Il y a une phrase d’Abdellatif Ouahbi, dans son analyse du résultat électoral du PAM, qui mérite peut-être davantage d’attention que les déclarations plus directement politiques qui l’ont accompagnée : « Chez nous, il y a une représentation conservatrice et une représentation moderniste. » À première vue, la formule semble relever d’une simple description de la diversité interne du Parti authenticité et modernité. Pourtant, replacée parmi les autres propos du secrétaire général du PAM sur les alliances et, surtout, sur le Parti de la justice et du développement, elle prend une autre dimension.
Pourquoi Ouahbi éprouve-t-il le besoin de préciser que le PAM compte en son sein des sensibilités conservatrices et modernistes alors que son parti vient d’arriver en tête des élections avec 97 sièges ? La question n’est pas secondaire. Un parti qui devient la première force parlementaire pourrait se contenter de parler de son programme, de son score et de sa capacité à former une majorité. Ouahbi choisit, lui, de revenir sur la composition politique de son propre parti.
Le mot employé est important : « chez nous ». Il ne dit pas que le conservatisme et la modernité existent uniquement dans le paysage politique marocain. Il affirme que ces deux dimensions sont déjà représentées à l’intérieur du PAM. À partir de là, une lecture par le « مفهوم المخالفة », au sens d’une lecture attentive de ce que les mots permettent d’inférer sans transformer l’inférence en fait, devient possible : si le PAM considère qu’il porte déjà une représentation conservatrice, le PJD ne peut plus être présenté comme l’unique dépositaire de cet espace politique.
C’est précisément à cet endroit que la mention du PJD devient intéressante.
Ouahbi a déclaré qu’il n’existait pas de lignes rouges avec le Parti de la justice et du développement, à condition qu’un accord soit possible sur les principes constitutionnels, la démocratie, les libertés et les droits de l’homme. La formulation ne constitue pas une annonce d’alliance. Elle établit plutôt un espace de discussion. Et cet espace n’est pas nouveau dans le discours de Ouahbi : lorsqu’il avait pris la direction du PAM en 2020, il avait déjà défendu l’idée d’une absence de lignes rouges dans les alliances et affiché une ouverture à l’égard du PJD.
Mais en 2026, le contexte électoral donne à cette vieille ouverture une portée différente.
Le PAM est passé de 87 sièges en 2021 à 97 en 2026. Le PJD, lui, est passé de 13 à 54. Le RNI, qui disposait de 102 sièges au terme des élections de 2021, en compte désormais 66, tandis que l’Istiqlal passe de 81 à 65. Ces chiffres ne donnent pas à eux seuls la composition d’une future majorité, mais ils ont déplacé les rapports parlementaires. Le PAM est devenu la première force de la Chambre, tandis que le PJD a effectué un retour suffisamment important pour redevenir un acteur parlementaire difficile à ignorer.
Le paradoxe politique est ailleurs : le PJD a retrouvé des sièges après cinq années d’opposition, mais cette opposition n’avait jamais été réduite à son seul poids numérique. Ses députés avaient régulièrement porté à la Chambre les dossiers liés à la hausse des prix, aux carburants, au pouvoir d’achat et à la responsabilité du gouvernement. En avril 2022, par exemple, le groupe parlementaire du PJD interpellait le gouvernement précisément sur la hausse des prix et du carburant.
Cela permet de comprendre pourquoi les 13 sièges de 2021 ne racontaient pas toute l’histoire du PJD. Un groupe parlementaire limité en nombre peut néanmoins occuper un espace politique et médiatique supérieur à son poids arithmétique. C’est une donnée à prendre en compte lorsqu’on regarde son retour à 54 sièges.
La phrase de Ouahbi sur les « conservateurs » du PAM peut alors être relue sous un autre angle. Elle ne concerne plus seulement l’identité interne du parti. Elle peut aussi être comprise comme une manière de redéfinir les frontières entre les espaces politiques : le conservatisme n’appartiendrait pas exclusivement au PJD ; la modernité ne serait pas davantage une propriété exclusive du PAM. Les deux dimensions peuvent, selon Ouahbi, coexister dans la même formation.
C’est une évolution de langage qui compte, parce qu’elle permet au PAM de parler à des électorats et à des sensibilités différentes sans avoir à abandonner sa propre identité politique. Mais il faut rester précis : cela ne signifie pas que le PAM a décidé de gouverner avec le PJD. Cela signifie seulement que, dans le discours public du parti, le PJD n’est pas placé derrière une frontière infranchissable.
Les déclarations intervenues le 24 septembre montrent d’ailleurs que cette ouverture n’est, pour le moment, pas réciproque. Abdelilah Benkirane a affirmé que le PJD ne devait pas participer à un gouvernement dirigé par le PAM, présentant cette position comme une conviction ferme. Dans le même temps, Fatima Zahra Mansouri, coordinatrice collective du PAM, a affirmé que son parti n’avait « aucune ligne rouge » dans les discussions de coalition et que les programmes et les institutions détermineraient les possibilités d’accord. Elle a également insisté sur le fait que le PJD ne pouvait pas être réduit à son secrétaire général.
Le dialogue politique existe donc aujourd’hui davantage dans le langage que dans une décision concrète de coalition. Le PAM dit que la porte n’est pas fermée ; le chef du PJD dit, de son côté, qu’il n’entrera pas dans un gouvernement dirigé par le PAM. Entre les deux positions, il reste tout l’espace des négociations internes aux partis, des rapports de force parlementaires et des décisions institutionnelles.
Reste alors le RNI. Sa baisse de 102 à 66 sièges est importante, mais elle ne permet pas d’écrire mécaniquement qu’une nouvelle majorité devrait se construire contre lui. Le RNI demeure la deuxième force parlementaire et l’ancien attelage RNI-PAM-Istiqlal dispose encore, arithmétiquement, d’une base suffisante pour être considéré comme une possibilité. Ce que les élections ont changé, c’est surtout la position relative des partenaires : le PAM n’est plus le deuxième acteur de cette configuration, il en est devenu le premier.
C’est là que les mots de Ouahbi prennent tout leur intérêt. Ils ne décrivent peut-être pas seulement le PAM tel qu’il est ; ils indiquent aussi la manière dont le parti entend se présenter dans une nouvelle configuration parlementaire. Une formation capable de parler à la fois aux sensibilités conservatrices et modernistes, et qui affirme ne pas avoir de lignes rouges avec le PJD, se donne une marge de discussion plus large.
Il faut cependant se garder d’aller plus loin que les faits. Rien, dans ces déclarations, ne permet d’affirmer qu’une coalition PAM-PJD est décidée, ni que le RNI est appelé à sortir de l’équation. La Constitution elle-même fixe un autre point de départ : le Roi nomme le chef du gouvernement au sein du parti arrivé en tête des élections de la Chambre des représentants, en tenant compte des résultats. La composition de la majorité vient ensuite.
Quant à la manière dont le système politique « pense » ses équilibres, il existe des mécanismes institutionnels observables : mode de scrutin, découpage électoral, poids des circonscriptions, résultats nationaux et locaux, rapports entre partis. La réforme du quotient électoral opérée avant les élections de 2021, notamment, a été contestée politiquement mais jugée conforme à la Constitution par la Cour constitutionnelle. Elle a donc modifié le mécanisme de traduction des voix en sièges sans constituer, en elle-même, une preuve d’une distribution préalablement décidée des sièges.
Le reste relève de l’interprétation journalistique.
On peut observer, par exemple, que certains responsables politiques semblent parfois connaître avec une grande précision les marges électorales de leurs territoires. Cela mérite d’être regardé comme un phénomène politique et organisationnel : connaissance du terrain, réseaux locaux, implantation, rapports de force dans les circonscriptions. Mais une anticipation précise d’un nombre de sièges ne constitue pas, à elle seule, une preuve que le résultat a été « fabriqué ».
C’est précisément cette frontière qu’il faut préserver lorsqu’on lit les propos d’Ouahbi. Sa phrase sur les conservateurs et les modernistes du PAM n’est pas une révélation sur les coulisses du pouvoir. C’est une pièce du langage politique utilisé au lendemain d’un scrutin qui a profondément modifié les équilibres parlementaires.
Et dans ce langage, le PJD apparaît désormais sous un angle différent : non plus seulement comme une force conservatrice extérieure au PAM et destinée à l’opposition, mais comme une formation avec laquelle le PAM affirme pouvoir discuter si certaines conditions politiques et institutionnelles sont réunies.
Reste à savoir si cette possibilité restera une simple ouverture verbale ou si elle trouvera un jour une traduction politique. Pour l’instant, les deux discours ne se rejoignent pas encore. Ouahbi dit que les lignes rouges n’existent pas ; Benkirane dit que le PJD ne doit pas gouverner sous la direction du PAM. Entre ces deux phrases, il y a précisément ce que les élections ont laissé ouvert : la négociation politique.


