critique politique ?

Il sait que cette question finira au Parlement.

Il le dit lui-même : « Nous nous réunirons au Parlement et nous déterminerons où s’arrêtent les libertés et où commence la responsabilité. »

Le mot important est « déterminer ».

Car si la question atteint ce niveau, elle ne concernera plus seulement Ouahbi et Toujni, ni Ouahbi et El Mahdaoui ou un autre journaliste. Elle deviendra une question législative portant sur les règles auxquelles seront soumis l’espace médiatique et l’espace numérique au cours des prochaines années.

C’est peut-être ce qui explique la confiance affichée par Ouahbi lorsqu’il affirme être convaincu que le projet peut être adopté.

Mais la confiance dans l’adoption d’un texte est une chose. La mesure de ses effets réels en est une autre.

Le texte finalement adopté par le Parlement, la formulation exacte de ses dispositions, les garanties qui l’accompagneront et la manière dont les tribunaux les interpréteront sont encore des éléments distincts du discours politique qui précède la réforme.

Une autre couche apparaît alors dans les propos du ministre.

Il ne défend pas seulement la protection des responsables contre la diffamation. Il rattache également cette démarche à ce qu’il présente comme la protection de l’honneur des Marocains et des Marocaines et à la défense d’une certaine conception des normes sociales.

En face, il place un discours qu’il décrit comme fondé sur la généralisation : tout le monde serait corrompu, tout le monde serait « sale », toutes les institutions seraient compromises.

C’est un type de discours que l’on retrouve effectivement sur certaines plateformes numériques : partir de dossiers, de soupçons ou de cas particuliers pour construire un jugement général sur l’État et la société.

Ouahbi rejette clairement cette logique.

Mais deux choses doivent être distinguées.

Le refus de la généralisation ne signifie pas que toute critique des institutions serait infondée. Le refus de la diffamation ne signifie pas que toute accusation portée contre un responsable est nécessairement sans fondement. Et la protection de la réputation ne supprime pas le droit de la presse à enquêter, à questionner et à critiquer.

C’est précisément cet espace qui devra être défini avec beaucoup de précision si le discours du ministre se transforme en dispositions législatives.

Ouahbi a lui-même, dans d’autres dossiers, défendu avec force la présomption d’innocence. En juillet 2026, il rappelait qu’elle constitue un principe constitutionnel et universel et qu’elle ne disparaît qu’à la suite d’une décision judiciaire définitive.

La question n’est donc pas nécessairement celle d’une contradiction.

Le même principe est mobilisé dans les deux directions : un citoyen ne doit pas être accusé sans preuve, mais un responsable public ou une personnalité publique ne devrait pas davantage être accusé sans preuve.

Cela permet aussi de comprendre ses positions anciennes sur certaines formulations de l’incrimination de l’enrichissement illicite, lorsqu’il défendait le maintien de la charge de la preuve du côté de l’accusation et le respect de la présomption d’innocence.

Pris ensemble, ces éléments rendent son intervention récente plus lisible.

Ouahbi défend une conception du droit dans laquelle les droits doivent être protégés, mais où l’usage de la parole publique doit également être assorti d’une responsabilité juridique plus clairement assumée.

Pour les journalistes, son message le plus explicite se trouve peut-être ailleurs.

« Critiquez-moi comme vous voulez, mais si vous m’accusez, prouvez-le. »

Même si l’on peut discuter les limites de cette conception ou les conditions de son application, cette phrase permet de lire une grande partie de son intervention.

Le deuxième message est tout aussi clair : le recours à la justice restera, pour lui, une possibilité lorsqu’il considère qu’une limite a été franchie.

Ce n’est pas seulement une interprétation de son ton. Des plaintes et des procédures judiciaires impliquant Ouahbi et certains de ses détracteurs ont effectivement été rapportées, notamment le dossier concernant Toujni pendant la campagne électorale.

Le troisième message s’adresse à ceux qui pensent que l’invocation de la liberté suffira à empêcher toute procédure juridique.

Ouahbi dit explicitement que les slogans ne l’impressionnent pas.

C’est probablement l’une des phrases les plus directes de toute la séquence.

Il ne s’adresse pas seulement à un adversaire particulier. Il s’adresse à une certaine culture du débat public qui considère que l’invocation de la « liberté d’expression » suffit à clore la discussion.

Ouahbi veut déplacer cette équation : la liberté existe, mais la responsabilité existe aussi, et la frontière entre les deux devra être discutée sur le terrain juridique et institutionnel.

Reste une question à laquelle ses déclarations ne répondent pas à elles seules : comment ces limites seront-elles concrètement tracées ?

Car la différence entre protéger les personnes contre la diffamation et protéger un responsable contre la critique ne se trouve pas dans les slogans. Elle se trouve dans les détails : la définition des infractions, la nature des preuves exigées, les garanties accordées au travail journalistique, la distinction entre opinion et affirmation factuelle, la prise en compte de l’intérêt public et la proportionnalité des sanctions.

À ce niveau, la question dépasse déjà Abdellatif Ouahbi.

Un ministre peut quitter son poste. Un autre peut lui succéder. Le texte, lui, peut rester.

C’est pourquoi le message le plus éloigné de la confrontation personnelle ne concerne peut-être ni Ouahbi seul, ni ses adversaires seuls, ni les journalistes avec lesquels il s’est retrouvé en conflit judiciaire.

Il concerne les règles que le journaliste, le responsable politique, l’élu ou le créateur de contenu retrouvera devant lui lorsqu’il ouvrira son téléphone et écrira une phrase au sujet de quelqu’un d’autre.

Loin de la chaleur du « je les défierai » et du « les slogans ne me font pas peur », la véritable confrontation commencera alors ailleurs : dans le texte, dans sa rédaction et dans la manière dont il sera appliqué.

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