Après les élections : ce que l’entretien d’Abdellatif Ouahbi révèle de la nouvelle séquence politique marocaine
La valeur de l’entretien accordé par Abdellatif Ouahbi à la chaîne Alghad ne se trouve pas seulement dans ses réponses aux questions électorales. Elle apparaît surtout dans ce que le ministre de la Justice révèle, volontairement ou non, sur la période qui commence au lendemain du scrutin.
Il faut donc lire cet entretien depuis une troisième position journalistique marocaine : ni défense du Parti authenticité et modernité, ni opposition au Parti de la justice et du développement, ni lecture de la politique à travers les intérêts immédiats des partis. Les propos d’Ouahbi constituent une matière politique à examiner, avec ce qu’ils affirment, ce qu’ils suggèrent et ce qu’ils ne permettent pas encore d’établir.
Les résultats officiels annoncés après le scrutin placent le Parti authenticité et modernité en tête avec 97 sièges, devant le Rassemblement national des indépendants avec 66 et l’Istiqlal avec 65, tandis que le Parti de la justice et du développement revient avec 54 sièges. La participation, elle, s’est établie à 38,08 %, contre 50,86 % en 2021 et 42,27 % en 2016.
C’est à partir de ce point que l’entretien prend une dimension différente d’une simple interview électorale.
Ouahbi après les élections : ce que l’entretien révèle davantage qu’il ne répond
Dans les premières minutes, Ouahbi affirme que son parti s’attendait à ce résultat et qu’il y travaillait depuis plusieurs années. C’est une réponse politique logique de la part d’un dirigeant dont la formation vient de terminer en tête du scrutin.
Mais il élargit rapidement son propos.
Il décrit une société dans laquelle coexistent une jeunesse qui demande davantage de modernité et une population attachée à l’authenticité, à la monarchie, à l’histoire et aux traditions.
Ce passage ne constitue pas encore un programme gouvernemental. Il donne plutôt une indication sur l’espace politique dans lequel le PAM entend se situer.
Le parti arrivé en tête ne dispose pas, à lui seul, d’une majorité à la Chambre des représentants. Avec 97 sièges sur 395, la formation du prochain gouvernement passera nécessairement par des négociations avec d’autres forces politiques.
Dans cette perspective, lorsque Ouahbi parle de rechercher les « points de rencontre » entre les partis, son propos dépasse la formule télévisuelle. Il affirme que le PAM dialoguera avec les forces qui respectent la Constitution et qu’une opposition doit également conserver sa place.
Le véritable test intervient lorsque l’entretien aborde le PJD.
Le parti qui n’avait obtenu que 13 sièges en 2021 revient cette fois avec 54. Cette progression ne permet pas, à elle seule, d’affirmer que les Marocains seraient revenus collectivement vers le PJD, ni qu’elle serait le résultat d’un mouvement unique de la classe moyenne. Ces interprétations demanderaient des données électorales et sociales plus détaillées.
Le chiffre, en revanche, est incontestable.
Un parti qui était sorti très affaibli des élections de 2021 retrouve une présence parlementaire suffisamment importante pour participer aux rapports de force et aux négociations de la nouvelle législature.
Ouahbi ne présente pas ce retour comme une menace à neutraliser. Il affirme que le Maroc comprend des sensibilités conservatrices et modernistes et qu’il n’existe pas, selon lui, de lignes rouges empêchant un dialogue avec le PJD, dès lors qu’il existe un accord sur le système politique, la démocratie, les libertés et les droits humains.
Cela ne constitue pas une annonce d’alliance.
Aucune donnée de l’entretien ne permet de conclure à une future coalition PAM-PJD. Mais cette déclaration révèle quelque chose de la logique politique affichée au lendemain du scrutin : le discours de Ouahbi privilégie la recherche d’accords programmatiques plutôt que la construction d’une frontière idéologique absolue.
« La classe moyenne a exercé une forte pression »
La phrase qui mérite peut-être le plus d’attention dans l’entretien n’est pas celle concernant le PJD. C’est celle consacrée à la classe moyenne.
Ouahbi estime que celle-ci a « exercé une forte pression » à travers les urnes. Il cite les prix, le pétrole, l’éducation, la santé, la protection sociale et l’amélioration du niveau de vie.
Il s’agit de son interprétation politique du scrutin, et non d’une conclusion établie par une étude électorale indépendante. Cette distinction est importante.
Mais son interprétation rencontre plusieurs éléments du débat électoral.
Les élections ont produit la victoire du PAM, le retour du PJD et, parallèlement, une baisse importante de la participation. Les questions liées à l’emploi, aux salaires, aux prix, à la santé, à l’éducation et au logement ont occupé une place importante dans les préoccupations exprimées autour du scrutin.
Cela ne suffit pourtant pas à transformer la formule « colère de la classe moyenne » en explication générale du résultat.
Car 38,08 % de participation signifie également qu’une grande partie des citoyens n’a pas participé au choix électoral.
Lorsqu’on parle de « la voix de l’électeur », il faut donc préciser de qui l’on parle : des citoyens qui ont voté, et non de la société marocaine dans son ensemble.
C’est probablement l’une des questions que l’entretien n’a pas eu le temps d’explorer suffisamment.
Le changement observé dans la carte parlementaire traduit-il une transformation des choix des électeurs, ou également une transformation du volume même de la participation politique ?
Le chiffre officiel est clair. La participation est passée de 50,86 % en 2021 à 38,08 % en 2026.
L’explication de cette baisse ne peut toutefois pas être épuisée par l’idée que l’abstention existe partout dans le monde.
La question marocaine conserve sa propre réalité : que signifie une nouvelle configuration parlementaire lorsque la base des citoyens participant au vote se contracte ?
Le retour du PJD n’est pas seulement un chiffre
Le résultat du Parti de la justice et du développement mérite lui aussi d’être observé sans précipitation.
13 sièges en 2021, 54 en 2026.
On ne peut pas déduire de ces seuls chiffres que les Marocains auraient collectivement changé d’orientation, pas plus qu’on ne peut attribuer ce retour à une seule catégorie sociale ou à une seule cause politique.
Mais le chiffre modifie incontestablement la situation parlementaire.
Le PJD revient dans une position qui lui permet de négocier et de peser sur les rapports de force de la nouvelle Chambre.
Dans ce contexte, la déclaration d’Ouahbi selon laquelle il ne voit pas de lignes rouges avec ce parti prend une importance particulière, surtout parce que son propre parti est arrivé en tête.
Il faut néanmoins maintenir une distinction essentielle entre la possibilité d’un dialogue politique et l’existence d’une coalition.
La première a été évoquée par Ouahbi.
La seconde n’est pas établie.
Et lorsque l’entretien arrive à la présidence du gouvernement…
Ouahbi devient nettement plus prudent.
La Constitution marocaine prévoit, dans son article 47, que le Roi nomme le Chef du gouvernement au sein du parti politique arrivé en tête des élections des membres de la Chambre des représentants, au vu des résultats du scrutin.
Puisque le PAM est arrivé en tête, le débat sur le prochain Chef du gouvernement se situe donc dans ce cadre constitutionnel.
Ouahbi refuse pourtant de présenter un nom ou un indice comme une certitude. Il évoque plusieurs noms en circulation et rappelle que le choix relève de la décision royale et d’une vision de la prochaine étape.
Cette prudence est importante précisément parce qu’elle empêche l’entretien de devenir une annonce prématurée sur l’identité du prochain Chef du gouvernement.
Des noms circulent déjà dans le débat public. Mais la circulation médiatique d’un nom n’équivaut pas à une décision institutionnelle.
Transformer aujourd’hui les noms de Fouzi Lekjaa ou de Fatima Zahra Mansouri en certitude reviendrait donc à aller au-delà de ce que permettent les faits disponibles.
Le dossier de la justice est plus important que le poste du ministre
Dans la dernière partie de l’entretien, Ouahbi revient vers le domaine qui relève directement de ses responsabilités : la justice.
Il parle de numérisation, de services à distance, de modification des lois, de la situation des femmes, des femmes divorcées, de la parité et de la réforme de la Moudawana.
À cet instant, l’entretien change de nature.
Ouahbi ne parle plus seulement d’une séquence électorale terminée. Il parle d’un agenda législatif et judiciaire qu’il entend poursuivre.
Ce discours doit être confronté aux dossiers concrets.
Il avait déjà défendu, quelques mois auparavant, le renforcement du rôle du juge de l’exécution et insisté sur l’effectivité des décisions judiciaires.
La question journalistique n’est donc pas de savoir si Ouahbi veut réformer la justice. Il affirme clairement que oui.
La question plus précise est ailleurs : quelle justice ? Avec quelles lois ? Dans quels délais ? Avec quelles garanties ? Et surtout, comment la numérisation et les services à distance se traduiront-ils pour le citoyen confronté à un jugement à exécuter ou à une procédure administrative et judiciaire ordinaire ?
C’est probablement là que commence le véritable suivi journalistique de la prochaine étape.
Une troisième lecture : la presse ne doit pas seulement surveiller l’opposition
Si l’entretien d’Alghad doit être lu depuis une position de « troisième partie » journalistique nationale, il ne faut pas le réduire à la question de savoir qui a gagné et qui a perdu.
Les résultats ont placé le PAM en première position, permis au PJD de revenir fortement au Parlement, maintenu le RNI et l’Istiqlal parmi les principales forces, tandis que la participation a nettement reculé.
Ces trois éléments doivent rester ensemble.
On ne peut pas analyser la progression d’un parti en oubliant la participation. On ne peut pas analyser le retour du PJD comme une traduction automatique d’un changement général de société. Et l’interprétation d’Ouahbi sur la classe moyenne ne peut pas être transformée en vérité électorale définitive sans données sociales plus fines.
Ce qu’il dit sur la classe moyenne, les prix, la santé et l’éducation peut constituer un point de départ important pour la prochaine étape. Mais sa véritable valeur apparaîtra dans les politiques publiques qui suivront la formation du gouvernement.
C’est là que la fonction de la presse diffère de celle des partis.
Un parti peut dire : nous avons compris le message.
La presse doit continuer à demander : quel message exactement ? Qui l’a exprimé ? Combien d’électeurs l’ont exprimé ? Et qu’est-ce qui peut réellement être démontré ?
L’élection est terminée. L’épreuve politique commence maintenant : comment 97 sièges se transformeront-ils en majorité gouvernementale ? Comment les forces victorieuses traiteront-elles le retour du PJD ? Que fera le prochain gouvernement face aux prix, aux services publics et aux attentes de la classe moyenne ? Et les réformes de la justice évoquées par Ouahbi deviendront-elles des textes, des procédures et des services mesurables ?
Ces questions ne constituent ni une opposition au prochain gouvernement, ni un soutien à celui-ci.
Elles constituent simplement la distance dont le journalisme marocain a besoin pour ne pas passer, après l’annonce des résultats, du rôle d’observateur de l’élection à celui de participant aux récits politiques qui l’entourent.


