Du coût du programme aux conditions de son financement, Fouzi Lekjaa place la croissance, le déficit et l’emprunt au cœur du débat sur la capacité de l’État à concilier engagements sociaux, investissement et discipline des finances publiques. Les chiffres annoncés appellent toutefois une lecture attentive de leurs composantes, notamment de la différence entre le coût des engagements, la part supportée par le budget général et les conditions concrètes de leur mise en œuvre.
De 350 à 390 milliards : le chiffre qui évolue avant même l’exécution
Lors du troisième épisode du podcast « Boudouh », Fouzi Lekjaa, membre du bureau politique du Parti authenticité et modernité (PAM) et ministre délégué chargé du Budget, a présenté les grandes lignes du financement du programme social et économique que le parti propose pour les cinq prochaines années. Le coût initial annoncé se situait autour de 350 milliards de dirhams, avant de passer à près de 390 milliards après l’intégration de mesures liées notamment à la santé et à l’éducation.
Sur ce montant global, 314 milliards de dirhams devraient être pris en charge par le budget général de l’État, tandis que le reste proviendrait des contributions des collectivités territoriales, des régions et des conseils provinciaux. Lekjaa a présenté ces chiffres dans le cadre d’une architecture financière fondée sur une croissance économique de l’ordre de 5 % et un déficit budgétaire contenu à 3 %.
La différence entre le coût total et la contribution du budget central n’est pas un simple détail comptable. Elle détermine l’étendue de l’engagement direct des finances centrales, tout en soulevant une question sur la nature des ressources que les institutions territoriales devront mobiliser et sur le degré de dépendance de l’exécution des projets à leur capacité de contribution. Les montants annoncés donnent une idée du volume de financement envisagé, mais ne suffisent pas, à eux seuls, à démontrer que les ressources seront disponibles chaque année au rythme nécessaire.
Les programmes sociaux entre coût et continuité
Lekjaa inscrit le programme dans une conception plus large de l’État social. Dans sa présentation, il ne s’agit pas uniquement des aides directes ou de la couverture médicale obligatoire, mais d’un ensemble comprenant la protection sociale, la santé, l’éducation et l’emploi, ainsi que l’accompagnement des catégories capables d’investir et de lancer leurs propres projets.
La répartition des 314 milliards de dirhams présentée par le responsable gouvernemental permet de distinguer les domaines auxquels le parti souhaite accorder la priorité. Les programmes territoriaux intégrés bénéficieraient de 57 milliards de dirhams, tandis que le coût de la protection sociale et de la réforme des retraites atteindrait 108 milliards. Le projet prévoit également de porter certaines aides de 500 à 1 000 dirhams, avec une révision des critères d’éligibilité, ainsi que de relever la pension minimale à 3 000 dirhams, selon les éléments rapportés par la presse au sujet de l’émission.
Le soutien au pouvoir d’achat représente, dans cette présentation, une enveloppe de 93 milliards de dirhams sur cinq ans. L’intégration des jeunes mobiliserait 30 milliards, alors que la contribution du budget général au développement des infrastructures et à l’accélération des projets s’élèverait à 26 milliards de dirhams.
Ces répartitions indiquent où le programme entend engager les dépenses, mais elles laissent ouverte la question des modalités de calcul du coût. Quelle part correspond à de nouvelles dépenses ? Quelle part relève de l’élargissement de dispositifs déjà existants ? Comment les crédits évolueront-ils d’une année à l’autre ? Ces interrogations dépassent la présentation de l’enveloppe globale et touchent directement à la faisabilité de l’exécution.
La croissance et le déficit : l’hypothèse sur laquelle repose le financement
Lekjaa a lié la capacité de l’État à mettre en œuvre ces engagements à la réalisation d’une croissance économique de l’ordre de 5 % et au maintien du déficit budgétaire à 3 %. Pour expliquer le rapport entre déficit et endettement, il s’appuie sur le poids du produit intérieur brut : chaque point de pourcentage représenterait, selon le calcul qu’il a présenté, environ 14 milliards de dirhams. Un déficit de 3 % nécessiterait ainsi un financement proche de 42 milliards de dirhams, contre près de 100 milliards si le déficit atteignait 7 %.
Ce calcul permet d’illustrer l’effet de l’élargissement du déficit sur les besoins de financement, mais il ne transforme pas cette relation comptable en garantie automatique de la trajectoire de la dette. Celle-ci dépend également de l’évolution du produit intérieur brut, du coût de l’emprunt, des opérations de refinancement et du volume des opérations financières, sans oublier l’écart entre le déficit annoncé et les besoins effectifs de trésorerie. La maîtrise du déficit demeure donc un objectif de gestion financière, et non un résultat acquis du seul fait de son annonce.
Le schéma présenté repose aussi sur l’évolution des recettes fiscales et le renforcement des recettes non fiscales, notamment à travers la contribution des établissements et entreprises publics exerçant des activités commerciales et économiques au budget de l’État. Lekjaa a également évoqué le maintien de la masse salariale et des dépenses administratives à des niveaux stables par rapport au PIB, en tenant compte des augmentations liées aux promotions et aux résultats du dialogue social.
L’endettement : entre structure de la dette et limites de la confiance
Sur la question de la dette, Lekjaa a défendu une approche centrée sur la maîtrise du déficit et la gestion prudente de l’emprunt, plutôt que sur le rejet de l’endettement dans toutes les circonstances ou sur son recours illimité pour financer les dépenses publiques. Il a anticipé une évolution du ratio d’endettement, d’environ 66,8 % à près de 62 % à l’horizon couvert par le programme, en considérant que le niveau attendu resterait éloigné des seuils qu’il juge préoccupants.
Il a également indiqué qu’environ deux tiers de la dette marocaine étaient constitués de dette intérieure, contre un tiers de dette extérieure, en reliant cette structure à une réduction des risques liés aux fluctuations des monnaies étrangères. Il a insisté sur le fait que l’emprunt devait être orienté vers l’investissement, en s’appuyant dans son exposé sur le cadre juridique des finances publiques et sur l’existence, au cours des dernières années, d’un solde positif entre les recettes ordinaires et les dépenses ordinaires.
La distinction entre dette intérieure et dette extérieure contribue à comprendre la structure des risques, mais elle ne dispense pas d’examiner les conditions de financement sur le marché intérieur, l’évolution des taux d’intérêt, les échéances et la capacité du budget à supporter le service de la dette. De même, l’affectation de l’emprunt à l’investissement ne suffit pas, à elle seule, à juger de sa rentabilité : l’impact financier et économique dépend de la nature des projets, de la qualité de leur réalisation et de leur capacité à produire de la valeur ajoutée ou à améliorer les services publics.
Quant à l’affirmation selon laquelle la dette resterait en dehors des « zones rouges », elle constitue une appréciation formulée par Lekjaa dans le cadre de sa projection financière. Elle ne devrait pas être assimilée à une classification internationale indépendante sans préciser le critère retenu, l’organisme qui l’établit et la période concernée. Les niveaux d’endettement ne se lisent pas séparément de la structure de l’économie, du coût du financement et de l’évolution des recettes et des dépenses.
Du financement à l’épreuve politique
Les chiffres avancés par Lekjaa sont liés au programme électoral du Parti authenticité et modernité. Ils placent donc le schéma financier devant un débat qui dépasse la capacité du Trésor à mobiliser les crédits nécessaires. La question porte également sur la manière de transformer l’enveloppe annoncée en programmes précis, de les répartir dans le temps et de les associer à des indicateurs de suivi.
Revenant sur ses déplacements durant la campagne électorale, Lekjaa a expliqué que les contacts directs avec les citoyens lui avaient permis d’observer les déficits en matière de santé, d’éducation et d’emploi. Il a ajouté que les revendications rencontrées sur le terrain rejoignaient plusieurs axes du programme du parti, tout en reconnaissant ne pas avoir pu visiter l’ensemble des zones et des circonscriptions.
Il a également insisté sur la nécessité de maintenir le dialogue avec les citoyens après les élections et de faire du citoyen un partenaire de l’action publique, qu’il vive dans les zones montagneuses, les plaines, le Sahara ou le Nord.
Le schéma présenté par Lekjaa reste lié à plusieurs conditions : une croissance économique relativement élevée, la maîtrise du déficit, l’évolution des recettes et le maintien d’une trajectoire permettant de financer les engagements sociaux et les investissements. Si le programme devait passer à l’exécution, ces hypothèses devraient être traduites en lois de finances, en crédits annuels et en indicateurs de réalisation, afin de comparer les engagements annoncés aux résultats obtenus sur le terrain.
Les 390 milliards de dirhams placés au centre du débat donnent ainsi la mesure de l’ambition financière affichée. La lecture de ses résultats dépendra toutefois de ce qui se produira dans le budget, dans les institutions et dans les services effectivement accessibles aux citoyens au cours des cinq prochaines années.


